Positionnement 0

Un homme de mon âge, à peine plus grand que moi, la même silhouette maigre. Un tatouage dans le cou. Joues creuses, barbe de quelques jours. Le teint hâlé. Une boucle d’oreille, un petit anneau en argent. Les cheveux très courts, pas vraiment rasés, ou alors ça avait repoussé. Quelques cheveux blancs sur les tempes, et le menton chenu. Ses yeux je ne sais plus. Elle à côté, je ne la vois même pas, je ne l’entends pas. Elle répond souvent pour lui. La seule chose que j’ai retenue de lui : lire et écrire pour aider mon fils.          On était dans ce petit bureau où la lumière du soleil n’entre jamais, seulement celle de la structure par les portes vitrées. Ce bureau isolé qui n’aura jamais foncièrement changé en dix ans. Deux armoires en métal noir, à rideaux couleur hêtre, avec des dizaines de dossiers de toutes les couleurs, des centaines de fichiers dont on ne sait rien, mille et une feuilles fois mille et un mots. Le classeur monobloc en métal noir, trois tiroirs, et tout un fourbi de papeterie dedans, en haut de quoi écrire, couper et coller, en dessous de quoi noter, et en bas, le classeur vide qu’on finira par remplir de ramettes de papier. Et le tableau blanc, avec ses traces de marqueurs indélébiles. Le grand bureau, couleur hêtre, pieds noirs, plutôt vide. Le fauteuil désarticulé qui part en arrière avec un bruit de crécelle, quelques cheveux longs de la directrice — à l’époque, JC. Et la vieille plante au long cou, assoupie sur son caisson mobile. Et est-ce que ça sent toujours pareil, depuis le temps ? Est-ce que c’est aussi chaque fois le même positionnement ? En tous cas, il y a toujours la même demande : décrire un lieu où l’on n’a dormi qu’une seule fois.       Les yeux, je ne sais vraiment plus, je ne les vois pas. Le regard devait fuir. Le sien, ou le mien ? Sa femme, sa parole, était plutôt ronde. Je ne sais pas en fait, mais c’est ce qui ressort. Ronde et pâle. Les fringues. Sa veste à lui, ça sentait le tabac, la sueur. Sa peau. L’odeur du petit sur ses joues à elle, ses mains. Ces crèmes et ces poudres blanches qui embaument. L’enfant qu’on emporte avec soi. Juste un parfum qui flotte comme ça, dans le creux des mains, sur la veste. Comme ça, juste une trace légère mais indélébile sur la joue, pour la journée, au moins la matinée.     Plus que quarante ans à rester sans lire et sans écrire. Depuis toujours et on a fini par trouver les moyens, élaborer des techniques peut-être, pour compenser, et soudain il faudrait apprendre à lire et à écrire ! et soudain ça me tombe dessus ! Mais qu’est-ce que je peux de plus que l’école, et les autres structures ? Que peut-on vraiment ? L’aider à aider son fils ? Vraiment ? Mais lequel ? Le sien ? Vraiment ? Ou, celui de ses parents ? De son père, de sa mère, qui n’ont pas pu, qui n’ont pas su, qui n’y ont pas cru, qui n’ont pas voulu, qui auront abandonné, qui se sont déchirés, qui se sont battus, qui l’ont frappé, qui l’ont mordu, qui l’ont embrassé, qui l’ont caressé, qui l’ont étouffé, qui l’ont entendu, qui se seront entendus, qui n’ont rien dit, qui n’existent pas, plus, ou seulement pour les oublier. Les oublier et pouvoir, les oublier et savoir, les oublier et y croire, et en vouloir et continuer le combat, faire tomber le fracas.          Tu veux apprendre ? tu veux vraiment quelque chose de ça, de lire, d’écrire ? alors regarde, regarde et oublie pas, que ça commence là, comme si depuis tout ce temps, comme si depuis dix ans, depuis quarante, depuis toujours, comme si t’avais jamais su, ça, regarde, parce qu’il a pris de l’avance sur toi, et sacrément ! parce que lui, ça, il a pas voulu, pas vraiment, il a pas eu le choix, certainement, comme il a pas eu le choix de venir, parce qu’on l’a orienté là, parce qu’on lui a dit de venir là, dans la structure, alors il est venu, avec sa femme, et peut-être qu’il voulait pas, peut-être que c’est elle qui voulait, qui l’a poussé, qui l’a tiré par la main, parce qu’il veut pas, au fond, parce qu’il veut jamais, parce qu’il a pas voulu, ça, cette situation, de pas lire, de pas écrire, comme les enfants, comme le fils tout petit qu’il veut, qu’il faut, qu’il doit, aider, alors il veut, dans la structure, il veut pas et c’est pas un problème de volonté, c’est pas un problème de puissance, c’est plutôt d’existence, parce que c’est comme ça qu’il vit, depuis toujours ou presque, c’est une existence, une vie contenue, retenue vers le dedans, comme on garderait entre ses mains et sous la veste, avec un œil de chat sauvage, un tout petit chien, et regarde-le si vraiment c’est ça que tu veux apprendre, regarde, parce que ça commence là, parce que ça commence comme ça, ça commence aujourd’hui, avec cette petite vie de chien.        Une séance ou deux, et voilà. Il n’y aura pas eu un sourire. Jamais. Mais quelque chose des nerfs. Dès le début, noir sur blanc. Son nom, son prénom, stylo de travers, lettres dégingandées. — Et votre fils, vous pouvez l’écrire ? — Comme un bouquet de nerfs.

  1. Un éclair, la nuit. La structure où je travaille, c’est peut-être le dernier endroit où j’irais le chercher. Mais, sur une dizaine d’années, il est bien possible que sur les deux, trois ou quatre éclairs d’une vie, un soit tombé là. Avec d’autant plus de force que, justement, on n’aurait pas voulu — et on ne veut toujours pas — que ce soit précisément là.
  2. Et si ce n’était pas visuel ? Si de la foudre c’était moins l’éclair, la chute soudaine du ciel, qui fait place à la nuit, que le roulement et le fracas du tonnerre, qui n’en finissent pas ?
  3. Alors, peut-être, ce positionnement — si mal nommé, en tous cas je ne l’aime pas, ce mot —, il y a longtemps, dans le bureau isolé, avec ce couple, ce positionnement pour un homme de mon âge, à peine plus grand que moi, la même silhouette maigre, accompagné de sa femme qui répond presque toujours à sa place. Mais c’est à peu près tout. C’est juste qu’il ne sait pas lire, pas écrire, et qu’il veut apprendre pour pouvoir aider son fils plus tard.
  4. Non. On n’apprend pas à lire et à écrire pour son fils plus tard. On apprend maintenant, ici, pour soi-même.
  5. Et alors, c’est ce fracas incessant qu’il faudrait faire entendre. Mais toujours se soumettre au réel. Au réel d’abord, avec le plus de métaphores possible.
  6. Creuser le souvenir qu’on a perdu. Quitte à en associer d’autres, par bribes. Ce sera toujours le réel, un peu crispé et extravagant, peut-être, mais du réel. Le tatouage dans le cou. Les joues creuses. La barbe de quelques jours.
  7. Une séance ou deux, et puis ne revient pas. — Qu’est-ce que j’ai raté ?
  8. Ses yeux je ne sais plus. Elle à côté, je ne la vois même pas, je ne l’entends pas. Je sais qu’elle répond souvent pour lui. La seule chose qu’il dira, la seule que j’ai retenue : lire et écrire pour aider mon fils. Et ça vient de là le fracas ? — C’est ça qui gronde aujourd’hui encore ? Et alors, il faut le répéter : qu’est-ce que j’ai manqué ?
  9. Les cheveux très courts. Pas vraiment rasés, ou alors ça avait repoussé.
  10. Pas un sourire. Jamais.
  11. Et un instant pluriel, ça marche ? Un instant fait de plusieurs autres, collés, agglutinés ? un ensemble de t0 additionnés, ça fait toujours T0 ? avec des angles différents, aigus, obtus ? 0° ? 360° ? et des angles morts ? — Et quelque chose des nerfs. Un bouquet.
  12. Non et non. Que veut-on vraiment de moi ? Plus que quarante ans qu’on est resté sans lire et sans écrire, plus de quarante ans qu’on a dû trouver des moyens, élaborer des techniques peut-être, de compensation — et alors, un substitut à la lecture et à l’écriture, ce n’est pas de la lecture ? ce n’est pas de l’écriture ? —, et soudain il faudrait apprendre à lire et à écrire ! et soudain ça me tombe dessus ! Mais qu’est-ce que moi, là, je peux de plus que toute la scolarisation et toutes les formations précédentes ? Que peut-on vraiment ? L’aider à aider son fils ? Vraiment ?
  13. Le teint hâlé, une boucle d’oreille (un petit anneau en argent).
  14. Le positionnement, la première rencontre. L’instant t0. Le plus souvent dans ce petit bureau où n’entre jamais la lumière du soleil, seulement celle de la structure. Ce bureau isolé qui n’aura jamais foncièrement changé en dix ans. Est-ce que c’est toujours le même positionnement, toujours le même t0 ? Est-ce que ça sent toujours pareil ? En tous cas, il y a toujours la même demande : décrire un lieu où l’on n’a dormi qu’une seule fois. — Oui, mais parfois ça ne fonctionne pas. Parfois, on ne sait pas ce que ça veut dire, d’écrire.
  15. Quelque chose de punk. Mais ça devait être de mon côté. C’était mon côté punk que j’entrevoyais. Et qui m’interdisait : Tu veux apprendre ? tu veux vraiment quelque chose de ça, de lire, d’écrire ? alors regarde, regarde-le et oublie pas, que ça commence là, comme si depuis tout ce temps, comme si depuis dix ans, depuis quarante, t’avais jamais su, ça, regarde, parce qu’il a pris de l’avance sur toi, et sacrément ! parce que lui, ça, il a pas voulu, pas vraiment, il a pas eu le choix, certainement, comme il a pas eu le choix de venir, parce qu’on l’a orienté là, parce qu’on lui a dit de venir là, dans la structure, alors il est venu, avec sa femme, et peut-être qu’il voulait pas, peut-être que c’est elle qui voulait, qui l’a poussé, qui l’a tiré par la main, parce qu’il veut pas, au fond, parce qu’il veut jamais, parce qu’il a pas voulu, ça, cette situation, de pas lire, de pas écrire, comme les enfants, comme le fils tout petit qu’il veut, qu’il faut, qu’il doit, aider, alors il veut, dans la structure, il veut pas et c’est pas un problème de volonté, c’est pas un problème de puissance, c’est plutôt d’existence, parce que c’est comme ça qu’il vit, depuis toujours ou presque, c’est une existence, une vie contenue, retenue vers le dedans, comme on garderait entre ses mains et sous la veste, avec un œil de chat sauvage, un tout petit chien. Alors regarde. Si vraiment, c’est ça que tu veux apprendre, regarde. Parce que ça commence là. Parce que ça commence comme ça. Et ça commence aujourd’hui, comme disait feu Tavernier, comme une petite vie de chien.
  16. Non. On n’écrit pas pour aider son fils. Ou alors celui de ses parents, qui n’ont pas pu, qui n’ont pas su, qui n’y ont pas cru, qui n’ont pas voulu, qui ont abandonné, qui se sont déchirés, qui se sont battus, qui l’ont frappé, qui l’ont mordu, qui l’ont embrassé, qui l’ont caressé, qui l’ont étouffé, qui l’ont entendu, qui se sont entendus, qui n’ont rien dit, qui n’existent pas — ou seulement pour les oublier.
  17. À cet instant, avec ce couple, qu’est-ce que ça sentait dans le bureau ? La lumière du jour sans soleil par les portes vitrées. Le classeur monobloc en métal noir, trois tiroirs, et tout un fourbi de papeterie dedans, de quoi écrire, couper et coller en haut, de quoi noter en dessous, et le classeur vide du bas. Deux armoires en métal noir, à rideaux couleur hêtre, avec des dizaines de dossiers de toutes les couleurs, des centaines de fichiers dont on ne sait rien, mille et une feuilles fois mille et un mots, pour des instants t0 et t0 à n’en plus finir. Et le tableau blanc, avec ses traces de marqueurs indélébiles. Le grand bureau, couleur hêtre, pieds noirs, plutôt vide. Le fauteuil désarticulé qui part en arrière avec un bruit de crécelle, quelques cheveux longs de la directrice — à l’époque, JC. Et la vieille plante au long cou, assoupie.
  18. Leurs fringues. Sa veste à lui, le tabac, la sueur peut-être. Sa peau. L’odeur du petit sur ses joues à elle, sur ses mains. Ces crèmes et ces poudres blanches qui embaument. L’enfant qu’on emporte avec soi. Juste un parfum qui flotte comme ça, dans le creux des mains, sur la veste. Juste une trace légère mais indélébile sur la joue, pour la journée ou la matinée au moins. Juste avant de venir si ça se trouve, juste l’instant d’avant.
  19. T0, c’est midi ou minuit. Pas d’avant, pas d’après, pas d’AM ni de PM. Juste M. M midi, M minuit. M mortem.
  20. Un bouquet noir sur blanc. Pas de lieu ni de nuit solitaires, mais son nom, son prénom, stylo de travers, lettres dégingandées. — Et votre fils, vous pouvez l’écrire ?
  21. Quelques cheveux blancs sur les tempes, la barbe chenue sur le menton. Les yeux, je ne sais plus, je ne les vois pas. Le regard devait fuir. Le sien, ou le mien ? — Sa femme, sa parole, était plutôt ronde. Je n’en sais pas grand-chose mais c’est ce qui ressort. Ça doit provenir d’une autre, d’un autre t0. Rond et pâle.
  22. La métaphore mathématique, qui apparaît ici et là, et d’un texte à un autre, qu’est-ce que ça veut dire ? Une façon d’emporter ma femme, ME, son travail, son langage, avec moi ?
  23. Et si maintenant on regroupait tous ces petits t0, comme les miettes tombées au sol pour en faire un petit tas, un petit bourrier, ça ressemblerait à quoi mon T0 ? Est-ce qu’un foyer d’étincelles ça fait rouler le tonnerre, ça fait tomber la foudre ?

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