Plan de bataille 74 (5/5) #14

Pour rappel, la consigne : « Le personnage que vous allez construire consacre sa vie à des problématiques d’écriture qui pour vous-même sont essentielles, et radicalement personnelles. Mais il ne laissera rien deviner en amont qui vous concerne, ou vous révèle. Alors ces figures qu’on va construire, destin de vie, table de travail, et singularité des oeuvres qui en sont produites, par leur confrontation, vont devenir notre imaginaire. » Je suis allé aussi loin que je pouvais, mais en sens inverse j’ai l’impression. Je ne sais même plus s’il y avait des problématiques d’écriture à la base. Si c’est le cas, elles seront devenues non essentielles et très imaginaires. Et moi avec !

19 mai 2020

PIKOWSKI Jozef, Premier film, 1982 – photogramme

Les femmes qui sortent en couleur, ça ne vient pas de sa rêverie. Le coup de l’autochrome, après, oui, il l’a imaginé. Mais les femmes en couleur, c’est d’un film qu’il a revu, dont il s’est souvenu en parlant de Rosetta, sans trop savoir pourquoi, et qu’il m’a montré. Un petit film polonais de Jozef Piwkowski, intitulé Premier film, qui passe cette sortie des femmes à la moulinette de tout un tas d’effets possibles, relevant surtout de la vidéo, comme la pixellisation, la saturation des couleurs, de la lumière, ou la fantomatisation des personnages, quand il ne reste que la silhouette sur les os.

PIKOWSKI Jozef, Premier film, 1982 – photogramme

Je ne sais quel est l’intérêt, sinon quelques essais sur les images d’une même scène, une façon de faire jouer la nuance, mais c’est très graphique.

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26 mai 2020

Note sur l’usine, l’arrêt.

Il y a toutes ces femmes qui sortent de l’usine… les portes ouvertes en grand… elles sortent en masse… dans la rue pavée… on les voit de face… elles vont à droite, à gauche… c’est la pause déjeuner. Un siècle après, Rosetta… qui entre à grands pas dans l’usine… on est dans son dos, on la suit… on la poursuit et on prend la porte… deux fois on prend la porte qu’elle va prendre… mais on ne la verra pas sortir de l’usine… elle a pris la porte dès le matin… il y a vingt-cinq ans, déjà. Et aujourd’hui c’est quoi la sortie d’usine ? ce serait quoi ? et d’abord l’usine ? Ça pourrait être quoi ? et elles sont où les usines, ou dans quoi ? en Chine parce qu’on a tout délocalisé ? ou un autre secteur parce qu’on a tout centralisé ? parce que les services, l’administratif, on produit tout en masse ? parce que c’est tout à la chaîne ? C’est quoi la sortie d’usine quand on n’y entrera jamais ? Le Pôle Emploi ? une boîte d’intérim ? un centre de formation ? Un programme, un parcours, un dispositif ? Compétences clés ? Savoirs Citoyens ou Apprenant Agile ? CléA, 4 étapes et 7 domaines ? Axe 1 ? C’est quoi quand on en est la matière vivante brute de l’usine fantôme ? c’est un bilan de compétences ? un test de positionnement ? un exercice d’atelier d’écriture ? un portrait chinois ? un menu monochrome ? un menu gris… ? oui… c’est ça… un truc comme ça, ça pourrait peut-être l’intéresser… il pourrait enfin commencer… en tout cas moi je commencerais comme ça… avec les restes de la veille au soir qu’Alexia jette, dans sa gamelle de chat à appétit d’oiseau qu’elle passera dans le micro-ondes qui ramollira tout, pour un casse-dalle à la mode caoutchouc, dans le vieux cabanon de chantier qui sert de coin repas au centre de formation où elle doit se rendre maintenant, mais elle est encore en culotte à rayures rouges et t-shirt Bye Bye Kitty rose à petits pois en forme de cœurs pâles, le temps de finir son second bol de café, d’enfiler un jean déchiré, cutterisé comme il dit, une grosse chemise à carreaux trop grande, sa paire de Converser blanche et sale, son sac fripé, sa gamelle, un paquet de Kinder Buenas, une petite bouteille d’eau Evlan, une boîte de tabac à rouler avec en gros Fumer tue et un paquet de feuilles froissé, comme s’il était régulièrement plié, déplié, torsadé, et son feu introuvable mais c’est pas possible ça ! il a glissé sous la banquette fatiguée, affaissée, et on la voit enfin sortir de chez elle, Alexia, enfin parce que jusqu’à maintenant on n’a rien vu, on le sait, ça se passe comme ça, mais on le voit, mais on la voit quand elle sort dans la rue, à l’heure où elle devrait arriver au centre de formation, en vue aérienne comme avec un drone, suffisamment près pour apercevoir le gris et le grain du trottoir, le noir luisant de la route parce qu’il a plu, et tant pis pour la profondeur de champ mais c’est sûrement à l’image de son projet, et on la voit marcher, et on la suit comme en suspension au-dessus de sa tête, sa queue de cheval et les mèches de cheveux sur le front balayés par le vent, et à un moment donné elle sort son téléphone de sa poche arrière qui vient de sonner, mais elle n’y parvient pas, c’est trop serré alors elle s’arrête et elle l’allume et ouvre la messagerie d’un doigt, pile dans le cadre d’une plaque de métal en fonte ou une trappe en béton, et sa marche reprend : « Oh… encore un texto de Monster… ! »

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Cazin lui demande s’il est aussi allé voir ce qui se passait derrière le rideau de Dickson. Parce que pour lui, peu importe au fond la scène, le personnage, tant qu’on n’a pas repéré le rideau derrière : ça n’est jamais vraiment important tant qu’on n’a pas l’idée d’aller voir comment ça se passe si on regarde depuis l’autre côté du rideau, ni même tant qu’on n’a pas compris que le personnage, ce qui se joue sur la scène, c’est comme un autre rideau, un autre fond, devant lequel le rideau initial, celui derrière lequel on est passé en croyant être caché, constitue maintenant l’objet même de la nouvelle scène sur laquelle se trouve un nouveau personnage, se produit un second acteur inattendu : celui qui regarde à travers après être passé derrière. Et il imagine comment le smartphone qu’Alexia tient en main, l’écran qu’elle regarde en marchant, le texto et l’effet qu’il produit, les mots qu’il délivre, peuvent participer de cette nouvelle scène, même si elle est complexe, stratifiée. Reste maintenant à identifier, là, un nouveau rideau, et trouver le moyen de se faufiler derrière. Et ça peut-être pour chaque strate. En tout cas, on la verrait par le cadre de son Galaxy dernier cri, à la verticale, ses doigts frappant l’écran à toute vitesse, son visage pour fond, un peu de travers, peut-être un bout de ville derrière, peut-être un coin de ciel bleu, ou noir, ou un nuage rouge. Et ce serait celle qui fait comme Paterson, le conducteur de bus. Celle qui prend des notes sur tout ce qui l’entoure, qu’elle peut voir et entendre. Celle qui parle de choses et d’autres, des riens. Celle qui s’étonne de sa nouvelle marque de boîtes d’allumettes. Celle qui décrit une boîte d’allumettes de cette marque. Celle qui voit ce que veut dire sa forme, ses couleurs. Celle qui imagine comment l’utilisation de l’objet amplifie sa signification, comment tout est dans l’allumer. Celle qui pense qu’il faut que le feu qui prend s’articule avec eux, avec elles. Celle qui écrit, comme Ron Paterson, its one-and-a-half-inch soft pine stem rapped by a grainy dark purple head, so sober and furious and stubbornly ready to burst into flame, lighting, perhaps, the cigarette of the woman you love, for the first time. Celle qui écrit des choses que personne de son entourage ne peut comprendre dans ce pays. Celle qui va en formation pour pouvoir écrire ces choses dans la langue d’ici. Celle qui ne veut rien d’autre et se fiche bien des textos de Monster pour un boulot sans nom. Celle qui va en formation pour pouvoir écrire dans la langue d’ici combien c’est difficile, ça, combien c’est impossible même. Celle qui veut se former pour pouvoir écrire dans les deux langues à la fois avec un seul mot, comme impossible. Celle qui veut écrire avec un mot pour deux langues, ou avec deux mots très proches, cat et chat, mais pas oiseau et bird. Celle qui se demande si ça peut marcher avec fleur et flower. Celle qui se demande jusqu’à quel point la différence peut investir la ressemblance, si c’est un problème d’équilibre entre le son et l’image. Celle qui écrit que ça a l’air compliqué comme ça, mais ça l’est certainement moins qu’on croit. Celle qui écrit que c’est juste un peu de concentration et d’organisation. Celle qui se dit qu’il n’y a pas à trop s’en préoccuper tant qu’on n’a rien fait. Celle qui croit qu’on ne sait pas tant qu’on ne fait rien. Celle qui pense que même des traits, des lignes, des zigzags erratiques, des boucles, des plis grotesques, c’est déjà ça. Celle qui comprendrait sûrement que c’est à ça qu’ils servent ses cahiers de lignes, au concentrer, à l’organiser. Elle sentirait que quelque chose se joue là. Elle saurait que, même si ce qu’on fait est une façon de recourber un point d’interrogation sur ce qu’on est en train de faire, sur ce qu’on ne sait plus quoi faire, l’essentiel se tient là. Et que tout ça, ces lignes au Bic, au cutter, noir sur blanc, versicolore, plissées, bouclées, baveuses et creuses, même si ça n’a ni queue ni tête, le reste ne vaut de toute façon pas mieux. Que les textos de Monster, c’est juste de la littérature. Que c’est comme ça depuis le début. Et qu’on s’en fiche en fait. Et de plus en plus. Depuis 74.