Plan de bataille 74 (4/5) #14

Pour rappel, la consigne : « Le personnage que vous allez construire consacre sa vie à des problématiques d’écriture qui pour vous-même sont essentielles, et radicalement personnelles. Mais il ne laissera rien deviner en amont qui vous concerne, ou vous révèle. Alors ces figures qu’on va construire, destin de vie, table de travail, et singularité des oeuvres qui en sont produites, par leur confrontation, vont devenir notre imaginaire. » Je suis allé aussi loin que je pouvais, mais en sens inverse j’ai l’impression. Je ne sais même plus s’il y avait des problématiques d’écriture à la base. Si c’est le cas, elles seront devenues non essentielles et très imaginaires. Et moi avec !

À la tombée de la nuit du 8 mai, ils se sont promenés le long de la rivière, en la remontant. Ils ont encore parlé de tout et de rien, de la pluie et du beau temps du monde, de l’actualité (du virus partout, les migrants et la guerre oubliés), de choses familiales, voire intimes (chacun a ses raisons de se plaindre), et d’autres mémorables et inavouables (ou ce qu’on pense tel). C’est seulement sur le chemin du retour qu’est revenue la question qui les unit et les confine, depuis près de deux mois (c’est ça, presque deux mois), dans leurs rôles.

  • L’autre jour, j’ai regardé un film sur la naissance du cinéma où Jean Renoir disait – et Cazin a sorti de sa poche une enveloppe de l’Assurance Maladie, pliée en deux, qu’il lui a mise sous le nez en la secouant –, tu vois, je ne fais pas que des lignes dans mon bureau ouvert à tous les vents ! – et il l’a dépliée : “D’ailleurs, j’en arrive à penser que la façon dont on s’exprime n’est qu’un choix d’outils, et qu’en réalité l’artiste qui se trouve être né, par exemple dans l’Allemagne, du XVIIe siècle, s’exprimera plus facilement en musique parce que tout le monde était musicien. L’artiste né vers 1870 ou qui était jeune vers 1870 à Paris aurait des chances d’être peintre parce qu’on était dans un climat de peinture. Mais je pense que ce qui est essentiel, c’est ce que cet artiste a en lui et qu’il exprime par la peinture, par la littérature, par la photographie, d’une façon quelconque.” Voilà ce qu’il disait le vieux Renoir. C’est pas mal. Pas mal du tout. Si bien que j’ai repassé la séquence deux ou trois fois de suite pour le réécouter et mieux comprendre. Et noter au passage ses mots. Et puis, en les notant, j’ai quand même fini par avoir un doute. Il me semblait que quelque chose clochait ou manquait. Et je me suis demandé : “Est-ce qu’il ne lui est jamais venu à l’esprit, à Renoir, que ce qu’il a en lui, l’artiste, ça peut être précisément, aussi, et peut-être dès le départ, irrévélé mais déjà là, de la peinture, de la littérature ou de la photographie… ? et que donc il ne peut pas y avoir de façon quelconque ? ni même de réel choix ?” Je ne sais pas ce que t’en penses.

Il n’en pensait rien du tout. Il se demandait plutôt si ça avait un rapport avec son projet ou son travail d’…

  • Oh non ! Enfin j’crois pas. Même si j’en ai tiré tout un cahier de lignes. Une série d’alternance de lignes bleues et de lignes cutterisées, qui ne vont pas jusqu’au bout des pages. Il n’y a pas de lignes brisées, heureusement, mais elles sont plus courtes. À la limite du trait parfois. C’est assez étonnant. Étrange même. Ça se veut une sorte de copie de la précédente, mais à une autre échelle, réduite ou agrandie, comme par effet de zoom ou vue panoramique. C’est ça, une sorte de jeu de poupées gigogne. Sauf qu’entre les bavures du Bic et la difficulté de manipulation du cutter, surtout pour la découpe des eux, chaque ligne conserve une identité propre. Et des ligne Bics aux lignes cutter s’instaure une espèce de dérive de faux positifs et faux négatifs très… comment dire… enfin tu vois.

Non, il ne comprenait pas vraiment. En tout cas, il imaginait qu’avec ces lignes et ces traits de cutter, le cahier devait être très… aéré.

  • Oui. C’est pour ça que je l’aime bien cette phase de cutter. Elle est toujours un peu plus difficile parce qu’elle demande plus d’attention et de précision. Mais que d’air, oui ! que d’air ! On y voit tout de suite plus clair entre les lignes !

Et sinon, la question du cauchemar du travail et inversement ? Rosetta, l’usine et l’arrêt ? Eh bien, c’était comme il venait de le dire.

  • Mais… t’as dit que ces nouvelles lignes n’avaient pas de rapport avec ça !

Oui, mais… après tout… peut-être que ça en avait un. Qui pouvait savoir ? En attendant un peu, possible qu’on pût intégrer ce nouveau cahier parmi les autres. Possible qu’il fît partie du livre, l’air de rien. C’était même quasiment sûr. Restait à savoir quelle place serait vraiment la sienne. Au début ou à la fin ? Et si ça se trouvait, il constituait un nouveau passage d’un livre déjà écrit. En feuilletant 74, il le saurait assez vite. Sinon, l’autre jour, il a rêvé d’une ligne de cutter en couleur… est-ce qu’il imaginait ça, une ligne de cutter rouge… ? et bien baveuse… ?

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13 mai 2020

Pendant ce temps, il continue de mettre en ligne ses textes parus en version papier. Il me signale à chaque fois quels titres ont vu le jour sous forme de « microblagues » comme il dit. Et il est assez facile de savoir quels seront les suivants parce qu’il suit l’ordre de la liste du Cazino.

Parmi ceux que j’ai pu lire, il y en a un qui m’échappe. Je pensais qu’il allait s’éclairer avec la suite, mais non. Il s’intitule Transhumance. Le texte fait part d’une surprise. Cazin est en train de lire pendant que, là-haut à l’étage, dort quelqu’un dont on ne sait rien d’autre que les initiales (ME), et qu’on entend « siler », lorsqu’un bruit de feuilles mortes balayées par le vent le fait sortir de son livre. L’association libre fait alors surgir l’idée de transhumance, et dirige l’interrogation, à la dérive, sur le sens de l’image et de son apparition. Il est alors question d’un troupeau de feuilles mortes, dont on se demande qui est le gardien, quel chemin il emprunte pour redescendre quelle montagne, en quel pays, vers quelle bicoque au fond de la vallée, avec quel chien pour l’accompagner, etc. J’arrête là, mais le passage se prolonge ainsi, édifiant son petit univers, chaque nouveau détail offrant de nouvelles pistes d’exploration, de nouveaux lieux en construction d’autant plus évidents que le détail est plus précis, même si les lieux s’accordent comme des mondes parallèles sans lien, selon un mouvement qui ne semble pas devoir s’arrêter, et s’arrêtera pourtant, net, sur une phrase en suspens, au détour d’une page pleine, un recto sans verso, sur une page vide, ou pleine d’une suite qui brille par son absence, pleine de l’attente déçue du lecteur qui ne peut qu’imaginer la suite, du moins essayer, commencer, devant cette page blanche, et alors tout serait là, dans ce sursaut, peut-être une forme d’éveil, parce qu’une page vide, comme dit je ne sais plus qui, peut contenir la plupart des possibles ? – En revanche, le passage décrivant la lecture de Cazin reste énigmatique : une version française de Lao-Tseu, tirée de la langue allemande, dans laquelle le traducteur allemand s’explique sur le sens du mot chinois tao, traduit justement par le mot sens (Sinn en allemand), en se référant à la traduction de Goethe des premiers mots de l’Évangile selon saint Jean (soit,en français : « Au commencement était le Sens »), livrée à travers son célèbre personnage Faust (du Faust I, précisément). Et alors, que faut-il retenir ? la lecture, une forme de traduction ? la dimension labyrinthique ? des voies parallèles ? une perspective fictionnelle aussi, romanesque ? et l’ensemble, entre le « silement » de ME et les feuilles mortes ? et le tout ? pour dire l’étrange logique du sens ? ou jouer le m’as-tu-vu de la piété littéraire au raffinement conventionnel ? ou juste un moment, un hasard de lecture, tel que, avant d’en être sorti par le bruit des feuilles (comme quoi, on n’était vraiment pas si absorbé) ? Quoi d’autre ?

(Je dis Cazin par commodité, mais derrière le je, rien en fait ne permet de l’identifier – hormis, éventuellement, la référence à sa femme ; mais elle est si fugitive et si abstraite à travers les initiales, ME, qu’il vaut mieux dire que je, ici, disons que c’est celui qui le dit qui y est.)

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14 mai 2020

Combien de temps exactement il passe, dans ses journées, à produire toutes ces lignes, il n’a jamais su le dire, ou jamais voulu – juste : « le temps qu’il faut ». Parfois ce sont quelques lignes sur une page et ça prend un temps fou, parfois des cahiers entiers et c’est comme si le temps était suspendu. Mais c’est moins le temps de la page ou de la ligne qui compte que son espace, son aménagement, le territoire qui se met en œuvre, la vue sur l’extérieur, la façon d’y entrer, la façon d’en sortir et d’emmener avec soi tout ce qu’il faut – « mais quoi ? quoi ?! » – pour le reconstituer ailleurs, loin dans une autre page, un autre cahier, en noir sur blanc, en couleur ou au cutter.

Je n’ai pas très bien compris ce qu’il voulait dire. Je lui ai donc demandé s’il pouvait m’expliquer avec un exemple de 74, puisque c’était là où il revenait toujours. Il a pris le chapitre très bref de Dickson. La page où le personnage, en tenue de gala devant un rideau noir, dans le cercle de lumière d’un projecteur, passe son chapeau, un canotier, d’une main à l’autre, de la droite à la gauche exactement. La scène se répète en boucle, toujours de face. Et puis le point de vue glisse sur le côté. Bientôt on l’aperçoit de profil, et on passe derrière le rideau. Il s’entrouvre, et on observe la scène, qui n’a jamais cessé de se répéter, avec la même fréquence. Mais que voit-on maintenant ? « Dickson de dos », je réponds. C’est-à-dire ? « Sa silhouette, son ombre. Un mouvement. » Pas grand-chose en somme. Et c’est dû à quoi, ça ? « Au projecteur, le faisceau de lumière, la source aveuglante au-dessus de lui. » Bingo ! – « Bingo ! », et il me plante là. Il me demande de l’attendre là parce qu’il doit aller à la pêche à la ligne, et il claque la porte de son bureau – une fournaise à en juger par l’air chaud qui a roulé jusqu’à moi. Et moi, je restais là, sans savoir combien de temps j’allais devoir patienter. Mais l’attente ne fut pas si longue. Juste le temps que le soleil se couche et que la lune se lève et se place sous vénus.

« Bon alors, cette pêche ? – Excellente. Trois cahiers en lambeaux. – Si vite ? – Parce que je les ai retournés pour inciser les pages d’un trait, à la verticale. – C’est ton côté chinois ? – Non, mais beaucoup de choses m’ont traversé l’esprit, fallait que j’aille vite. – Ah, et qu’est-ce qui t’est passé par la tête ? – Eh bien, le coup de projecteur sur le chapeau m’a fait penser à la version deux des femmes de l’usine. C’est une version de mauvaise qualité, où l’image saute souvent et la lumière mate, grise. Sauf au niveau des grandes portes par où sortent toutes ces femmes. Ça fait une zone blanche, un cercle, comme avec un projecteur. Et alors je me suis souvenu que la version trois se termine, elle, pas avec la sortie d’un fiacre et d’un cheval, comme dans les autres versions, mais avec la fermeture des portes de l’usine. D’une au moins, car ça s’arrête là, mais on imagine très bien que l’autre porte va se fermer aussi, donc elles finissent par être fermées. En tout cas, cette porte laissée ouverte, et que je referme moi-même – et qui au passage est un bon exemple de la problématique du territoire dont il a parlé, si on repense à Rosetta, au claquement de porte redoublé, enfin je crois –, m’a amené du côté des vues… – Des vues ? – Oui, des vues… une verticale dans un plan horizontal… et ça se referme… ça fourmille de vie et ça se referme presque naturellement… d’un coup… du moins c’est suggéré… il faut imaginer la fin de la prise… ce serait pas mal pour commencer… ce serait pas mal, avec un chien… – Pour commencer à… – Oh non, pas encore. Maintenant, il faut voir ce que ça donne de l’autre côté du rideau… faut voir ce que ça fait quand on est derrière ces grandes portes… et qu’on les pousse… qu’on referme la vue… boucle la prise… »

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