Réflexions sur la date de naissance du Carnet Violet. Première Partie. (l’étrange projet du carnet violet)

Il est difficile de déterminer la date de naissance du Carnet Violet. Car quel événement doit être considéré comme marquant la naissance d’un Carnet Violet? S’agit-il de sa sortie de l’usine, de son entrée dans le magasin dans lequel il devait être vendu? du moment où il a été placé dans les rayons? du moment ou il a passé la caisse pour se retrouver dans un caddy? est-ce au moment de sa conception dans un bureau spécialisé? au moment de sa production en usine? à l’entrée ou à la sortie de la chaîne de fabrication? Ces questions mettent en évidence une difficulté. Pour pouvoir fixer le début de son existence il est nécessaire de définir sa finalité. Pour pouvoir situer son commencement il importe de connaître sa fin (paradoxe facile), c’est à dire qu’il importe de se placer du point de vue de sa destination, de sa nature, car il semble que ce petit carnet a plusieurs natures possibles. Sous une apparence parfaitement anodine il se découvre en effet multiple, complexe. Se révélant de plusieurs natures, de plusieurs couches de réalité différentes, à l’image des nombreuses pages qui le composent (96 pages exactement de 80 grammes) il a eu plusieurs naissances, peut être ce carnet est-il un phénix, ses natures différentes étant nées en des moments différents de son existence globale. Donc si ce carnet n’est probablement pas né d’une femme (sous un certain point de vue, il pourrait être né d’une femme) il est potentiellement né plusieurs fois et peut-être que le mouvement de ces pages lorsqu’elles sont tournées les unes après les autres représente le mouvement de la forêt de Birnam qui marche vers une haute colline et va entraîner un bouleversement important.

En conséquence, définir une date de naissance de ce carnet violet c’est d’abord définir la nature du carnet violet qui nous intéresse. Cela impose donc de choisir parmi toutes ses natures celles qui correspond le mieux à notre perception de ce qu’est le carnet violet.

Ainsi, le début de son existence pourrait être situé au moment précis où il a glissé sur le tapis de caisse et a été payé. A cet instant il a en effet quitté le monde de la valeur marchande auquel il appartenait temporairement, ce monde dans lequel il était identifié par un code barre et une étiquette de prix, dans lequel il était seulement un prix et un numéro (et s’il avait pu parler peut-être aurait-il crié « je ne suis pas une numéro » et tenté vainement de s’échapper) et portait en lui l’espoir d’un revenu monétaire et d’une marge bénéficiaire d’un profit son premier rôle, sa première destination. Certes ce moment apparaît comme une fin en elle-même puisque se retrouvant dans un caddy, sur le parking d’un supermarché ou dans un sac plastique ou dans une poche, ou d’une façon ou d’une autre entre les mains de son nouveau propriétaire, il vient de réaliser l’objectif premier pour lequel il avait été fabriqué, à savoir rapporter un bénéfice. Mais il représente aussi un commencement, puisqu’à l’instant ou il passe les limites du supermarché, il pénètre dans un deuxième monde auquel il a été destiné, en deuxième instance, celui de sa consommation, celui de sa consommation comme carnet violet, donc celui de son usage de carnet, celui de son utilité. Si sa nature véritable est celle d’un carnet violet, le début de son existence pourrait donc être situé à son passage en caisse, la caissière changeant elle aussi de nature et devenant moins une caissière qu’une forme de sage femme.

Sa naissance pourrait aussi bien être située au moment où le carnet violet est entré dans le magasin, voire plus précisément au moment où il s’est retrouvé dans les rayons du magasins puisque c’est le moment où il devient ce à quoi il est de prime abord destiné, à savoir une marchandise porteuse de profit. Dans le magasin, sa nature de marchandise est bien différente de celle qu’il prend lorsqu’il sort du magasin pour devenir objet utile. Dans le magasin, il n’est pas objet utile mais simplement prix et numéro de code barre et son usage n’a pas d’existence, il est sans importance de savoir s’il s’agit d’un carnet (violet ou non), pour prendre des notes ou pour faire des cocottes en papier, il est sans importance de savoir ce qu’il est concrètement, matériellement. Il peut même être n’importe quoi d’autre, une fourchette, un ordinateur, un sachet de saucisses de Francfort en promotion, des stylo billes, un soutien-gorge à armatures, un disque dur nouvelle génération, des boites de conserves de thon, des filets de daurade royale d’aquaculture, des bouteilles de ketchup, du papier toilette, du vin bon marché, du whisky, des serpillières, du pain brioché, des feutres, les derniers best-seller de Marc Levy et de Guillaume Musso, un jeu vidéo, des DVD, un smartphone. Sa nature d’objet est sans importance, sinon peut être pour la gestion des stocks du magasin. Fondamentalement, la nature de ce carnet comme marchandise dans un rayon se réduit à un prix et un numéro de code barre, l’usage qui peut en être fait, sa forme matérielle sont sans aucun intérêt (si l’on peut dire, alors qu’il n’est que question d’intérêt dans ce premier monde), il s’agit de dimensions qui ne sont pas prises en compte, sinon pour le classement par rayons et pour la gestion de l’espace occupé. Mais en dehors de ces aspects purement pratiques, il n’est rien d’autre qu’un prix et un numéro et donc une marchandise parmi d’autres, comme s’il n’existait finalement qu’une seule marchandise globale dans chaque supermarché, et que seule la vision du consommateur permettait de transformer ces simples chiffres, prix et numéro, en quelque chose, en un produit particulier ayant une utilité particulière séparée de la marchandise globale. Mais ce n’est qu’en sortant la marchandise du magasin en l’arrachant à la montagne marchandise uniforme que les consommateurs permettent à chaque produit d’acquérir une nouvelle nature différente de sa nature première. Les consommateurs achètent en effet un produit particulier tandis qu’à l’intérieur du magasin n’existe, du point de vue de sa première existence de marchandise, aucun produit particulier et uniquement des prix et des numéros. Et l’intérieur du magasin n’est en réalité qu’une gigantesque montagne de petits bouts d’illusions préfabriquées, comme une gigantesque montagne de semoule de blé, de grain de riz, ou de maïs ou de grains de poussières, ou de petits cailloux, ou de miettes de pains, tous différents en apparences mais en réalité tous identiques. Et chaque cliente et client n’est en réalité que fourmis, bousiers, souris dans un grenier, venant retirer leur part de la gigantesque montagne.

Fin de la première partie

7 commentaires à propos de “Réflexions sur la date de naissance du Carnet Violet. Première Partie. (l’étrange projet du carnet violet)”

    • je suppose que les carnets en tant que forme décrite du projet naissent au fur et à mesure de l’écriture, se révèlent comme dans un vieux labo photo mais les carnets en tant que sujet du projet en tant que forme écrite sont le préalable du projet et ils sont nés avant. sauf s’ils sont pure invention.

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