Poids des vocables

(Attention : nouvelle version plus bas !)

Celle qui marche sous le vent et les brisures du ciel ; celle qui rit quand ses enfants sont morts ; celle qui n’a pas eu d’orange à Noël, ni amère ni douce ni aucune crème jamais ; celle qui posait nue roulée sur des sols dans des plastiques transparents et c’était pour elle esthétique et précieux ; celle qui reniflait les odeurs de moisi dans la cuisine et dénichait les rongeurs sveltes et craintifs pour les cuire ; celle qui cuisinait des pannequets galettes épaisses dans l’huile de foin qui faisaient songer à des pancakes sans sirop d’érable ; celle dont le patois se mâtinait d’espagnol les jours de fête et d’anglais les jours de deuil ; celle dont les années ont rabougri la pomme cuite et morcelé l’intestin ; celle dont les jours sont chaque jour un peu plus longs qu’une année sans pain ; celle qui nous emmenait à la messe alors qu’on n’y comprenait goutte et faisait son possible pour donner de la religion aux enfants ; celle qui me préférait puisque j’étais devenue la seule, et même après les multitudes ; celle qui n’a jamais eu peur mais s’évanouit dès qu’elle peut ; celle qui troublait les repas de ses incartades, mourait de rire ou de pleurer ; celle qui a des cheveux frisés et son visage détruit qui marche sur une route noire ; celle qui ne meurt jamais, urine longtemps dans ses culottes ; celle qui a ventre de faim et cuisine de faïence ; celle qui de lac gelé jamais ne perça l’arrière de son crâne ; celle qui gît et gîte et lièvre bleu à la bouche ; celle qui Gorgone Méduse mais par trop pétrifie ; celle qui attrape les mains et oblige les tout petits enfants ; celle qui de grandes dents, fait peur et donne un gâteau ; celle qui n’a pas fumé ni siégé sur un fauteuil de pêche ; celle qui mauvaise fois mais cuisine aux aubes glacées de l’Est ; celle qui ne fût jamais plus prise depuis les dix-sept-ans du diable ; celle qui possédait des eaux bénites en flacons de Vierges et chassait les enfants plein de larmes ; celle dont les mains crispées ne lâchent plus ; celle dont le regard fait peur aux petits ; celle qui couve et louve aux yeux grisâtres ; celle qui poussière de vitrage et ne se soumet à rien ; celle qui reçoit recueille et ne dépossède aucun pauvre ; celle qui se lève nuit, celle qui nourrit et qui parle, frotte et conciliabule ; celle qui berce et rêve à Constantinople ; celle qui abreuve et soustrait aux azurs ; celle qui lave et déploie oreilles des désespérés ; celle qui figure et ne déçoit jamais ; celle qui vague et tempête et jamais ne sombre ; celle qui frotte sable et pieds de velours ; celle qui meurt aux champs par un août brûlant ; celle qui marche longtemps pour un morceau de pain ; celle qui se livre au bord des étangs ; celle qui longtemps voyage, et short fluo au bord d’une route ; celle qui passe en voiture écharpe au vent et lunettes noires pour ne pas penser ; celle qui croque les oreilles des enfants en patois d’ici ; celle qui mûrit grossit vieillit et ne dénonce pas le temps qui passe ; celle qui vit quand tous sont morts…

Et tu sauras, poète, que tu n’es ni astre brillant ni douleur fauve tant que ton nom n’est pas dans le lit des rivières, seulement une ville d’écumes vagues. Nous sommes celles qui lisent et jamais ne renoncent au poids des vocables.

Nouvelle version – suite commentaires (merci ! ) et retravail

Celle qui marche sous le vent et les brisures du ciel, riant quand ses enfants sont morts ; celle qui n’eut jamais d’orange, ni amère ni douce ; celle qui pose nue enroulée dans des transparences et rêvait une esthétique de pierre précieuse ; celle qui reniflait les odeurs moisies dans les cuisines et dénichait des rongeurs sveltes pour les cuire en bouillon, qui cuisinait dans l’huile de foin des pannequets sans aucun sirop ; celle dont le patois se mâtinait d’espagnol les jours de fête et d’anglais les jours de deuil, celle dont les années ont rabougri la pomme cuite et morcelé l’intestin ; celle dont les jours sont chaque jour un peu plus longs qu’une année sans pain, qui nous emmenait à la messe alors qu’on n’y comprenait goutte et faisait son possible pour donner de la religion aux enfants, celle qui me préférait puisque j’étais devenue la seule, et même après les multitudes ; celle qui n’a jamais eu peur mais s’évanouit dès qu’elle le peut, trouble les repas de ses incartades, meurt de rire ou de pleurer ; celle qui a des cheveux frisés et son visage détruit qui marche sur une route noire, qui ne meurt jamais, urine longtemps dans ses culottes ; celle qui a ventre de faim et cuisine de faïence, qui de lac gelé jamais ne percera l’arrière de son crâne ; celle qui gît et gîte et lièvre bleu à la bouche, qui Gorgone Méduse mais par trop pétrifie ; celle qui attrape les mains et oblige les tout petits enfants, celle qui a grandes dents, effraie et donne un gâteau ; celle qui n’a pas fumé ni siégé sur un fauteuil de pêche, qui mauvaise fois cuisine aux aubes glacées de l’Est ; celle qui ne fût jamais plus prise depuis les dix-sept-ans du diable, qui possédait des eaux bénites en flacons de Vierges et chassait les enfants plein de larmes ; celle dont les mains crispées ne lâchent plus, dont le regard trouble les petits ; celle qui couve et louve aux yeux grisâtres, qui poussière de vitrage ne se soumet à rien ; celle qui reçoit recueille et ne dépossède aucun pauvre ; celle qui se lève nuit, nourrit et parle, frotte et conciliabule ; celle qui berce et rêve à Constantinople, abreuve et soustrait aux azurs ; celle qui lave et déploie oreilles des désespérés ; celle qui figure et ne déçoit jamais, qui vague et tempête et jamais ne sombre, frotte sable et pieds de velours ; celle qui meurt aux champs par un août brûlant ; celle qui marche longtemps pour un morceau de pain, se livre au bord des étangs, longtemps de voyage et puis short éblouissant au bord d’une route ; celle qui passe en voiture écharpe au vent et lunettes noires pour ne pas penser, qui croque les oreilles des mioches dans un patois d’ici ; celle qui mûrit grossit vieillit et ne dénonce pas le temps qui passe, qui vit encore quand tous sont morts…

Et tu sauras, poète, que tu n’es ni astre brillant ni douleur fauve tant que ton nom n’est pas dans le lit des rivières, seulement une ville d’écumes vagues. Nous sommes celles qui disent et jamais ne renoncent au poids des vocables.

A propos de Juliette Cortese

A tâtons dans la langue, Juliette Cortese essaie des trucs, essaie d’écrire, essaie d’écrier les phrases muettes de son intérieur dans une forme audible à d’autres. Elle ramasse les minutes libres et les colle ensemble pour bricoler des écritures (voir blog), et occasionnelles vidéo(écriture)s. Travaille à ce que l’écriture devienne un peu plus le travail des jours de semaines, aux heures de bureau : ateliers d'écriture et accompagnement, formation, analyse des pratiques avec l'écriture. Ecriveuse des dimanches et jours fériés pas chômés, mal-finisseuse aspirant à mieux, sinon pianiste obéissante au texte.

9 commentaires à propos de “Poids des vocables”

  1. j’adore le « rabougri la pomme cuite et morcelé l’intestin » ! c’est étrange mais, à te lire, moi, ça me fait penser à l’enfance, à toutes ces figures adultes qui nous entourent quand on est dans l’enfance, cette espèce de monde fou qu’est le monde des adultes quand on est dans l’enfance… aucune idée du pourquoi comment je pense à cela, aucune idée de ce qui, dans ton texte, me fait penser à cela mais j’y pense… ça me donne, en tout cas, furieusement envie de me remémorer une fois de plus mes figures à moi. biz biz.

    • Peut-être parce que j’ai écrit ça comme enfant quand on joue avec les mots juste pour voir ? Je m’en rends compte maintenant, que parfois j’écris seulement avec ce qui vient, et ça me renvoie à l’enfance, ce qui coule de source sans être limpide pour autant, oui. Merci Vincent de ton éclairage.

  2. oui, s’installe une régularité rythmique qui peut atténuer l’imprévisibilité des images, je me demande s’il ne faudrait pas sacrifier quelques «celles» pour des fois accélérer la machine, genre : « celle : qui…, qui… » même si on se retrouve avec un peu de désarticulé, juste en pensant qu’il y a cet énorme et très fort paragraphe de fin, et que tout ce qui précède doit y mener, se bousculer en foule, comme simultanément…

  3. (et « celles qui disent et ne renoncent jamais » au lieu du « lisent », même si c’est distordre l’intention, pour renforcer cette hargne sous-jacente ?)

  4. Il y a beaucoup de ventre, de faim et de cuisine, en tout cas c’est pour moi ce qui se dégage, l’odeur des cuisines, à vu d’enfant, oui en effet, comme l’a suggéré Vincent. Ça me fait penser aussi à des figures de femmes qui luttent, figures fortes de femmes dans les campagnes, j’imagine ces figures plutôt dans un monde rural, c’est les images qui me viennent à la lecture. Et cette fin, très belle, bravo!

  5. Des brisures de ciel comme des brisures de langage qui tordent la langue, qui nous tordent les chevilles et finalement qui nous aident à avancer dans le texte. Merci