SANS SÉPARATION

Dehors des formes se manifestent, un mouvement s’opère, on ouvre un corps. C’est une opération directionnelle qui oriente le gouvernail. Un bateau glisse, frôle les meurtres, répond aux sollicitations. Le dialogue comme un acte nouveau dans l’espace, se présente sous la forme d’un tissu essentiel à la compréhension des choses. Ce qu’il y a ici, c’est un vêtement et un corps nu. L’un à côté de l’autre, imprégnés de leurs marques mutuelles, ils sont en trains de communiquer. De la lumière se reflètent dans le verre. Tout ça va sûrement disparaître un jour, c’est même sûr, l’essentiel se situe autre part, là où un point apparaît et grossit, oscille pour se perdre un temps, avant son nouveau devenir.

Je voulais lui parler, mais sans l’aborder frontalement.

—Votre corps contient trop de tension, vous n’êtes pas du tout serein.

C’était une mauvaise méthode ma façon de m’y prendre. Il fallait plutôt s’observer dans la vie quotidienne. Écouter le silence, qui laisse s’agiter ce corps et ses fondements incertains. Dans sa défaillance il ne va nulle part, il convulse. Et c’est là que j’arrive à lui, dans une maison de la banlieue parisienne. Je suis venu lui parler. À un moment de notre conversation, je lui pose une question sur les indiens, je demande si à l’époque actuelle, nous avons plus de possibilités, dans notre environnement moderne, pour nous réaliser. Il faut dire que c’était un dialogue sur les destinations lointaines.

—Les indiens vous me dites, entre nous le dialogue ne sait jamais interrompu. Je suis toujours là-bas, parmi eux, en leurs compagnies, à poursuivre ma présence. Parce qu’il fallait rompre les implications de nos sociétés modernes, pour être. Eux vous le savez, ils maintenaient une harmonie avec la nature.

Pour moi, les actions se produisent dans une maison, sur le bord d’un terrain vague. Alors je me demande, qu’est-ce qu’il y a après le passage de l’éclipse, dans un espace où lui et moi recherchons à concevoir un terme avec la conscience. Il parle d’un contexte, sans séparation, en racontant les indiens dans leurs environnement.

Une description nous éclairerait. Je suis venu chez lui afin de le rencontrer. Il mesurait au minimum un mètre quatre-vingt. Lors de notre premier échange, ses cheveux étaient déjà gris. Il se manifestait avec des yeux fins et lumineux. Sa tenue vestimentaire était toujours simples, afin de garder l’esprit qu’il me décrivait des indiens là-bas, s’oubliant dans le sud de l’Amérique, là où des peuples finissaient de périr. Je dis, je suis venu chez lui, et s’était afin d’élucider des questions. Pourquoi lui, je ne sais pas. Il se trouvait là dans un quotidien impérial, quelques objets l’entouraient, deux sabres japonais sur un même socle, un béret de parachutiste, de la guerre d’Algérie. Ce béret rouge est une présence qui me semble incarner un grand silence et un souvenir qui surpasse toutes éventuelles photographies et toutes paroles.

—Il n’est pas possible de se remettre des images de la guerre, tu comprends ce dont je parle, tu en as fait toi aussi l’expérience.

Je lui avais montré des photos d’un de mes séjours à l’étranger. Son individualité conversait avec mon devenir. Il était au courant de mes six mois passés en ex Yougoslavie, sous l’égide des casques bleus. Ce qui ne pouvait se comparer, avec l’enrôlement forcé qu’il avait subi en Algérie, obligé de tirer sur des gens comme lui. Tous des semblables constitués de chairs d’os et de sang.

—La vie n’est réelle que lorsque je suis.

Quoi je lui demande, qu’est-ce que tu veux dire, je ne comprends pas.

—Eh bien cette quête, la domination, le pouvoir, la possession, l’identité que l’on porte à ces objets extérieurs, doit nous ouvrir la phrase, la vie n’est réelle que lorsque je suis, il faut la vivre intimement.

Sur ces paroles il se dirige vers sa bibliothèque en bois foncée, celle qui parle de poètes et de peintres. Il saisit le livre – Cézanne un grand vivant, de Charles Julier.

—C’est celui-là que je voudrais te faire entendre, écoute si tu veux bien.

Qui es-tu ? Que fais tu de ta vie ? Comment te comportes-tu ? Pourquoi te laisser entraver par la peur ? Pourquoi t’empêches tu de vivre ? Abats les murs derrières lesquels tu te blottis. Et avance. Avance. Crée toi-même la lumière dont tu as besoin…J’ai pris ça de plein fouet dans le visage, qui c’est déformé, qui a fait convulser mon corps, détricoté mes sentiments et j’ai poursuivi avec mes mots à moi : être à pied d’œuvre c’est déjà un commencement qui n’est pas si évident d’engager. Se retrouver au pied de la montagne Saint victoire, pour débuter son ascension. La connaître, la savoir là, comprendre et dire, c’est la rencontre. Et je rajoutais ces mots du peintre des grandes baigneuses, les sensations faisant le fond de mon affaire, je crois être impénétrable.

Alors, vis ta vie.

Nous nous sommes arrêtés là. À ce moment il fallait nous séparer, afin de me laisser m’imprégner des mots, vis ta vie, de les porter à ma compréhension.

A propos de Rudy Brindamour

J'aimai le désert, les vergers brûlés, les boutiques fanées, les boissons tiédies. Je me traînais dans les ruelles puantes et, les yeux fermés, je m'offrais au soleil, dieu de feu.