autobiographies #01 | Trois lieux de mémoire

À l’étage de l’immeuble aux murs jaunes et gorgés d’eau, des appartements à louer. Les couloirs puent le poulet grillé, l’héroïne, la pisse de chat. Dans l’escalier, des pas nous précèdent. Sentiment d’entendre leur écho en retard. On vient de brûler de l’encens, on entend, venu du couloir, un nom scandé, un rire bref, les pleurs d’un bébé… dans les parties communes, face au vieil ascenseur, des pupitres en bazar, ruines d’une école échouée là dans le couloir. Elle n’a pour élèves que quelques fantômes. Partout, vieux cadres de tableaux abandonnés, barreaux et grillages troués, comme si certains avaient cherché à s’échapper, il y a longtemps. On sent sur soi le regard méfiant des portes, chacune si différente : porte bleu-ciel cadenassée, porte en faux bois défoncée, porte absente, porte à la petite boîte aux lettres verte, porte surveillée par l’esprit des morts, porte entrouverte sur une chanson, porte qu’on ferme à double tour derrière le passage des étrangers. Sur chacune d’entre elles, un numéro, comme à l’hôtel. Sauf qu’ici, ils sont dans le désordre. On passe du 23 au 57. La lumière du jour déchire l’obscurité du couloir en deux. Au bout de la coursive, il y la ville, à peine audible pour une fois…

Pas loin du centre, juste à côté d’une pagode rouge et or. Ça fume à la fenêtre, ça s’absente, plus que des regards sur la rue désertée, plus que la couleur de la nuit, son noir bleu-gris, ses lumières orange-lampadaire. À cette heure-ci, la pagode illuminée ressemble au mat d’un navire dans le noir. On y pleure, on s’y tait, on vient y quémander la fortune, devant trois bâtons d’encens. Au pied du monument, derrière le portail, on y cherche accroupi une veine au creux de son bras. Les chats bondissent d’un toit à l’autre, l’air hautain. Il arrive aussi qu’ils s’entretuent. Ces nuits là le silence est soudain fracassé par l’impact de leurs corps sur la tôle des toits, on ne voit rien de la scène, mais les oreilles regardent parfois mieux que les yeux, leurs miaulements semblent rugir. Les combats finissent souvent par un long cri qui s’estompe dans un silence de mort. Alors on imagine la dépouille du chat resté au sol, et l’autre, vainqueur boitant vers son refuge…

Pierres. Lièvre mort. Hibou tombé dans la cheminée. Coquilles d’oeufs dans nid d’oiseaux. Ici les bêtes mangent à leur faim. Du nước mắm dans la coupelle où l’on trempe un rouleau d’herbes et de pommes vertes trouvées dans le jardin. Hortensias secs, mur d’outils sur quelques planches de bois. Ici, on se nourrit de rien. Même les oiseaux n’abusent pas des prunes. Il reste un Frêne. Un seul, son aîné est tombé il y a peu. Il tenait par l’écorce depuis tant d’années, il fut envahit de frelon, bétonné, soutenu et puis il a fini par tomber. Ça sent sa mort, son absence obsède. Dans quelle boue la paire de bottes devant l’entrée s’est enfoncée pour puer de la sorte ? Les volets sont clos, meubles, bibelots à l’oubli du temps, des hommes, à l’oubli des histoires. La peur du noir remonte aussitôt dans le ventre, fraîche, tout aussi indomptable qu’autrefois. Les murs de pierres semblent éclairés à l’écran du smartphone, comme si un homme le longeait, une torche à la main. Est-ce une silhouette qui marche, ou seulement une ombre qui ne suit plus personne… ou l’homme de toute ombre disparue dans le noir, quand la mèche s’éteint ? Plus loin quelques ouvrages vierges de toutes lignes. Les couvertures sont elles aussi désertées, sans titre, sans nom d’auteur. Pile de livres tous étrangement vides, usés, probablement morts d’avoir été lus et relus. Au bout du couloir, trois esprits Phước Lọc Thọ t’interpellent: échappés d’un conte d’enfant, d’un poème, ils dressent leurs corps de porcelaine devant toi. Tu reçois leur anathème tel un crachat en pleine face. De quelle hérésie te condamnent-ils ? Ceux-ci sont surplombé d’un dessin, un gribouillage aux feutres secs d’une probable guerre sans merci contre l’ennui. Quelques jouets échoués dans un monde adulte, un guerrier de l’espace, une arme à tuer des amis imaginaires, invisibles frères des solitudes sans fratrie.

A propos de Anh Mat

Né en 1982 à Toulouse. 24 ans après, départ pour Saigon où je vis et écris. Errances littéraires et audiovisuelles sur le web depuis 2013. « Il y a quelqu’un », nouvelle (revue nerval) « Monsieur M », roman (publie.net) « cartes postales de la Chine ancienne »,poésie (éditions Qazaq) en résidence numérique sur Glossolalies.net, programmé au festival « extra LittéraTube » à Beaubourg, « au sujet de la vidéoécriture » (revue Oeuvres ouvertes) contributeur régulier chez « les cosaques des frontières » anime le site www.lesnuitsechouees.com

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