Rue de la République

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La foule défile de profil ; les talons claquent, les pieds basculent, d’abord le bord externe, puis jusqu’à la pointe des pieds, les articulations se balancent au rythme d’une pendule, les genoux avancent, les corps oscillent, les chevilles stabilisent plus ou moins le tout, le jeu de paume des mains exprime presque une manière de se maintenir et de se sentir dans l’espace entre les corps, les muscles se contractent excentriquement, concentriquement, les antagonistes se détendent, les esprits s’impatientent en attendant devant l’étroit passage clouté au regard de l’espace du carrefour.

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Une dame curieusement vêtue d’oripeaux rougeoyants avance à petit pas, si la foule attirait les éclairs peut-être cela serait pour son chapeau à la fois large et pointu comme une lépiote.

La rue est large ; c’est l’artère piétonne où les gens se déplacent, pavanent, traînent à travers la presqu’île, parfois quotidiennement des années durant. Un kiosque forme un îlot, une sortie de métro déverse des personnes hésitantes quant au flux à prendre à sa sortie, partant quelquefois à rebrousse-poil sur les côtés du muret de l’escalier. Le passage piéton sur une artère motorisée avant l’immense place provoque des accumulations des deux côtés, les bords se chargeant comme les bornes d’une batterie, puis la pellicule d’interdit de traverser se rompt peu à peu et au vert les deux champs de présence se rencontrent, se mêlent en s’évitant. Toutefois, le chemin le plus court vers la place n’est pas possible, il faut faire un détour en angle droit, et franchir un deuxième passage sur un couloir de bus. Aussi, le courant d’amont en aval l’emporte, drainant sur une plus grande distance plus de rues et de ruelles adjacentes.

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Pour les plus pressés, le regard, le tronc et la ligne d’épaule sont tendus vers l’avant, le nez repère peut-être des effluves de friture ou de moteur, mais à l’approche visuelle et sonore de la barrière créée par la route, cet élan se transforme en dépit, les démarches se modifient, la foulée se réduit, le corps se relâche comme un sauteur en longueur victime d’une mauvaise marque. Quoique certains ou certaines seraient bien tentés de reprendre encore de l’élan pour sauter d’un fantastique bond le carrefour, tous renoncent, et les binettes balaient alors leur champ visuel pour trouver une maigre ouverture, choisir la bonne position en amont du passage piéton, soit au cœur et centre de la foule en attente, soit en débordant sur une plus grande distance vers des zones plus clairsemées. De part et d’autres des trois voies, les gens se dévisagent sans avoir l’air, ils savent que les présentations n’auront pas lieu au moment de s’avancer les uns vers les autres, et qu’au contraire du bal traditionnel, tout sera dans l’art de l’évitement au moment de se croiser. D’autres ne se foulent pas et attendent en arrière.

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Mais voici une démarche familière, vêtements de velours, renforts de tissus aux coudes, qui est-ce ? Il balaie lui aussi du visage l’allée, je capte une joue avec une barbe taillée courte, des lunettes noires me laissent un doute. Bien ! Il ne me reconnaît pas lui non plus, tant mieux, je n’aurais pas été à l’aise pour lui dévoiler mon nouveau métier pour 3 journées : compteur de piétons !

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La foule continue à défiler, un flux ininterrompu, c’est bientôt l’heure de prendre mes cliques et mes claques, emporté par elle.

A propos de Laurent

J'avais participé avec plaisir et découvertes à des ateliers d'écriture "papier-table-stylo" au tout début des années 2000, j'en avais animé aussi alors étudiant shs, ensuite j'ai surtout fait du vélo dans la ville comme travail, et en dehors en vacances, tout en continuant un peu à lire, notamment grâce au numérique ! Présence web : Un compte insta renvilo . Depuis quelque temps, je me suis mis en tête de rendre disponibles des vieux textes des premiers cyclotouristes : velotextes .

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