Plan de bataille 74 (2/5) #14

Pour rappel, la consigne : « Le personnage que vous allez construire consacre sa vie à des problématiques d’écriture qui pour vous-même sont essentielles, et radicalement personnelles. Mais il ne laissera rien deviner en amont qui vous concerne, ou vous révèle. Alors ces figures qu’on va construire, destin de vie, table de travail, et singularité des oeuvres qui en sont produites, par leur confrontation, vont devenir notre imaginaire. » Je suis allé aussi loin que je pouvais, mais en sens inverse j’ai l’impression. Je ne sais même plus s’il y avait des problématiques d’écriture à la base. Si c’est le cas, elles seront devenues non essentielles et très imaginaires. Et moi avec !

25 mars 2020

Ce qui l’occupe beaucoup en ce moment, c’est « faire des lignes ». Il remplit des cahiers de lignes : des vraies lignes, comme les petits écoliers qui s’exerceraient au dessin ! Et c’est à peu près tout ce qu’il fait : à peu près, parce que tout le reste, c’est-à-dire « le livre idéal sur quoi reposent ces vraies fausses lignes » – comprenne qui peut –, ça se passe dans sa tête. On est allés dans son bureau, où il pleuvait à moitié – la fenêtre était grande ouverte –, et il m’a montré ses cahiers. Des cahiers de dessin qu’il remplit de lignes droites, plus ou moins. Au crayon de papier d’abord, pour s’entraîner. Et maintenant qu’il se sent suffisamment à l’aise – après une douzaine de cahiers de brouillon de 96 pages, dont seules les 74 premières contiennent des lignes –, il est passé au Bic noir, sur les mêmes types de cahiers – en fait, pour lui, c’est le même cahier qu’il utilise, « comme un double ou un clone », et il lui appartient de lui donner son identité, sa différence –, et toujours pour 74 pages, mais les pages vierges sont maintenant dispersées. « Vous n’utilisez pas de couleurs ? – Rarement, ça fait des taches. Je l’utiliserais plus souvent si ces fichus Bic en faisaient moins. – Mais, il y a de meilleures marques de stylo. – Non ! Pour les lignes, c’est les Bic Cristal. Achetés en quantité ça coûte moins cher. Ça fait mal au doigt, mais c’est moins cher. Et puis ça dépend des séries. Parfois ça bave moins. Là j’ai reçu une mauvaise série. Et de toute façon, c’est pas le moment des couleurs. Pur l’instant, c’est la période noire. La couleur, si ça se présente, c’est la prochaine étape. Mais ça pourrait être aussi la période cutter, même si elle arrive plutôt après un peu de couleurs. Bref ! grosso modo, ça se présente comme ça, puisque t’es là pour savoir comment ça se passe, en trois temps : Bic noir, Bic couleur, Big cutter. Mais parfois, une phase peut surgir plus rapidement, ou faire une apparition ponctuelle. Les lignes au cutter sont déjà intervenues assez vite pour une série de lignes. C’était pour quel livre déjà… ? – Et après vous commencez à… – Non ! pas déjà. Après il faut que je relise ces lignes. Tu te projettes trop loin. Pour l’instant, c’est les lignes noires. – Vous parlez d’étapes, de phases. Vous avez déjà fait ça avant ? – Et comment crois-tu que ça se travaille, un livre ? Un livre, ça se fait pas tout seul ! Faut quand même bosser, faut creuser. Ça se prépare en amont. Et moi, j’essaie de remonter aussi haut que possible. Depuis le début, avec le livre des questions, je fais d’abord des lignes. Des lignes tracées, des lignes colorées, des lignes coupées. Aussi droites que possible en attendant un premier pli, une première boucle. – Une boucle ? – Une boucle, oui. Quand une droite commence à se redresser, à se replier sur elle-même comme pour revenir sur ses pas, mais se retrouve finalement reprise par le flux de sa course initiale. Une boucle comme un eux. Des petits, des grands, des en haut, des en bas, ça dépend. Des écrasés aussi, comme des œufs, ou des allongés avec une belle amplitude et qui font de beaux elles. Mais le plus souvent, en premier, c’est les plis. Jamais avec une grande amplitude, comme les boucles. Ça reste assez près de la ligne originelle. C’est plutôt vibratile, des zigzags, des vagues ou des petits ponts. D’ailleurs, ça me fait penser… Faut que je m’y remette, tu m’excuses ? »

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1er avril 2020

Vu du ciel, le paysage que j’arpente de long en large, et qui me devient familier, a une physionomie étonnante. Je viens de regarder à quoi ressemble le coin depuis le site Géoportail, et je dois dire que j’ai été très surpris d’apercevoir dans ce beau patchwork végétal et terreux, à une échelle de visualisation relativement humaine – où l’on distingue encore les chemins et les ombres, allongées et tendues plein est, c’était donc le soir ; précisément 1/8 528, pour une vue située à environ 2 km d’altitude ; mais on s’en fiche un peu, non ? –, une espèce de point d’interrogation incrusté dans la vallée de la Cazine à l’endroit même où habite le vieil homme – sa maison, masquée par les arbres, se situant à peu près au milieu de la grande boucle du point. En venant s’installer ici, bien avant Internet, à une époque où la radio n’était pas libre et la télé était même encore d’état – mais a-t-elle vraiment changé, d’abord ? –, a-t-il eu l’intuition de cette forme ? a-t-il senti qu’en demeurant là, dans le creux de cette boucle, il trouverait la force de son œuvre ? ou bien est-ce elle qui l’a appelé pour s’exprimer à travers ses livres, comme si le génie du lieu existait vraiment, et de manière éclatante dès 74 ? elle l’a appelé et ne cesse de lui faire dire, comme à Gina Pane – à moins que ce ne soit moi qui sois hanté par des questions géopoétiques qui n’ont pas lieu d’être : « La nature comme une force poétique, comme un lieu de mémoire et d’énergies » ?

Les Combes de la Cazine

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Tous les cahiers de lignes qu’il lui a montrés ne comportent ni boucle ni pli. Ce sont de pures lignes droites, noir sur blanc, comme tracées à la règle. La chose étonnante, c’est leur resserrement progressif. Ce n’est pas évident au départ, ça se réalise par un glissement imperceptible. Mais la comparaison du premier cahier et du dernier, en cours de lignage, montre que la densité des lignes a au moins doublé. C’est plutôt bon signe pour Cazin. Les séries de lignes constituent une sonde graphique, ou scripturale, elles signalent qu’une tension monte en lui, fait pression, bien qu’il ne sente rien, ni stress ni marinade à la façon de Flaubert. Les premiers « incidents de parcours », les plis et les boucles, ne sont sans doute plus très loin. Et il est bien curieux de savoir ce qui va arriver en premier. Le plus souvent, c’est une boucle, mais laquelle cette fois : un eux, ou un elles ? Sa préférence va aux beaux elles. En tout cas, s’il s’agit d’un pli, ça ne change pas grand-chose. Ce qui compte surtout, pour la lisibilité du livre, ce sont les boucles. Les plis, c’est plutôt pour les images. Et il n’y aurait rien d’étonnant à ce que ce soit un pli qui sorte cette fois. Sur les derniers cahiers, les lignes se sont resserrées plus vite que d’habitude. C’est moins un resserrement qu’une contraction. « D’ailleurs il y a cette image qui revient souvent… une vieille image, que tu connais certainement… des femmes… toute une foule… elles sortent d’un bâtiment… ses portes immenses sont grandes ouvertes… l’ouverture prend la moitié de l’image, relativement carrée… l’autre moitié, à gauche, c’est un mur… un mur et une porte ouverte… les femmes sortent dans la rue… elles sont vraiment nombreuses… quelques hommes parmi elles… elles n’en finissent plus de sortir… dans la rue pavée, sur le trottoir… elles passent devant la porte à demi ouverte… on aperçoit un landau derrière… on sort par là aussi… on entre parfois… mais c’est surtout par les grandes portes… quelques hommes… des cyclistes… un grand chien et son maître… un autre à la fin traverse le champ en courant… mais c’est surtout des femmes… par ces grandes portes ouvertes… par ce hangar… sous les tenons et mortaises de la charpente du toit… avec ombres et lumière… perspective… c’est par là qu’elles sortent, les femmes… dans la rue… de la perspective, la profondeur… le mur et sa petite ouverture font plutôt écran… c’est étrange cet écran ouvert… et même l’ouverture, comme un nouveau petit plan à demi fermé… une autre perspective dérobée… et le landau derrière… le bébé qu’on ne voit pas… la naissance symbolique… et toutes ces femmes qui vont de part et d’autre… et à la fin des chevaux attelés à une diligence… un noir et un blanc… et après c’est fini… noir et blanc, comme l’image d’ailleurs. »

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