Ville foule

Il ramasse les mégots sur le trottoir, dans le caniveau, au milieu de la chaussée. Elle marche dans les rues de la ville. Il se tient au comptoir comme au confessionnal un mendiant du Caravage. Il est en pantoufles il avance à tout petits pas il lui faut un temps infini pour plier son corps fatigué quand il a repéré un moignon de cigarette. Elle marche dans les rues de la ville elle danse plutôt. Il frotte son corps raide et musclé sous la douche de la piscine municipale. Il se dit qu’il ramasse un petit bout de la vie des autres. Un mendiant dont la barbe trempe dans la flaque de bière. « Je ramasse la vie des autres fumée jusqu’au bout filtre ». Il rajuste sur sa tête bouclée le casque qui donnera au film de la ville la bande son de l’intérieur de sa tête. Il sort de l’arsenal, salue insolemment les gendarmes en faction, et il s’en roule une, « si je m’en roulais une », le paquet de gris coincé entre les dents, la feuille roulée entre les doigts, tête baissée « pas besoin de regarder », le chemin il le connaît par cœur, « cent dix-sept marches, allez je compte », qui le mènent vers la ville haute, vers le soir qui vient, vers elle qui marche vers lui. Les bras, les mains, dix fois, bien faire mousser le savon désinfectant, le torse large et à peine velu, il a dû être blond, les jambes, les pieds plus encore, il aime ses muscles il nagera trois mille mètres ce soir, il se sent fort et si sale pourtant alors il frotte il frotte il frotte. Il a passé sa journée debout à l’entrée de l’hypermarché il sait qu’on le hait il s’ennuie il a les cheveux roux en plus et la calvitie le gagne, il passe sa main sur son crâne, « je deviens chauve », il ne gagne pas bien sa vie à surveiller ceux qui la gagnent moins encore que lui. Elle danse descendant la rue vers le port chaque pas est un rebond vers lui qui peut-être sort à la Porte de l’arsenal. Il frôle l’écran du smartphone, la musique coule dans le câble dans le casque dans son crâne et le film de la ville soudain passe au ralenti. Il relève la tête à la cinquantième marche et porte à ses lèvres avides la clope du débauchage. « Je dois être le plus vieux du trocson, ah oui, rien que des jeunes, je m’en fous ». Son pas ralentit. Elle marche dans les rues de la ville elle danse plutôt elle a entendu la sirène du débauchage chaque instant est un rebond. Il pleure peut-être sous les eaux de la douche. Il a dans la tête le cling cling des tiroirs caisses et les gueules ravagées par l’alcool et la misère. Entre le quai et le remorqueur de haute mer, il jette sa ligne espérant que les huiles et les déchets de cuisine attireront dans les eaux stagnantes du port le fretin qui sera son festin. Les lumières s’allument soudain, toutes en même temps, les lampadaires, les bouées sur le port, les phares dans la rade. La ville ralentit. Il se commande une autre pinte dans le bar embué où monte la rumeur. Chaque instant est un rebond elle sent qu’elle va vers lui que leurs pas se rapprochent elle ne voit plus personne autour d’elle rien que des silhouettes comme des obstacles entre elle et lui, silhouette du vieil homme clope pendouillant collée à sa lèvre inférieure il la regarde avec malice silhouette de la femme à l’imper beige chignon serré lunettes cerclées cul serré vie cerclée elle a envie de la bousculer elle descend elle marche elle danse « mais vous ne pouvez pas faire attention ? » elle passe dans le jet d’eau d’un tuyau d’arrosage percé la voilà trempée elle rit se retourne vers la mégère enfouie sous son imper elle rit « pauvre conne » elle va vers lui elle sait qu’il s’approche et monte vers elle il criera son nom elle le sait silhouettes elle n’aperçoit plus que des silhouettes floues qu’irise le soleil dans les gouttes d’eau qui de ses cheveux tombent devant ses yeux elle rebondit elle s’égoutte elle enjambe les passants la rue le monde la mer au loin la happe les grues du port sont l’élan vertical qui la porte vers lui elle a l’arrogance légère de celle qui va faire l’amour. Il plonge dans la piscine. Il la voit « elle court vers moi ? » il éteint la musique « ah ! non », il essuie sa barbe où s’est accroché un nuage de mousse, il remonte la ligne, il ne retrouve plus le chemin de son immeuble, il ouvre la porte et entend « salut papa ! », il court vers elle et crie son nom.

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