Ta rose, mec !

J’aime me rendre chez le fleuriste le 14 février. Celui du boulevard Tirou est étroit ce qui renforce le sentiment d’écrasement quand on y pénètre lors de la pause déjeuner. Les deux vendeuses s’affairent derrière le comptoir en marbre gris et la file d’hommes de tous âges s’allonge à vue d’oeil. La plupart ne fréquentent ce lieu qu’une fois l’an : aujourd’hui. La rose se monnaie à cinq balles. Vendeuse une s’excuse car le Bancontact est un peu lent. Vendeuse deux enveloppe un bouquet d’un film plastique transparent et crie sur Mimosa — le bichon maltais —  de retourner dans son panier quand la bête s’en éloigne d’un mètre ou deux. Devant moi, trois adolescents, quinze ou seize ans, attendent leur tour — Mimosa, dans ton panier ! — en discutant du bienfondé de retourner en cours l’après-midi vu qu’ils sont déjà en retard pour la reprise et que leurs noms sont sans doute inscrits sur le tableaux des absences. Casquettes, baskets, doudounes et smartphones à la main. Tout ça pour ta rose de merde, mec ! En plus tu vas la payer cinq balles, tu parles d’une arnaque. Je me retiens de leur conseiller de ne pas retourner en cours. Foutus pour foutus, une heure d’absence ou quatre, la sanction sera la même. Ne retirez pas votre carte, le Bancontact est un peu lent. L’homme devant eux commande un bouquet de roses. Évidemment. Mes couilles, c’est lent, t’aurais pu l’acheter hier et lui offrir ce matin, gros. En plus, comme ça t’aurais pu l’afficher — Mi-mo-sa ! — devant tout le monde. Je me souviens avoir fait ça quand j’étais jeune : pour financer le voyage de fin d’études des terminales, nous pouvions commander des roses quelques semaines avant le 14 février et, le jour J, elles étaient distribuées de classe en classe, matérialisant la popularité des unes et l’invisibilité des autres. C’est au tour des trois jeunes. Une rose, s’vous plaît. Le Roméo glisse la main droite dans la poche de son jeans et en sort un billet de cinq chiffonné qu’il entreprend de lisser tandis que Vendeuse une entoure la rose de plastique. Cinq euros, s’il vous plaît. Bon, on fait quoi, maintenant ? demande le plus grand. Franchement, au point où on en est, on ferait mieux d’attendre la sortie des cours. Je pose un bouquet déjà emballé sur le comptoir et me rends compte qu’effectivement le Bancontact est un peu lent. Mimosa s’approche de moi et se fait rabrouer — dans ton panier ! De retour sur le boulevard, mon bouquet à la main, je dois remonter la rue de la Montagne et prendre le boulevard Audent jusqu’à la bagnole. Ces quelques centaines de mètres constituent le côté sociologique de la Saint-Valentin : absolument toutes les femmes qui croiseront mon regard me souriront.

A propos de Jérémie Tholomé

Né en 1986, Jérémie Tholomé est un poète de lutte et un travailleur social habitant à quelques encablures de Charleroi. Depuis 2016, il anime des ateliers d’écriture et participe aux scènes slam belges sous le blaze “L’Harmonica”. Il fait partie des finalistes de l’édition 2019 des Prix Paroles Urbaines. Son premier recueil, “Rouge charbon” est paru aux éditions maelstrÖm reEvolution - disponible en commande à la Librairie Wallonie-Bruxelles (http://www.librairiewb.com).

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