#P3 | Sans façon

J’ai faim. C’est juste la pause, et j’ai encore faim. Mais non. Non. Non merci, sans façon. C’est pas que j’veux pas. J’ai faim. J’voudrais bien. Mais franchement, des fois… vraiment, c’est pas possible. Le cake, là, encore. Pourquoi y en a autant ? Pourquoi y a toujours un cake ? Remarque, c’est joli, y en a de toutes les couleurs. Des blonds aux belles pommes, des bruns fourrés, des rouquins à la carotte, des noirs chocolat, des noirs cramés aussi. Quelquefois c’est des tartes. Y a jamais de quiches. C’est bizarre ça, pourtant j’aime bien les quiches. Mais c’est toujours du sucré qu’on propose, jamais du salé. C’est bizarre cette culture du sucre. La « culture de la betterave » comme chantait les autres nouilles. C’était quoi le nom du groupe déjà ? Ils s’en tenaient tous une couche gratinée. En tout cas, c’est souvent des cakes et c’est pas possible. C’est plus possible. J’sais pas pourquoi y a autant de cakes en ce moment, et j’sais pas pourquoi ils sont immangeables. Pourtant c’est des faits maison. De beaux cakes maison, qui te donnent l’eau à la bouche, et chez moi c’est l’appel du café. Mais non. Sans façon, vraiment. Parce que ça se voit. Ça se voit trop qu’on va s’étouffer avec. Ça se voit qu’à peine tu prends un morceau ça tombe en miettes. Ça s’effrite. Et ça recouvre toute la langue et elle en peut plus la langue. Ça se mâche même pas. Faut attendre. T’attends que ça boive un peu de salive, mais t’en a pas assez de ça. De la salive t’en fais pas assez, et sur la langue c’est une couche de plâtre. Une poix que t’as du mal à décoller, et qui vient se coller au palais. Ça glisse pas. Ça se mélange pas, le cake en miettes. Ça te boit juste toute ta salive pour s’agglomérer. Une espèce de pâte ni molle ni dure. Collante. Une poix. Et il faut tourner au moins sept fois la langue dans sa bouche avant que ça se décolle. Avant que ça love sur soi cette pâte. Que ça forme une boule. Une espèce de levain envahissant que t’arrives pas à avaler. Même pas à fendre. Encore moins à émietter, cette part de cake qu’est pourtant qu’un ramassis de miettes, à la base. C’est fou ça, ces miettes comme ça peut s’agglomérer, comme un tas de cellules qui se découvrent un jour organisme vivant à part entière, un. Pluricellulaire mais un, résistant. Et c’est ça cette pâte, cette poix qui résiste sous les coups de langue. Et qui passe pas, cette pâte. Ça passe pas. Ou alors il en faut du café, il en faut. Mais non. Non merci. Sans façon. Du café j’peux plus, j’ai plus droit, Bisoprolol oblige. Alors le cake en miettes, à pâte ni molle ni dure… J’ai faim, mais non. Les autres cakes non plus. Surtout pas celui-là. J’sais tout de suite qui l’a fait. Celui-là, c’est sûr, aucun risque qu’il tombe en miettes. Pas de transition en bouche, c’est déjà la pâte qui enduit toute la bouche, le palais, la langue. Une poix fade qui s’accroche à la luette. Comme un gros vers qui résiste. Ou une petite langue tiens, Jack. Ça a l’image d’un cake, ça a le nom du cake, mais une fois dans la bouche, la matière… J’sais de qui il est celui-là. J’me souviens, la crise… Et comment vous avez fait, combien de chocolat vous avez mis ? — Du chocolat ? Non, y en a pas. — Ah… en tout cas ça y ressemble. — Et de la noix ? Moi j’sens qu’y a de la noix. — J’sais pas. En tout cas j’en ai pas mis. Non, moi c’est de la crème liquide et des œufs, je sais plus combien, que je mixe avec deux sachets. Et voilà, en cinq minutes à peine c’est fait, ensuite je verse tout dans le moule et une heure au four. Y a un sachet c’est du « cake d’antan », et l’autre c’est un secret. Un jour j’ai mélangé comme ça deux sachets parce qu’y avait pas assez pour un bon gâteau. Trop bon. Depuis j’ai gardé la recette. C’est ma recette maison à moi : le « cake d’antan » avec une autre préparation, souvent du moelleux ou un coulant. Mais pas cette fois. On va dire que c’est un sachet surprise pour un cake à la noix alors ? La crise… Y en a ils ont dû reprendre une part pour étouffer leur rire. Ça leur a fait une grosse langue à rouler tant bien que mal dans la bouche. Une langue qui passait pas. Une langue qu’est restée même, avec cet arrière-goût de chimie. Il était pourtant pas mal cramé par le sucre, le cake. Un vrai cake monochrome, niveau goût. D’ailleurs, y a peut-être que là où on pourrait le trouver sur une carte, dans un menu une couleur de Roubaud qu’on propose aux stagiaires. Pas sûr quand même que ce soit le menu marron. Dans ma tête, y a aussi des reflets verts. Et c’est peut-être pour ça, l’amertume. Parce qu’il avait beau être cramé de sucre, il restait un fond d’amertume. Pas très fort, mais long, long en bouche. À te faire croire, à la fin, que ça vient de ta bouche, de ta langue à toi. Et qu’tu peux plus la sentir. C’est ça qu’on s’est avalé ce jour-là, en fait, comme une langue pourrie. Une langue crevée, Jack. Alors maintenant, c’est non merci. Sans façon. Même si j’ai faim.

Mais tu sais, quand t’y penses un peu, c’est souvent comme ça. Tu fais pas gaffe, en fait, t’oublies. Et puis tu veux rien savoir. Mais en fait, ce petit goût de crevé, il est toujours là, quelque part. Tapi sous la langue même. Parce que l’autre, avec ses sachets, avec sa poudre, eh ben en fait t’en bouffes plus que tu crois. Parce que, y en a, c’est des cakes ensachés. Le cake à la noix, y avait quand même du travail. Elle l’a préparé un minimum. Pas plus long qu’une analyse lacanienne, peut-être, histoire de se donner bonne conscience, mais ça travaillait quand même. Alors que les cakes ensachés tout prêts, y a rien. Même pas de goût si t’enlèves tout le sucre. Et le gras, parce que ça c’est pas ce qui manque. Y en a tellement que des fois c’est tes doigts que t’as l’impression de manger à force de lécher le gras, l’huile, jusque dans les commissures des lèvres. Tu t’souviens ce sketch, une parodie de L’École des fans ? Et qu’est-ce qu’elle te fait à manger ta maman ? — De l’huile… J’sais plus de qui c’est, mais c’est tellement vrai qu’on en bouffe à toutes les sauces. Et si y avait que ça. Parce que c’est pas ça le goût de la langue crevée. Enfin, pas que ça. C’est surtout les sachets. C’est les plastiques, hermétiques, plein d’air vicié j’suis sûr. Faudrait qu’on prenne le temps de sentir un jour. Faudrait percer un trou si petit qu’on aurait le temps de sentir l’air qui enveloppe tous ces cakes viciés, plastifiés. Parce que c’est ça qu’on bouffe avec, de l’air plastifié. Les scientologues ils appellent ça perturbateurs endocriniens. Tu sais, quand la cuisine c’est de la chimie. Quand préparer un plat c’est une affaire plus cellulaire que les mobiles. Quand c’est moléculaire à t’en rendre plus stérile que ce que tu bouffes. Eh ben c’est ça qui fait la langue pourrie, la langue crevée. Et c’est qu’on bouffe tous les jours. Tous les jours de cette langue, Jack. Si ! Parce qu’y a pas que le cake. Y a mes restes surtout. Mes restes de la veille au soir pour le midi. C’est ça que je mange à la structure, des restes. J’ai pas toujours mangé que ça, avant c’était des sandwichs. Dans des sachets en papier, pour de la pub. Mais maintenant c’est ça. Je mange avec les collègues dans la salle où je travaille. Dans le Centre Ressources de la structure, au milieu des dossiers et des livres. Dès que la séance est finie, que les stagiaires sont partis, un coup de virucide et les tables de travail c’est pour manger. Chacun sa gamelle. Eux aussi c’est des restes, les collègues. Sauf Anne-Claire qui va souvent à l’hyper du coin s’acheter une barquette de salade, et une autre, un plat à réchauffer. Mais c’est comme nos restes en fait. C’est vrai, c’est un peu comme le cake parce que ça en a l’air et ça en a le nom, et c’est même mieux avec la petite épithète ou le petit complément du nom qui va bien, quand c’est « d’antan », quand c’est « maison », quand c’est « bio ». Mais c’est tout ce qu’elle mange, en fait, le packaging langagier. Et elle en est gavée, parce que c’est bourré de noms, et de codes aussi, les barquettes. Sur le plastique, sur le carton. Même le papier film. C’est ça qu’elle mange, parce que la salade composée, niveau goût ça reste au passé antérieur. Avec mes restes, moi j’suis un peu mieux servi. Moins de mots, et j’sais ce que j’mange vu que j’en ai déjà mangé la veille au soir. Ça ressemble d’ailleurs à ce qu’on mange dans les barquettes, mais un peu moins coloré. Et moins composé. C’est plus simple, mes restes. C’est des pâtes, de la semoule, des patates, du riz, parfois avec quelques légumes, mais pas toujours, et un bout de viande, un manchon de poulet, une côte de porc ou du steak. Parfois de bons petits ragoûts, et un peu de pain pour saucer. Et un yaourt aux fruits, parfois une crème dessert, et là tout de suite, les épithètes et compléments du nom ça revient vite. C’est ça, ma gamelle, pour l’essentiel. C’est ça que j’mange. Et si tu m’le demandes, j’m’en souviens jamais. C’est fou ça d’ailleurs, comme on s’en souvient pas de ce qu’on mange. De ce qu’on a mangé la veille, et moi-même le midi. Comme si ça avait aucune importance. C’est fou. C’est pas parce que c’est sans façon qu’il faut négliger ce qu’on mange. J’ai faim, j’ai faim, mais quand j’ai plus faim c’est comme si j’avais aussi mangé le nom des plats et de la nourriture. Pourquoi on les mange comme ça si facilement ces noms, Jack, de ce qu’il y avait au menu juste ce midi ?

Mais ce dont j’me souviens, en tout cas, parce que ça c’est vraiment chaque jour, chaque jour depuis que j’suis dans la structure et qu’j’ai arrêté les sandwichs au papier pub qui devenaient trop chers : ce que j’sais, c’est ma gamelle. La gamelle elle-même, je veux dire, le contenant. Et j’me demande, depuis tout ce temps, combien j’en ai mangé aussi, de la gamelle. Parce que j’en mange chaque jour, c’est sûr. Petit à petit, molécule après molécule, j’suis sûr d’en manger. Et les autres aussi avec leurs boîtes en plastique, comme moi. Mais la mienne, elle a pris un sacré coup de vieux. Comme moi, et j’me demande si elle me l’a pas refilé, à force de la manger chaque jour un petit peu avec mes pâtes ou mon riz. À force de la sucer avec les os de poulet, d’en boire le jus avec les sauces. Ragoût Tupperware. Ragoût polyéthylène téréphtalate, classe 1 des PET. Non merci, sans façon. C’est sûr. Mais faut la voir, la boîte. Faut voir comme elle fuit maintenant, comme ça court les atomes, dans ce plastique blanc aussi translucide qu’un œuf pourri. Et toutes ces traces de couteau, toutes ces rayures, ces craquelures qui font des rivières d’atomes. Des fleuves de perturbateurs dans un peu de jus, un filet saignant. Et pas mieux pour la petite boîte Ikea, en classe 5 des PP, des polypropylènes. Plastique blanc opaque rayé, avec des taches plus blanches ici et là, comme si ça avait chauffé plus fort. Et son couvercle rouge rayé de toutes parts. Mais qu’est-ce que j’ai pu couper sur le couvercle ? Que j’y dépose mes os, à la rigueur, d’accord. Mais qu’est-ce que tu veux découper sur ce petit couvercle de dix centimètres sur dix ? Et mes couverts. Les vieux couverts de ME, quand elle était étudiante. Un assortiment de cuillers, des couteaux et des fourchettes en métal et plastique jaune. Des couverts de cantine que sa marraine lui avait offerts. D’un jaune sacrément pâle. Il y a aussi une petite cuiller d’un vert turquoise. J’sais pas d’où elle vient. Et une noire que j’ai piqué à la structure. Mais c’est surtout les vieux couverts jaunes qui reviennent. D’un jaune de jaunisse. Du même thermoplastique qu’on utilise pour les Lego. Et filandreux maintenant, pour les couteaux. C’est que j’m’en sers pour ouvrir les pots de confiture trop serrés. Avec le manche, quelques coups sur le couvercle des pots ça les détend vite. Mais pas les couteaux, défraîchis et ramollis. J’suis sûr qu’un fil ou deux de plastique s’est glissé dans des carottes râpées. Avec un peu de chance, ils auront fini dans la cuvette. Mais du plastique en salade, comme ça, à haute dose, ça s’absorbe pas plus facilement ? De toute façon, c’est trop tard. Ça fait dix ans que j’en bouffe de la salade de PET et PP, dans mes plats tout simples. Ça relève pas le goût, ça croque pas sous la dent. La langue, elle sent rien du tout. À croire qu’elle est pas faite pour ça. Mais si elle sent rien, elle est quand même aux premières loges des perturbateurs des scientologues. Petit à petit, cellule après cellule, elle pourrit, elle crève à cause de ça si ça se trouve. Et si ça se trouve, c’était pas le cake à la noix le problème, mais la langue. C’est le goût qu’était vicié, tourné par les salades décomposées des plastiques. Le goût et la langue. Parce que j’ai la langue fendue, Jack. Si tu voyais ça. Fendue dans tous les sens ! Merde, mais qu’est-ce que je fous encore avec ces vieilles boîtes pourries ? Si j’continue comme ça elles finiront bien par m’y mettre plus vite que j’crois. Faudrait que j’les jette et que j’me procure des récipients en verre. Mais va savoir si c’est vraiment mieux. Et puis y en a marre, au bout d’un moment, de s’taper les restes de la veille. Des restes, toujours des restes. J’ferais mieux de revenir au sandwich, même si ça m’coûte un peu. Et si j’bouffe un peu de papier, ma foi c’est pas si grave. Ça vient des arbres, c’est des plantes, ça remplacera un peu les légumes que j’mange pas assez. Mais va savoir, avec tout ce qu’il y a écrit dessus, Jack, c’que tu vas ingurgiter. Là aussi, le papier, merci, sans façon. J’ai faim, mais quand même. Va savoir c’que tu peux bouffer, avec les mots et les images sur le papier. Va savoir ce qu’ils mettent là-dedans, avec quoi c’est vraiment fait le papier. Et l’encre.

4 commentaires à propos de “#P3 | Sans façon”

    • Oh, merci Béatrice. Et pourtant je reste encore sur ma faim. Avec un peu de recul, je crois que la consigne n’est pas suffisamment suivie. Il y a un exercice dans les “Outils du roman” de Malt Olbren qui la rejoint, intitulé “Donnez-leur à manger”. Et ça dit : « imaginez, dans votre saint cinéma, que vous demandiez à vos acteurs de jouer le repas, sans tables ni assiettes, juste leurs gestes, visages, postures, attentes : ah oui, là il y a soudain à écrire » Et c’est précisément cela que j’ai un peu raté, je crois. — Tant pis.

    • Ah, tant mieux, parce que ce n’est pas toujours le cas, l’humour, dans mes textes. Mais là, le coup du cake, qui n’était pas prévu d’abord, c’est venu tout seul et je me suis amusé. Après, j’avoue que les jeux de mots sur tarte, quiche et cake, c’est une peu facile. Ca doit être mon côté “culture de la betterave”… Merci.

Laisser un commentaire