Plan de bataille 74 (1/5) #14

Pour rappel, la consigne : « Le personnage que vous allez construire consacre sa vie à des problématiques d’écriture qui pour vous-même sont essentielles, et radicalement personnelles. Mais il ne laissera rien deviner en amont qui vous concerne, ou vous révèle. Alors ces figures qu’on va construire, destin de vie, table de travail, et singularité des oeuvres qui en sont produites, par leur confrontation, vont devenir notre imaginaire. » Je suis allé aussi loin que je pouvais, mais en sens inverse j’ai l’impression. Je ne sais même plus s’il y avait des problématiques d’écriture à la base. Si c’est le cas, elles seront devenues non essentielles et très imaginaires. Et moi avec !

17 mars 2020

  • Alors, c’est quoi ton plan de bataille ?
  • Vous voulez qu’on se mette où ? dans le bureau ?
  • Oh non… on sera plus à l’aise ici… il fait sombre et plutôt frisquet là-dedans, je laisse toujours plus ou moins ouvert… en plus, on finirait par se sentir confiné… t’as pas bien vu le bordel que c’est, là-dedans…
  • Bon… alors, je pensais commencer par votre premier livre, revenir sur ce qui vous a engagé à…
  • Mon premier livre ? mais comment ça ? comment tu sais que je me suis remis au boulot toi… ?
  • Eh… j’en sais rien… je voudrais qu’on parle de votre premier livre…
  • Ah ! c’est bien ça, tu penses que je me suis remis au boulot… tu penses que je suis en train de travailler…
  • Mais… comment ça ? J’en sais rien du tout, moi ! Je veux juste qu’on parle de 74 !
  • Quoi ? Mais qu’est-ce que tu racontes ? Tu me parles de mon travail en cours et après tu veux parler de mon année de naissance ! C’est quoi le rapport ? Ah les voilà bien à l’œuvre, les critiques… Je t’ai reconnu, critique… sors de ce corps !
  • Mais… y a pas de rapport… et je vous ai dit que j’étais pas critique…
  • Ah !
  • … mais 74, le livre… votre livre de questions… du point d’interrogation… au Temps qu’il fait… c’est de ça qu’il s’agit !
  • Ah… ? ça… ? fallait le dire tout de suite !
  • Ben oui, le premier livre que vous avez…
  • Quoi ? ça recommence… ? Faudrait savoir ! et comment tu sais ? c’est mes cahiers de lignes, c’est ça ? Ah, ça m’apprendra à les laisser traîner… et comment tu sais pour les cahiers, d’abord ? OK ! je m’y suis peut-être remis, mais la fin c’est pas demain la veille ! OK ! je suis peut-être en train d’y bosser, quelques lignes de temps en temps… mais j’ai pas envie d’en parler ! Comment tu sais d’abord… ?! De toute façon, je vois pas trop ce qu’il y a dire sur un truc qui ne mène nulle part pour l’instant… ou en tout cas, j’y vois rien… mais toi t’as l’air d’y voir mieux que moi puisque tu sais ! De toute façon, pas sûr que je m’y remette… je suis même pas sûr d’avoir commencé !
  • Mais… 74 ?
  • Encore ?! Quoi 74 ? quoi ?! ça remonte… tu veux savoir quoi ? mon milieu, mes origines ? mes petits secrets… ? c’est ça hein ? mes délires, mes folies même… ?! et croire qu’à travers tu pourras reconstituer les incontinentes early seventies ?
  • Euh… euh… non, mais… 74, du Temps qu’il fait… le point d’interrogation…
  • Ah oui, le livre… 74 mon livre, c’est ça ?
  • Euh… oui…
  • Eh bien, il est au frais dans le bureau. Je peux te le prêter, mais tu l’as pas déjà lu ?
  • Si… j’ai le livre à la maison…
  • Ah… !
  • … mais je voudrais plutôt savoir comment vous l’avez…
  • … comme ça je peux garder mon exemplaire. Et puis en fait je l’aurais pas prêté vu que j’en ai souvent besoin pour me remettre au boulot. Il y a toujours un moment où je finis par tomber sur lui quand je m’y remets, et après je le lâche plus. Et parfois, c’est même en le feuilletant, comme ça, que je m’y remets ! comme s’il y avait toujours un truc sur le feu là-dedans ! Donc, si je te le prête, je risque de me retrouver au chômage partiel.
  • Ah !
  • Bon alors… ce plan de bataille ?

Ma parole, je n’en avais plus ! – Tout ce que je voulais, c’était procéder par ordre chronologique, le questionner sur les débuts de sa carrière, dresser d’abord ce premier portrait qui fait qu’un jeune homme ­– quand bien même il était d’un âge déjà avancé : on est toujours jeune quand on décide de libérer les forces de vie qui nous traversent, non ? – réalise sa première œuvre, organise sa vie, aménage en fonction d’elle ce nouveau territoire qui lui préexiste en fait depuis longtemps et qu’elle révèle enfin. Et puis, remonter le fil du temps, voir comment d’une œuvre à l’autre il entre, si l’on peut dire, dans la couleur. Esquisser les grandes plages évolutives de l’ensemble, même si elles demeurent inachevées, entrevoir les failles entre et déceler, si possible, le grain, au milieu de ces plages, qui a produit ces failles, avec un temps de retard. Et pourquoi pas examiner le rouage dont est fait chaque grain ? découvrir, peut-être, quelle grande usine chromatique c’est ? quel laboratoire et sa chambre noire pour assemblages, simulations, essais de nuances, s’y cachent quelque part, et qui font réellement tout péter dans une incroyable explosion, avec un grand feu lumineux ? Pardon pour ces images insignifiantes : on a parfois de ces visions ! En tout cas, à la fin, on en viendra à son travail actuel, ou à ses projets de travail.

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La question du « plan de bataille » lui a été adressée dans la pièce à vivre d’une vieille bicoque – une ancienne grange qui ne paye pas de mine de l’extérieur, mais assez moderne à l’intérieur, quoique d’un cachet un peu daté, comme si une branche de la modernité, dans l’organisation de la pièce, l’agencement du mobilier, les linéaments et les colorations, s’était développée à un moment donné sans pouvoir évoluer, se ramifier, et plus lumineuse qu’il n’aurait cru –, située au milieu d’une pente assez raide, dans un coude qui offre une vue sur l’amont et l’aval du pli que fait ici la vallée de petite rivière qui coule au fond des Combes de la Cazine, un lieu reculé, boisé, et assez accidenté, d’un village de la Creuse situé non loin de La Souterraine. Il n’y a pas un chat aux alentours, mais beaucoup d’oiseaux. Et pas mal de vent ce jour-là. Celui qui lui a posé la question est maintenant un très vieil homme que Dieu semble avoir oublié. Toute sa vie, il a publié une montagne de petits livres sous le pseudonyme Cazin. Il continue d’en produire, à raison de quatre, cinq ou six par an, chez des éditeurs indépendants, souvent éphémères, et récemment par le biais de microblogs. Tous sont différents, à chaque livre son éditeur ou son blog. C’est par celui qui a été mis en ligne il y a quelques mois, Cazino – qui dresse la liste phénoménale de tous les titres composant son œuvre, des maisons d’édition, avec d’étranges dates de parution et de disparition, dans un ordre non chronologique laissant à penser que la liste, les lignes, les colonnes, en se défiant du temps, ne valent pas simplement comme telles mais aussi pour leurs effets, comme un texte –, qu’il l’a découvert – par hasard bien sûr, un lien au fond d’un site en lui-même insoupçonné sur la Toile, avec en tête quelque chose sur les motifs zigzagants, les tracés erratiques, quand la forme de l’association libre se joint, disons, à la force du grotesque. Personne autour de lui ne semble connaître ce blog. Et le nom de Cazin n’évoque rien. Après quelques recherches, il s’avère on a parlé de son tout premier livre. Mais après, rien. C’est le seul dont on puisse encore retrouver une trace. Pas d’autre critique pour aucun autre de ses livres, ni aucune entrevue pour parler son travail.

Et voilà que lui, pour la première fois depuis près d’un siècle, il s’est retrouvé chez cet homme pour une série d’entretiens qu’il n’attendait plus. Il comptait ne pas en perdre une miette. Même la première rencontre, qui ne s’est pourtant pas du tout passée comme il l’espérait, écourtée par un malentendu impossible à dissiper. De retour, dans le gîte qu’il a loué dans un hameau si perdu, La Croix Blanche, qu’il a passé la journée à arpenter la vallée avant de le retrouver, il a sorti sa tablette de son sac de voyage, il s’est installé à la table de la cuisine, il a évidemment gueulé après ce foutu traitement de texte qui mettait un temps fou à démarrer, et quand les voies du seigneur ont daigné s’ouvrir, sans consulter les notes qu’il avait prises sur un cahier, et qui ne valait de toute façon rien, il s’est tout de suite mis à taper.

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19 mars 2020

Rien que de très classique donc, ma démarche n’avait rien d’un plan de bataille. On allait commencer mon entretien par… le début : 74. Oui, mais voilà que lui, il ne comprend pas. Lui, son premier livre, c’est celui sur lequel il travaille là, en ce moment – parce qu’il a tout l’air d’y travailler. Et pas moyen de penser à autre chose. Si j’avais cru un moment qu’il allait parler de 74, c’est toujours en esquivant les questions dont les réponses nous auraient ramené trop vite sur la piste du point d’interrogation, maintenant que j’y repense. Comme s’il ne voulait pas vraiment s’exprimer dessus. Du moins pas directement. Alors, soit : j’ai fini par laisser couler. On a commencé, donc, par son dernier premier livre.

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