Plan de bataille 74 (3/5) #14

Pour rappel, la consigne : « Le personnage que vous allez construire consacre sa vie à des problématiques d’écriture qui pour vous-même sont essentielles, et radicalement personnelles. Mais il ne laissera rien deviner en amont qui vous concerne, ou vous révèle. Alors ces figures qu’on va construire, destin de vie, table de travail, et singularité des oeuvres qui en sont produites, par leur confrontation, vont devenir notre imaginaire. » Je suis allé aussi loin que je pouvais, mais en sens inverse j’ai l’impression. Je ne sais même plus s’il y avait des problématiques d’écriture à la base. Si c’est le cas, elles seront devenues non essentielles et très imaginaires. Et moi avec !

9-12 avril

Dans son souvenir de la sortie d’usine – mais s’agit-il vraiment d’un souvenir ? –, les femmes portent des vêtements de couleurs. Des robes, des tabliers, des gilets de toutes les couleurs. Des couleurs unies. Des couleurs qui débordent. Il y a trois versions de la scène. Chaque fois, les femmes sortent en masse et en couleurs dans un univers en noir et blanc. Seuls changent, légèrement, les angles de vue, la lumière et les perspectives – dans la version deux, surtout, où tout semble recouvert d’un filtre sépia ; et où la porte dérobée est fermée d’abord, alors qu’elle est ouverte en grand dans la trois ; et le landau a disparu. Mais chaque fois, des femmes et des couleurs sortent de l’usine en noir et blanc. « Et tous ces chapeaux ! On ne porte plus de chapeaux comme ça aujourd’hui, c’est dommage. Tous ces chapeaux, qui font des auréoles colorées sur les têtes. » Tout ça ne pouvait qu’annoncer des plis, des tremblements. Une belle vibration de la ligne, très pure, qui sûrement arrive de loin, avec toujours plus d’amplitude. Une de ces ondes nées d’une bonne dépression là-bas, au large, derrière l’horizon, qui lèvera des vagues puissantes sous un ciel éclatant – lui aussi, il a de ses visions ! Et les couleurs, comme dans une version colorisée à la façon de Méliès… la pellicule peinte à la main… image après image… les robes rouges, jaunes… les costumes verts… les chapeaux violets avec une tache d’un bleu intense au milieu… et ça vire à mesure que la scène se reproduit… les contours du souvenir s’affinent, s’éclaircissent… la couleur infiltre les formes… les vêtements, les chapeaux… quelques visages… sa texture relève maintenant de l’autochrome… quand le reste, l’usine, reste noir et blanc… et même si l’image saute une fois ou deux… une grande zébrure blanche dans le cadre, comme la foudre… et tout dans l’image alors, figé… ça devient flou… ça fond…

« C’est à ce moment-là que le projet du livre s’est formulé. Un livre sur le travail, sur ce que ça peut être le travail. Et qui serait aussi un livre sur ce que c’est qu’être pris dans le cauchemar du travail. Je veux dire : pas pour dire combien c’est difficile de travailler, combien c’est dur les conditions de travail, même quand on n’en a pas et qu’on n’en trouve pas ; mais qu’est-ce que c’est quand on rêve qu’on travaille et que ça tourne au cauchemar… qu’est-ce que c’est quand on s’aperçoit, Dieu sait comment, que ce n’est aussi que le travail du rêve dans lequel on se retrouve pris… ? C’est là, dans cette réflexion que je me faisais, qu’est apparue, comme je le sentais, une série de plis. Mais pas des vagues, plutôt des ponts. Des petits ponts serrés, démultipliés. Une foule de petits aime… achevée par un trait nerveux et un beau elles… bien allongé… – Et c’est dans ce moment où tout semble s’éclairer que vous commencez à… – Non, non ! surtout pas ! surtout pas… ! Faut voir plus loin… faut laisser venir… Faut voir comment ça arrive… Et là, ce qui est arrivé, c’est Rosetta… – Rosetta… la sonde envoyée dans l’espace ? – Non, Rosetta le personnage, la jeune fille… – Le film ? – Rosetta au début, oui, qui se dépêche dans les couloirs et vlan ! elle nous claque la porte au nez… elle se précipite dans l’escalier et vlan ! la porte… elle se faufile dans l’usine, elle va rejoindre son poste… on l’en empêche… elle est en retard… elle est virée… on l’a dénoncée… elle cogne et elle crache… son patron… les flics… course poursuite… couper, coller… on la retrouve dans la rue, à un arrêt de bus… un sandwich à la main… ça aussi c’est une autre sortie d’usine… une sortie d’aujourd’hui, ou à peu près… une sortie de l’intérieur… dans le cauchemar d’une jeune fille en orbite autour du monde du travail dont on l’a exclue… une sortie de l’intérieur quand les portes sont fermées… quand il n’y a aucune issue… quand il n’y a rien à faire qu’à cogner, cracher… couper, coller… l’usine, l’arrêt… ellipse… ça vibre et ça refait un beau elles… et des tout petits eux… ça vibre et un grand et beau elles… avec une belle amplitude… – Et puis… ? – Eh… rien. – Rien ? – Une grande ligne droite. Un vrai boulevard. – La rue ? – Non, une ligne bleue. Finalement je passe au Bic bleu. En repassant une seconde fois, parce que le stylo ne marque pas toujours très bien. En plus ça bave au début. »

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1er mai 2020

La ligne rouge, ça l’a surpris : il n’y en a eu qu’une seule. C’est arrivé une seule fois, dès le début avec 74. Et il a été plus troublé aujourd’hui que la première fois, le même plaisir intense, fugitif, de cette seule ligne qui sursaute, se retrouvant mêlé, maintenant, à une espèce de nostalgie, ou de mélancolie, qui a mis longtemps avant de disparaître, ou du moins de ne plus vraiment donner à sentir l’effet. Et c’est peut-être pour ça qu’elle lui semble un peu moins avant-gardiste. Elle l’est toujours, mais là, avec les bavures incessantes du Bic rouge qui font comme des plis, mais pas tout à fait parce qu’ils ne sont pas si nets, « et c’est mon inconscient qui parle, alors ? », il y a encore quelque chose de lisible… mais quoi… ? En tout cas, après retour aux lignes bleues, et calme plat. Et même retour aux noires, plus ou moins serrées. Avec un relâchement, des fluctuations, de plus en plus perceptibles. Ce ne sont plus seulement les lignes qui s’assouplissent, mais les séries. Avec un entrelacs étonnant : sur le plan de la couleur, les lignes semblent se resserrer et se desserrer continûment ; mais sur le plan des lignes mêmes, du vide entre elles, une sorte de régularité s’instaure au moment où le bleu succède au noir, et vice-versa. On pourrait imaginer un train dont les wagons, tous différents, chacun unique dans sa désorganisation-réorganisation, seraient relié par un même système, réglant le passage noir-bleu, bleu-noir, selon un même espacement des lignes, qui peut être différent au début et à la fin du wagon, et donc d’un wagon à l’autre. En tout cas, au niveau de la page, c’est une série de vagues qui se dessinent, un flot ondoyant avec ses bosses bleues et ses creux noirs. – Je rapporte les mots de Cazin en synthétisant au mieux parce qu’il s’est répété plus qu’à l’accoutumée, c’était presque du bégaiement – et comment en serait-il autrement, à force de tracer des lignes et des lignes sur des cahiers de dessin ? Et je ne vois plus où il veut en venir. Quid de Rosetta et de la sortie d’usine, de son grand projet de rêve du travail.

Ces plages de lignes resserrées, relâchées, ça me fait le même effet que le travail de Fiona Banner, modelant un pan de mur parfaitement lisse en y inscrivant des lignes et des lignes de deux mêmes lettres – des initiales ?

BANNER Fiona – WP Wp Wp 2, 2014

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