vers un écrire/film #02 | Les portes du travail

écran rouge | un rouge sombre un rouge bordeaux rouge sanguin | une poignée bouton brillante deux mains accrochées | ça passe | carrelage blanc on passe blouse blanche un fond rouge | vlan | on passe vite en blouse blanche charlotte | il elle va disparaître | coin de mur porte rouge sang | on suit | il elle dans un couloir | carrelage blanc murs blancs fenêtre | on suit le dos la charlotte les bras qui se déhanchent| le radiateur au bout | le coin de mur | on tourne | le couloir des fenêtres des panneaux | des feuilles accrochées deux boîtes aux lettres | les grands panneaux de pointage | un panneau et des feuilles au bout | il elle tourne | le couloir au poste de secours rouge au bout | on tourne |  panneau affiches radiateur | la porte rouge | vlan (sur le nez) | dans une cage d’escalier | on descend il elle tourne | ça résonne quatre à quatre | un mur à carreaux blancs une porte blanche | vlan (le nez) | la tête le dos | l’usine | il elle presse le pas | des structures des plans de travail | on serpente dans l’allée | on travaille en blouse blanche | un pantalon rouge entre de grands cartons | un coin de mur carreaux blancs | une machine verte une structure métallique | il elle tourne on passe dessous | une autre allée un escalier une structure en métal | des cartons pliés entassés emballés | un coin de mur | un panneau bleu | les plis et replis de la blouse dans le dos le pas pressé | un homme à chemise à cravate sans charlotte | il fait face bras tendu | une fois deux | d’un côté de l’autre | il dit | derrière un pilier des boîtiers une chaîne un autre pilier des prises | dans le fond des ouvriers à blouse et charlotte | une grande fenêtre et c’est rose | il dit | à droite à gauche il elle passe sous la ligne et c’est flou | il y a de la fumée de la vapeur | elle veut savoir | dans une petite pièce en face à face elle veut savoir | elle veut savoir dans un coin de porte | on entrevoit les visages | en face à face un visage de dos l’autre juste derrière | une feuille quadrillée vierge est accrochée au mur du fond | le plan vacille | au coin au montant bleu de la porte elle veut savoir si | l’homme sans charlotte intervient dit répète bureau | elle se retourne | elle veut savoir au coin bleu de la porte | le visage androgyne presque moins la voix | le visage serré sur fond blanc contre le coin bleu | le visage encore juvénile d’une jeune femme | androgyne sauf les lèvres | le plan vacille | elle veut savoir pourquoi | bureau | elle se retourne | oui | elle veut savoir pourquoi | pourquoi il a dit | pourquoi partir | pourquoi moi | bureau | et le plan vacille | le plan calé serré contre le coin bleu | non | elle fonce | les têtes une table des caisses | arrête ! | rouges les coups le carrelage le radiateur une armoire des chaises rouges fauteuil noir | mais arrête ! | crachat

  1. J’attends, je fais défiler les souvenirs de scènes de cinéma. Mais la première semble la bonne — parce qu’elle revient sans cesse, parce que je l’ai déjà utilisée à plusieurs reprises : le début percutant de Rosetta, des frères Dardenne, caméra à l’épaule (qui ne dépareillerait pas au manifeste du Dogme95) ; un début qui est une fin : la fin du travail ; par la porte qu’on prend : la porte en rouge ; le travail au rouge : un rouge sanguin.
  2. Le début va trop vite, je passe la scène au ralenti, une fois, deux fois, trois. Mais si j’accumule les détails du plan, je perds la vitesse de la caméra. Ce qu’il faut saisir, ce sont précisément les détails de l’insaisissable, de la vitesse — l’asyndète (voire l’ellipse) en figure imposée ?
  3. D’abord sans le son, mais en essayant de le restituer rien qu’à voir. Et puis avec, mais juste pour quelques paroles, quelques mots saisis au vol — en italique.
  4. Je n’ai jamais vraiment travaillé la séquence du film au niveau formel, dans sa vivacité, ses coupes, ses reprises plus loin, ce visage qui se fait attendre. Seulement pour le thème : la fin du travail. Et vous, c’était comment votre dernier jour de travail ? — J’aimerais bien faire ça, comme ça sur la forme plutôt que le thème, avec d’autres films aussi (l’autre histoire du cinéma de Jean Douchet pour m’aider à trouver les formes intéressantes, ou Story of film, ou Cinéma cinémas, et libre à moi de me remémorer d’autres films pour telle ou telle forme).
  5. J’aime bien aussi dans La Haine, quand les trois amis vont à Paris en RER : gros plan sur le black seul (on aperçoit, flous, les autres au second plan, on les entend discuter), il regarde par la fenêtre, on voit dehors un grand panneau publicitaire défiler, la Terre vue de l’espace avec pour slogan dessous : le monde vous appartient, puis le visage du black qui ferme les yeux et les serre, les resserre, avec un sifflement d’un train quand il freine ou prend un virage, et ça klaxonne et quand il ouvre les yeux : la ville, le champ dans la perspective d’une grande avenue, la rue, les véhicules, les immeubles, et deux personnages au bord, c’est net, et puis, par un drôle de mouvement le champ s’élargit, les personnages adossés à une rambarde entrent dedans, le regard dans le vide, la caméra a vraisemblablement reculé, cependant que l’arrière-plan avance plus vite, grossit, et la ville devient flou, décor mural mi figuratif mi abstrait, sans perspective (ça veut bien dire ce que ça veut dire), ça klaxonne.
  6. Et puis des plans-séquence hallucinés ou une minute dure des heures, et inversement : temps suspendu dans un espace ahurissant : 2001 : l’odyssée de l’espace, le vortex de formes et de couleurs, traits de lumineux, volutes de fumée, l’œil, à se demander si ce n’est pas la pellicule qui s’étire et se tord et à travers | Dersou Ouzala, les quatre hommes pris dans la tempête de neige, tirant, poussant un traîneau, chutant (plan resserré, les profils), puis sur ce qui semble un lac gelé (plan resserré, les dos), mais c’est la nuit, le soleil qui tombe ou la lune qui se lève derrière une colline à peine visible (en gros plan), le plan s’élargit (les quatre hommes et leur traîneau, le lac gelé, la lune solaire et ses reflets : on pense à un projecteur dans une salle de cinéma, ou une caméra qui avalerait la lumière, et alors la scène vue de l’intérieur en train de se fixer sur le film même, la bobine | The Assassin : plan fixe, un côté sombre, un autre claire, un paroi montagneuse, des toits, des murs, une allée, un escalier, on descend en blanc, on monte en noir, un paysage montagneux, arboré, la vallée en deux pentes douces, brumeuse, le ciel voilé mais très clair, on balaye l’escalier ; sur un porche dans l’encadrement d’une porte, la façade du bâtiment en bois à droite (une paroi à claire-voie, un pilier, une porte), l’avant-toit, ses moulures, le sol à lattes, le seuil d’un escalier à gauche, les mains courantes, des arbres, un feuillage en arrière-plan, très clair, la femme en noir à genoux, tête, qui semble tendre un plateau ; travelling avant, lent, par l’embrasure de la porte, des chants d’oiseaux, une voix, le cadre disparaît, le feuillage s’ouvre à gauche, une femme en blanc sort, se place devant l’escalier, juste derrière la femme en noir, immobile, lui tournant le dos, elle parle, elle ordonne, fondu |Vice versa, la séquence de dématérialisation : les personnages dans un espace vide, sombre, des objets informes et colorés dispersés ; l’espace devient clair, les objets s’élèvent, en suspension, les personnages étonnés se transforment, les courbes de style cubique (« fragmentation non objective ») ; (« déconstruction »), les membres, les éléments du corps se détachent, parviennent à se rassembler ; course des personnages en membres dispersés vers une porte de sortie, le plan se réduit, écran noir, ligne blanche verticale, le plan s’ouvre, sans perspective, les personnages réduits à des surfaces (« 2D »), le cadre réduit de la porte sur une ligne ; on saute dessus pour passer à travers par le cadre, trop petit, les surfaces éclates, les personnages en formes simples, des aplats (« des allégories ») ; les formes tombent, reste des lignes, bleu, jaune, rose (l’éléphant), et leurs gesticulations de vers par le trou.
  7. Et la séquence qui se termine comme elle a commencé, le montant de porte de l’autre côté : de l’un à l’autre c’est cadré, c’est fini ! Je n’aurais pas remarqué sans recherche d’images, lecture au ralenti.
  8. Et qui pour l’accident du Corniaud ?
Jean-Pierre et Luc Dardenne – Rosetta (1999) – photogramme (4’04’’), copie d’écran |
(figure précédente : Id. – photogramme (1’11’’))

A propos de Will

Formateur dans une structure associative (en matière de savoirs de base), amateur de bien des choses en vrac (trop, comme tous les grands rêveurs), écrivailleur à mes heures perdues (la plupart dans le labyrinthe Tiers Livre), twitteur du dimanche sur un compte Facebook en berne (Will Book ne respecte pas toujours « les Standards de la communauté »), blogueur éphémère sur un site fantôme (willweb.unblog.fr, comme un vaisseau fantôme).