VOIR ET ENTENDRE

Une infinité d’activités ne cessaient de défiler sur un point, là où un personnage venait de s’arrêter il y a à peine quelques heures. Installé et apaisé un temps par le flux, il lui vint des mots pour qualifier ses impressions, il dit voir et entendre. C’est cela, il se laissait aller par la vue et l’écoute, il dérivait un peu, se défaisant de lui-même. Il avait marché au milieu des stands, il avait fait des haltes pour goûter et entendre les discours, la musique aussi. Tous se déversaient des cars et des voitures particulières, de la bouche de métro, ils marchaient, poursuivaient une route, ne s’interrompaient plus, alors que lui venait de se mettre en suspend, s’asseyant afin de voir et d’entendre.

Quoi, dis-moi ce qu’il y a à retrouver dans une foule, dis-moi ce qu’il y a à saisir au cœur, dans l’instant, là où ça fuit constamment. Il pourrait l’emmagasiner, le boire comme un liquide, s’abreuver des impressions, du flux des activités, ces fils d’images accélérées ou bien ralentit, je ne peux rien dire de catégorique, je ne connais pas le procédé qui laisse les traces de cette lumière s’enregistrant. Ça passe ou ça reste, c’est déjà oublié l’instant d’après ou alors l’oreille et les yeux ont-ils un rôle fondamentale dans le principe de mémoire à l’œuvre et donc ils laissent apparaître un retour des visages. Il est assit à réfléchir à cette question, les sens en éveils, embarqués dans des identifications, comme s’ils accouraient rejoindre une identité construisant leurs reconnaissances, fissures des sensations et des sentiments qui se perdent.

Il y a la foule de toutes les heures, dès le matin potentiellement elle est là, ne perdant rien en consistance jusqu’au soir qui l’aggrave, la gonfle. Elle peut éclater avec lui dedans en train de se poser des questions. Moi dedans, elle en moi, mes sens, le voir et l’entendre, la poursuite de la chimère, l’illusion, la beauté illusoire du temps qui se joue dans des visions, se fait et se défait, afin de renouveler constamment les images.

Stupéfaction de ce qui passe, un visage mêlé au milieu des autres, qui interpelle. Il lui demande : si vous aviez du feu madame et se penche sur la flamme avec ses traits creusés de l’âge. Il continue à aller dans la foule, il poursuit encore et encore malgré ses cheveux grisonnants, son ossature marquée par le temps, dissimulées par des vêtements sombres, larges, le laissant fantomatique dans la mémoire répétant, voir entendre. La flamme vient de se résorber et maintenant il se redresse proposant de sa bouche une formule de politesse, plongeant des yeux froids dans la foule, individuelle et collective, se mouvant incessamment, il lui dit merci.

Je n’ai strictement rien oublié, les sensations reviennent dès le ré-enclenchement de la conversation mentale. La présence si vous voulez restera le personnage principal de la construction. Je pense à l’ambition des volumes, l’idée qu’il y a toujours en cours la construction d’une architecture. C’est une personne qui archive, déchiffre, érige en me rencontrant sur son passage. Je vais à sa rencontre pour lui dire : je n’entendais pas très bien jusqu’à présent mais, maintenant grâce à la structure de vos idées, j’écoute un peu mieux les possibilités déjà à l’œuvre, celles qui ouvrent l’espace. Ici elle se tient de son mètre soixante quinze, avec une physionomie de visage démontrant une intellectualité importante, une présence dans l’action, un personnage d’action, aux globes oculaires imaginatifs, de grandes tailles. Déterminé son œil gauche aussi vivant que son œil droit, ses jours ne sont pas uniquement spéculatifs, je les trouve certaines fois lorsque je la vois ou la pense, l’entend et la vois mentalement, dans ce temps et cet espace spécifique, emmenées par une spontanéité dans l’action.

Spontanéité oui, c’est la définition qui colle bien à son état physique au cours du temps, toujours. C’est un visage, un corps, une personne qui n’en sort pas. Maintenant je le comprends, je le vois et l’entends, ce sont les caractéristiques de l’habillage de ses traits. Ils passent, descendent les escaliers, s’enfuient. Je les ai suivis quelques secondes, seulement ça allait trop vite pour moi cette fois, enveloppé dans la brèche de ma fragilité, conservée et mise de plus en plus en lumière afin d’animer la vivacité dans le dessein à l’œuvre. C’est fou les cheveux la rapidité qu’ils ont à changer, il me devient impossible de suivre et de connaître les châtains clairs et foncés, la bouche le nez et les âges, à cause de ses mouvements de fuite dans les escaliers, geste spontané qui l’entraîne.

J’en connaissais un d’escalier, où je me suis perdu enfants et c’est étonnant d’y repenser en me disant, cette fois non, attention à la lucidité, à ne pas se perdre, tout en vivant intensément l’expérience de la présence. L’art pour l’art, le corps pour le corps, l’amour pour l’amour de la personne dans la ville, qui maintenant se trouve dans une des rues en train de marcher avec si peu de description, au moment où elle s’arrête sous un réverbère.

Il y a de la lumière à cet endroit, le temps permet à une conjoncture de sourire. Tu t’appelles imminence prise dans le vent, le feu de la tempête concentrée dans le geste minimal. C’est dégagé, les cheveux ne tombent pas sur les épaules, c’est de plus en plus dégagé, la lumière du réverbère apporte une réelle profondeur à ce qui devient une conversation dans le temps. L’œil s’est agrandi depuis la veille, les traits fins du visage et du corps poursuivent leurs épanouissements, lorsque la pensée se défait du superflu. Superfluidité de la vie de lieu en lieu, je me trouvais quelque part hier, où donc serai-je demain si je me laisse prendre dans cette conjoncture, qui propose la ville de plus en plus vitalisée par ce qui suit la construction en train de se déployer.

A propos de Rudy Brindamour

J'aimai le désert, les vergers brûlés, les boutiques fanées, les boissons tiédies. Je me traînais dans les ruelles puantes et, les yeux fermés, je m'offrais au soleil, dieu de feu.

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