Photosynthèses

Jade

Les yeux fermés, son visage et son corps se font écho : la même rondeur des joues sur les hanches, quelque chose du nez légèrement épaté au niveau du nombril avancé, l’aspect globuleux des yeux accentué par la poitrine : la différence tient dans les sourires.

En son for intérieur : un cadre, et un point de fuite ou deux, plus ou moins mobiles ; l’attente, que les éléments qui entrent dans le champ gravitent autour et s’alignent et cristallisent ; et combien de photos jaunies ?

« Là, sur ce bord de rivière. Faire l’arbre. Devenir arbre. Laisser la peau se rétracter sur les os. Laisser les os se lignifier. Se ramifier. Se déployer. Que pousse les feuilles. Que parle l’arbre. Répondre aux chants des oiseaux. À la vibration du ciel, des nuages, de la pluie. À l’écho de la lumière et du vent. Au silence éloquent des étoiles. Jour et nuit. Ptolémée endormi à mon pied. Et laisser la surface de l’eau imprimer ce qui ne se dit qu’entre les lignes. Le courant du fleuve l’emporter par le fond. Les fumerolles le faire remonter en plein océan. Les laves s’en faire le creuset. Haroun Tazieff s’en faire le découvreur, le décrypteur. En imaginer, halluciner, la réalité et ses dérives. Et qui pour me raconter l’histoire ? Pour me la réinventer, au bord de la rivière, là ? »

L’automate

Dans son art du grimage, il accentue les angles et les ombres selon la position du soleil prévue. Cheveux plaqués en arrière ; sourcils épilés, deux segments noirs effilés ; celui du nez à la perpendiculaire, renforcé par l’aplat anthracite qui s’étale sur la pommette, sous la paupière, à l’intérieur de l’orbite. La bouche, elle, est effacée, dissoute dans la masse argentée qui recouvre la tête et le voile qui l’enveloppe. Quand il ouvre les yeux, c’est le gris clair qui surprend.

En son for intérieur : le reflet du grand-père dans une vitre, qui passe derrière lui, le fléau sur l’épaule, son paletot noir bien trop grand, bien trop long, ça flotte, le coup de vent, le reflet, resté imprimé sur la vitre.

« … à n’y rien comprendre… j’attends vraiment plus que ça ma parole… le choix du lieu et du moment… maquillage et costume en fonction du temps… montée vers le site au milieu de la foule déjà interdite… l’instant où je me plante enfin là… pour une heure… un siècle sans fin… la circulation des corps… la gravitation des gestes des regards des paroles… quelques langues étrangères et les bruits urbains… Argo à mes pieds… c’est ça mon chien… c’est toi qui regarde le monde passer pour moi… c’est toi ma conscience en éveil… moi dans mon demi-sommeil… là que pour disparaître… que pour se fondre… de ma présence ne reste qu’un corps… ou même pas… ou plutôt sa nature collective… qui gravite tout autour… c’est ça que je mime l’air de rien… merde alors… et toi… mon vieil Argo… toit tu laisses aller ta nature… ou plutôt c’est elle qui te laisse aller… et rien à faire… c’est ça … ok l’autre disait que dans domestique il y a homme… rien à faire… tu remues la queue… tu lèves la patte… une pièce dans le panier et un coup de museau sur la clochette… moi je disparais comme je peux… et lundi… merde lundi… faudra bien aller la gagner sa vie… sortir le grand jeu de qui perd gagne… service service camarade zobi… pourquoi elle ajoutait toujours ce nom mamie… et ça vient d’où ce nom… ah la clochette… bon chien Argo… bon chien… »

Mme Z

Comme une marque de bronzage négative sur le visage des skieurs, la peau semble tendue, tannée, autour des yeux et du nez, lisse, et se fripe d’un seul coup en deux ou trois rides horizontales sur le haut du front, et en tous sens sur les joues molles.

En son for intérieur : deux grosses pierres de taille, dans un bois lointain, peu à peu creusées par le passage des hommes, des bêtes, et quelques siècles, couvertes de mousses et de lichens, et ce filet qui se faufile dessous, serpente entre les galets, dans la grave, résiste à l’été, et le coucou quelque part.

« Que c’est soûlant. Et aussi inoffensif que naïf. Son discours sent la friture des Self-Services de la Culture. On n’a pas très envie d’y goûter. Tout ça, au fond, c’est toujours pour se donner le beau rôle de l’homme de l’ombre. Mais pourquoi l’autre ne dit rien ? Elle parle, elle parle, et lui il ne dit rien. À voir ses yeux rouler et sa mine tordue, ça a plutôt l’air de le démanger. Mais non, rien. Il griffonne. Mais peut-être qu’il n’a rien à dire en fait. Ça le démange sur le moment, parce que ce qu’il entend, comme moi, c’est quand même énorme. Mais c’est justement comme un bouton qui pousse trop vite et éclate tout seul ? Pas besoin d’intervenir. On ne ferait d’ailleurs qu’envenimer la chose, suffisamment empoisonnée et soporifique comme ça. Il est pas mal quand même. J’aimerais bien savoir quel animal il dessine. »

Photosynthèse

En son for intérieur : mon œil, coincé entre les deux portes rabattues de l’armoire de toilette rose – ça remonte, ça existe encore ça ? –, démultiplié par leurs miroirs affrontés, dans une espèce de tunnel sombre, dont la courbe légère suppose un cercle à l’infini tangent, et au bout quoi ? – oh la tête ce matin… ! ces cheveux plaqués, l’épi rebelle, c’quoi ça… ? et ces cheveux blancs, pas comme ça hier soir ! poussé cette nuit ma parole…? et ces poches, t’vu comme c’est gonflé ? pris un truc en pleine face ou quoi… ? et l’œil droit qui dit merde à l’autre… ma parole ! et cette ride ? vachement plus creusée que l’autre… merde, va être à la bourre… ! elle qui tire sur les lèvres, ou c’est le zygomachin… ? merde, ma parole ! sent plus rien à droite… ! fracassé le crâne hier soir ou quoi… ? ah et faut pas traîner, c’est l’heure… merde, et ses fringues… ? et puis où il est d’abord là ? chez qui là ?