Ton meilleur ami

J’ai à peine posé un pied sur le quai de la gare de Quimper que je vois accourir de loin ton ami aux cheveux blancs, il n’est même pas en retard, essoufflé il s’excuse, « le stationnement c’est devenu si compliqué », il m’écrase contre sa poitrine puis m’écarte brusquement, me regarde, nos yeux se mettent à briller, je n’en mène pas large. Je suis surprise de n’être même pas impressionnée, dans tes lettres tu décris un géant, Delorme s’est peut-être un peu tassé avec le temps, mais il ne fait pas un mètre quatre-vingt. Sa femme nous attend dans la voiture, plus âgée, moins alerte, son calme et sa douceur tempèrent l’électricité ambiante. Nous prenons la route, Delorme conduit vite, c’est un truc de pilote, pourtant à aucun moment je n’ai peur, il commente volubile le paysage que nous traversons, me dit la beauté des mimosas au printemps, la douceur du micro-climat dont ils jouissent à Sainte-Marine, encore intimidée j’approuve, « oui, j’imagine, ce doit être magnifique ». Je vis en ville depuis plus de trente ans, j’ignore tout ou presque de la botanique, c’est ma manière polie d’entrer dans le décor, je suis trop émue pour imaginer les floraisons locales. Nous arrivons bientôt devant la maison de granit posée dans le jardin planté de camélias et de rhododendrons qu’il entretient amoureusement.

— Avec l’âge je laisse quand même un peu les choses aller. 

Leur intérieur est clair avec des airs de maison de vacances, des aquarelles abstraites peintes par sa femme forcent mon admiration, sur la table du salon traînent les miettes d’un apéritif, je prends place sur la banquette qu’il désigne, il me tend une chemise cartonnée bleue qu’il a préparée à mon attention, sur une étiquette d’écolier je découvre son écriture presque enfantine, pour Caroline Maillard, me voilà à retrouver mon nom de jeune fille, et déjà tu t’imposes. Dedans, des reproductions de photographies où vous apparaissez tous les deux, le menu du dîner pris à bord du Paquebot Liberté en août 51, une chronologie manuscrite du temps militaire que vous avez accompli ensemble, enfin une copie de son carnet de vol qu’il tapote de l’index, 

— Il faudrait vraiment que tu puisses mettre la main dessus, ça te dira tout du parcours de ton père, il y a bien quelqu’un qui doit l’avoir, ton frère peut-être ?

Je découvre le précieux registre sur lequel sont consignés tous les vols, appareils, formateurs, copilotes, distances ou figures accomplies, je n’ose pas lui avouer la fâcheuse manie de Pierrot, se débarrasser de tout, je lui explique que nous avons beaucoup déménagé, que sans doute le carnet a été perdu au retour d’Algérie. Il commence déjà à évoquer vos souvenirs communs, pressé de me livrer ce qui depuis mon appel remonte dans sa mémoire, sa voix est forte, arrondie d’un accent moelleux. Je lui demande l’autorisation de l’enregistrer avec mon téléphone, je prends aussi quelques notes. Il me raconte la classe préparatoire aux Arts et Métiers, les samedis passés avec le chef de classe,  Séjourné, un gars de la balle qui les faisait bosser, il était pas question que quelqu’un se perde en route. 

— Il fallait que je réussisse, mon grand-père avait beaucoup d’ambition pour moi.

C’est comme ça que je l’apprends, lui non plus, il n’a pas connu son père. Après un trimestre de cours intenses, trois heures de transports quotidiens pour rejoindre le boulevard de l’Hôpital depuis le fin fond de la Seine-et-Marne, il s’effondre à Noël, victime de ce qu’on appellerait aujourd’hui un burn out, le médecin de famille prescrit un arrêt de plusieurs mois, c’est là il décide de s’engager, c’est comme ça qu’il est arrivé à la base militaire d’Aulnat, en ce temps là centre d’instruction pour les jeunes engagés, une porte de sortie considérée très honorable après-guerre.

— J’avais dix-huit ans, à l’époque on était encore mineur à dix-huit ans, alors c’est mon grand-père qui a signé les papiers, le plan NATO c’était inespéré. La cerise sur le gâteau si tu veux.

Je lui demande s’il a conservé des photos d’Aulnat.

— Il ne peut pas y avoir de photo d’Aulnat, le Camp Nord, personne n’aurait pu vouloir s’en souvenir.

Entre eux ils l’appelaient camp de la mort tellement l’endroit était sordide. Les bâtiments étaient dans un état lamentable, flanqués dans une grande plaine entre la voie ferrée et la route de Clermont-Ferrand, à Pont-du-Château. Dans les lettres à ta sœur tu évoques la vie de fantoche avec légèreté, l’instruction militaire intense, les cours d’anglais, la visite du colonel Ladouce attaché d’ambassade venu vendre un rêve américain : une bonne solde et des avions de plus en plus puissants. Delorme, lui, me confie les brimades, les repas froids et vaseux servis au camp B à une heure de marche de celui où vous dormez.

 — Des fois même on renonçait à y aller, à quoi bon…  le bénéfice du repas était ruiné par l’effort.

Il n’a jamais oublié le froid. L’eau glacée des douches qui coupe le souffle,  l’air glacial aussi qui se glisse dans les chambres crasseuses où vous dormez. Il se souvient d’un gars de la bande, Burkel, il venait de la haute et ses parents ont fait intervenir leurs relations auprès du commandement de la base, ça n’a pas changé grand chose, mais ils y ont gagné des repas chauds.

—  Et mon père, tu l’as rencontré à quel moment ? 

— Il était déjà là quand je suis arrivé à Aulnat. Ça a été comme un coup de foudre, alors qu’on était si différents, lui le rat des villes, moi qui ai grandit à la campagne. Mais on est vite devenus inséparables.

Un sourire se répand sur son visage, ses yeux brillent plus vifs. Il se souvient du Gloster Meteor que tu avais peint sur le mur de votre chambrée. J’évoque une de tes lettres consacrée à Saint-Yan, la formation de voltige, je lui demande s’il aimait ça, lui, la voltige. Il hésite, Saint-Yan, oui, l’ambiance des pistes, exceptionnelle, les manœuvres, les mains fermes sur le manche, en siège arrière les yeux rivés sur la nuque de l’instructeur, les vrilles, les tonneaux, les renversements, les boucles, les décrochages, les rétablissements, l’horizon qui reprend sa place,  ce grand rire intérieur qui remonte le long du thorax.

— Ton père, l’acrobatie c’était vraiment son truc. On a passé notre sélection sur le Stampe SV4, un avion mythique ! Le chef pilote de la formation c’était Louis Notteghem, tu imagines ?

Je n’imagine rien du tout, mais j’entends la fierté du bonhomme, la victoire dans sa voix, la même quand il a annoncé à son grand-père qu’il fait partie des élus, avec son meilleur ami Roland, et puis Peruccini, Burkel, et Broc. Tous les cinq vous formerez une bande inséparable, au sein du premier contingent de soldats français à partir au Canada dans le cadre du Programme d’entraînement aérien de l’OTAN.  

— Ce n’était pas l’Amérique dont on rêvait, mais Centralia était réputée comme la meilleure école du pacte atlantique, on allait pas faire la fine bouche.

Alors Aulnat, maintenant baptisée Aulnat-Sparte ne serait bientôt qu’un mauvais souvenir. L’après-midi file, nous ouvrons le champagne que j’ai apporté, ce que Delorme apprécie particulièrement puisqu’il est presque Rémois, nous rions. Je suis surprise par sa vigueur, et sa gaieté, il me donne l’impression de remercier la vie à chaque instant. Après Aulnat, il me raconte l’Ontario, Winnipeg, Marrakech, votre amitié durant ce parcours incroyable, cette fraternité qui le conduira devant ta tombe, au bras de Pierrot qu’il ne connaissait pas.

Le lendemain matin il tient à ce que nous allions au bord de l’océan, étonnamment bleu et calme en cette saison, nous marchons côte à côte sur le sentier douanier, protégés par la dune, les pins parasols se dressent voluptueux dans un ciel d’azur intense, je suis saisie par la beauté méditerranéenne du paysage, l’horizon familier, l’intimité, et ta présence qui s’installe. Delorme froisse ses cheveux, pause sa main sur mon épaule.

— Tu es sûre que tu dois prendre ce train à midi ? Moi j’ai l’impression d’avoir des milliers de choses à te dire encore…

J’ai comme un vertige, je n’avais pas envisagé ce moment du départ, trop soudain, ce manque d’air dans ma poitrine alors qu’un vent léger se lève, cette envie si forte de l’étreindre que je retiens. Devant la gare de Quimper c’est lui encore qui me serre dans ses bras, un instant j’imagine que c’est toi.

A propos de Caroline Diaz

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13 commentaires à propos de “Ton meilleur ami”

  1. Alors je suis heureuse, ça reflète la rencontre, sa force entre rire et larmes, merci Catherine.

  2. je serais bien resté encore un peu avec tout ce monde. Les souvenirs brassés dans cette rencontre déplient l’envie d’encore plus, comme un grand appétit de looping vrilles tonneaux et l’horizon bascule bascule bascule revient…

    • Ah tant mieux, parce qu’il en reste des aventures avec les copains… Projet au long cours, mais j’avance, et j’espère bien partager ça avec vous, un jour. Merci Jacques.

  3. C’est très concret, palpable : présent de la rencontre et reconstruction des souvenirs . Beau cette remontée, vers l’absent, à travers l’ami. Émouvante, jamais complaisante. L’époque qui se dessine, l’h(H))istoire qui se dessine. J’aime beaucoup aussi les moments de silence entre eux. La proximité de leurs corps et ce paysage qui les soutien. Evidemment le sujet me touche (très) fort

  4. Bonjour Caroline,
    Je me permets d’inscrire ici un souvenir toujours très présent: Saint-Yan. Vous l’avez évoqué à plusieurs reprises dans vos si beaux textes, si touchants. J’ai vécu mon enfance et adolescence dans ce petit village qui vivait au rythme de son terrain d’aviation. Mon père a terminé sa formation de pilote fin des années 60 et a ensuite été intégré en tant qu’instructeur pilote sur la base de Saint-Yan. Il a formé et vu défiler bon nombre d’élèves pilotes. Il a fait sa carrière professionnelle là-bas. Vos souvenirs me ramenant à ce village m’ont bien évidemment surprise et émue. J’ai également le souvenir de Louis Notteghem encore présent. C’était un sacré personnage. Merci pour avoir réveillé cette longue page de ma jeunesse. Comme vous, mon passé familial m’accompagne au quotidien et nourrit chaque jour de mon existence. Bien à vous. Dominique

    • Chère Dominique,

      Merci pour ce message qui m’émeut beaucoup, et je m’amuse de la proximité de nos patronymes puisque mon nom de jeune fille, donc celui de mon père, est Maillard 😉
      A bientôt

      Caroline

      • Caroline,

        Effectivement, mais Paillard est mon nom d’emprunt ! Celui qui brouille les pistes pour nous les femmes mariées… Estampes est celui qui m’a vue naître, celui de mon père aussi…Mais j’en conviens, il y a quelque chose de troublant.

        Au plaisir de vous lire et bienvenue sur nos lignes !

        Dominique