{"id":10534,"date":"2019-08-18T16:58:37","date_gmt":"2019-08-18T14:58:37","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=10534"},"modified":"2019-08-18T16:59:58","modified_gmt":"2019-08-18T14:59:58","slug":"ces-mots-de-sol","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ces-mots-de-sol\/","title":{"rendered":"ces mots de sol"},"content":{"rendered":"\n<p>un mot entendu seulement dans l\u2019enceinte de la maison de la rue K, un mot\nfabriqu\u00e9, vendu, sans histoire, <em>Dalflex<\/em>, pour des plaques de plastique\ncarr\u00e9es, assez grandes pour y poser les deux pieds sans devoir les serrer et\npasser de l\u2019une \u00e0 l\u2019autre sans chevaucher les interstices tr\u00e8s fins, un ongle\nseulement y aurait trouv\u00e9 place pour y recueillir la poussi\u00e8re serr\u00e9e devenue\np\u00e2te, accueillant \u00e0 l\u2019inscription traces de chaises, freinages brusques des\npieds, r\u00e9sistant au nettoyage, ch\u0153ur des lamentations de la m\u00e8re et pendant des\nann\u00e9es le d\u00e9sir du carrelage, cette pens\u00e9e d\u00e9j\u00e0 de la vanit\u00e9 de tout changement\net de toute action, ce refuge dans l\u2019abstention, un jour les carr\u00e9s sont soulev\u00e9s,\ntordus jusqu\u2019\u00e0 se casser en claquant, la dalle est d\u00e9couverte, de la couleur du\nmonde total, d\u2019une horizontalit\u00e9 tr\u00e8s irr\u00e9guli\u00e8re, des larmes de b\u00e9ton sont\nrest\u00e9es attach\u00e9es sur le plastique arrach\u00e9, des d\u00e9clivit\u00e9s, des mamelons, des\npointes, des oueds, mais comme \u00e9tir\u00e9s, aplatis, \u00e0 regarder en abaissant la t\u00eate\nau niveau du sol, comme consid\u00e9rer l\u2019horizon d\u2019en haut, le mot de plinthe est\nconvoqu\u00e9 ici, sonorit\u00e9 et myst\u00e8re de la lettre h, entendu seulement dans la\nbouche du p\u00e8re, par sa maniaquerie linguistique pour certains termes pr\u00e9cis,\nelles seront arrach\u00e9es elles aussi, et b\u00e9ton encore, toucher r\u00eache, quand il\nest ailleurs dans la maison lisse, c\u2019est le b\u00e9ton nu, pr\u00e9monition du toucher\nd\u2019une autre peau, on glisse parfois en descendant les marches de l\u2019escalier en\ncourant, comme patin\u00e9 par le temps, reste la marque tr\u00e8s l\u00e9g\u00e8re d\u2019un\nquadrillage de pointes, trace d\u2019un op\u00e9ration de lissage, souvenir de la longue\nr\u00e8gle de bois plus haute qu\u2019un homme adulte qui est pass\u00e9e sur la dalle \u00e0 peine\ncoul\u00e9e pour la rendre horizontale, le b\u00e9ton mall\u00e9able, pas liquide, ce sera\nplus tard dans les montagnes, le triangle des immeubles, un \u00e9tage en trois\njours, premier le coffrage, deuxi\u00e8me la coul\u00e9e de b\u00e9ton, troisi\u00e8me d\u00e9coffrage,\net la tour peut-\u00eatre encore aujourd\u2019hui qui monte, le souvenir surtout des\nouvriers en cuissardes marchant comme des p\u00eacheurs dans la vase liquide du\nb\u00e9ton, mais alors dans la cuisine, une consistance similaire \u00e0 celle de la\nlave, assez ferme per transmettre les secousses, il allait durcir, devenir\nindestructible, figeant la forme donn\u00e9e, emprisonnant et empoisonnant ce qui\n\u00e9tait en lui, l\u2019oncle racontant, lui il s\u2019en foutait des gants, ses mains\n\u00e9taient truelles, il en est mort, et dans la salle de bains \u00e0 peine refaite de cet\noncle, avoir piss\u00e9 sur le b\u00e9ton attendant encore d\u2019\u00eatre recouvert par le\ncarrelage, plus tard savoir de l\u2019extr\u00eame lenteur du s\u00e9chage, vingt-huit jours,\ntemps l\u00e9gal r\u00e9p\u00e9tait le p\u00e8re sans \u00e9voquer et probablement sans consid\u00e9rer que c\u2019est\nle temps du cycle du sang des femmes et celui de la lune, la dalle est l\u2019\u0153uvre\ndu carreleur, homme \u00e0 genoux, progressant \u00e0 reculons, sans se lever, avec\neffort, seul ouvrier jamais entr\u00e9 dans la maison, tous les travaux sont faits\npar le p\u00e8re, une fois le carrelage pos\u00e9, pas de mots pour la couleur, mais la\nfascination pour le motif de pavement, le suivre des yeux, le pousser au-del\u00e0\ndes murs, cherchant des manquements, des irr\u00e9gularit\u00e9s, comme plus tard\ncherchant \u00e0 imaginer des triangles dont la somme des angles fut diff\u00e9rente de\ncent quatre-vingts degr\u00e9s, se caler dans la r\u00e9p\u00e9tition rassurante d\u2019une suite\nde pens\u00e9es, se coulant dans le lit, voulant s\u2019y enfoncer comme si c\u2019\u00e9tait la\nterre, cherchant un creux, la forme du sommeil de l\u2019autre nuit, au r\u00e9veil\ndescendre et toucher le tapis aux longs et larges poils rouge vif, marcher sur\nla pointe des pieds, la s\u0153ur qui dort en dessous dans la chambre au vasistas\nallong\u00e9 racontant le bruit des pieds pr\u00e9cipit\u00e9s, tout sol est un plafond, plus\ntard ce titre, l\u2019\u00e9l\u00e9gie des plafonds, parce qu\u2019avec un compagnon de beuverie,\navoir fait march\u00e9 sur le plafond celle qui avait le nom de sagesse, et toujours\nle lieu de la perdition, de l\u2019attente, \u00e0 force de les fixer c\u2019\u00e9tait la surface\nde l\u2019\u0153il qui \u00e9tait vue, le contour de vermisseaux d\u00e9rivant \u00e0 travers le champ\nde vision, sentant son corps se fondre avec la surface blanche et craquel\u00e9e\ncependant qu\u2019il s\u2019enfon\u00e7ait sur les carrelages, comme plus tard sur la terre\nherbue et dans le ciel d\u2019\u00e9t\u00e9 en m\u00eame temps, bien avant de rencontrer les\nplafonds \u00e0 caissons dans la ville des ruines, le mot <em>solaio<\/em>, lieu expos\u00e9\nau soleil, \u00e0 la fois dalle, plancher et grenier, dans la chambre de Dirty, elle\nlaissait ses chaussures devant la porte de l\u2019appartement o\u00f9 elle ne se\nd\u00e9pla\u00e7ait que pieds nus, il y aura un point o\u00f9 l\u2019\u00e9lasticit\u00e9 de la dalle sera\nressentie au passage des pas, et \u00e9galement, dans la salle des nouveaut\u00e9s du\npalais pav\u00e9e de carreaux de <em>cotto<\/em> in\u00e9gaux et cir\u00e9s, chacun d\u2019une nuance\nunique de couleur, dehors les pav\u00e9s au toucher gras buvant la lumi\u00e8re et\nluisant sous la pluie, nulle part la terre au centre du monde, sauf dans les\nparcs lointains o\u00f9 les livres \u00e9taient lus allong\u00e9s en regardant les cimes des\npins parasols, la terre de l\u2019enfance \u00e9tait oubli\u00e9e, et celle de la maison sans\nnom, vide pendant vingt ans, une seule longue pi\u00e8ce qui traversait le maison,\nce mot de terre battue, imaginer les coups de ceux qui l\u2019avait aplatie, comme\nsi c\u2019\u00e9tait la fatigue mauvaise des criminels, peut-\u00eatre avait-il fallu du sang\npour figer le sol, en pente pour favoriser l\u2019\u00e9coulement, de sorte qu\u2019apr\u00e8s\navoir \u00e9lev\u00e9 une cloison et coul\u00e9e une dalle il y aurait une diff\u00e9rence de\nniveau entre les deux pi\u00e8ces, la hauteur de deux marches, mais il n\u2019y en aurait\naucune, l\u2019ouverture de l\u2019encadrement de la porte, il n\u2019y aurait pas de porte,\nsurplombant le sol de la premi\u00e8re pi\u00e8ce, la dalle resterait, nue, granuleuse,\nb\u00e9ton pauvre lest\u00e9 de gravier et de cailloux, mot z\u00e9ro-quarante tenu comme\n\u00e9nigme, ce sera l\u2019autre s\u0153ur, celle qui enseigne, \u00e0 en offrir le sens, couleur\nbanche du calcaire sur les routes foresti\u00e8res, crissements et craquements, la\nvoiture au ralenti, presque silencieuse, marche incertaine, pas assez pour\nsusciter l\u2019inqui\u00e9tude mais trop pour oublier que l\u2019on marche, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 l\u2019\u00e9table,\nla terre \u00e9tait rest\u00e9e et quelques pierres plates lisses sombres, le glissement\ndes pieds vers la poussi\u00e8re, en haut de l\u2019\u00e9chelle raide de bois, des trav\u00e9es de\nbois juxtapos\u00e9es et certaines manquant, chaque pas lent, attentif, le vide en bandes,\nle vide qui toujours attirera, avancer lentement vers les outils \u00e0 l\u2019usage\ninconnu par\u00e9s de rouille, et apr\u00e8s l\u2019exploration solitaire dans la p\u00e9nombre, la\nlumi\u00e8re \u00e9tourdissait, jetait bas, avec les autres c\u2019\u00e9tait la promenade,\nau-dessus de la maison, le ch\u00e2teau d\u2019eau, un pav\u00e9 de ciment grand comme une\nchambre \u00e0 moiti\u00e9 enfonc\u00e9 dans le flanc de la colline, en dessous des marronniers,\nsans escalier on pouvait aller sur le toit, s\u2019approcher du vide, puis revenir\nvers le chemin vicinal, rev\u00eatement rugueux riche de gravier, irradiant de\nchaleur dans l\u2019\u00e9t\u00e9, plus tard le mot de m\u00e2chefer r\u00e9guli\u00e8rement utilis\u00e9 par le\nvigneron et seulement par lui, arrachant la peau des genoux \u00e0 la chute, puis\navant la nuit le retour dans la maison de la ville, \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur le gravier\nnoir dont le trottoir \u00e9tait recouvert sans \u00eatre englu\u00e9 et fix\u00e9 par le goudron\ncoulait entre les doigts, dans l\u2019autre main, une pi\u00e8ce en attendant le camion\ndu pain, seul assis par terre, une dame poudr\u00e9e s\u2019approche et propose des\ndrag\u00e9es, elles sont refus\u00e9es au profit de l\u2019univers, au-del\u00e0 du grillage, le\njardin \u00e9triqu\u00e9, creus\u00e9 vingt ou trente centim\u00e8tres, il n\u2019y avait plus de terre,\nc\u2019\u00e9tait la roche uniforme, nue, une, lorsque les immeubles avaient \u00e9t\u00e9\nconstruits pr\u00e8s de l\u2019\u00e9cole, de la terre avait \u00e9t\u00e9 amen\u00e9e par camion pour la\nfiction d\u2019un parc, plus tard il y aurait de la pelouse sem\u00e9e, des arbres\ntransplant\u00e9s, rachitiques, sans feuilles, mais pour le moment l\u2019\u00e9tendue brune,\nvide, les mottes grosses et le mot de glaise en bouche, r\u00e9cit de la m\u00e8re&nbsp;:\nun enfant intr\u00e9pide avait entrepris de tailler au plus court en traversant le\nchamp et \u00e9tait rest\u00e9 les pieds coll\u00e9s, image de l\u2019enfant debout, attendant, seul,\nsans p\u00e8re, en regardant le champ vide, au passage, au retour, avant d\u2019ouvrir la\nporte du garage, de signaler sa pr\u00e9sence en criant oo-oo, d\u00e9poser les\nchaussures \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la bouteille de gaz, et pass\u00e9e la porte en haut de l\u2019escalier,\nreposer les chaussons sur les plaques fines &nbsp;\u00e0 la couleur, fatigu\u00e9e, terne, blanc dans le\nsouvenir des mots, en regardant dedans apr\u00e8s avoir ferm\u00e9 les yeux, c\u2019est le mot\nbleu, aim\u00e9, pour un reflet, la teinte du perdu<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>un mot entendu seulement dans l\u2019enceinte de la maison de la rue K, un mot fabriqu\u00e9, vendu, sans histoire, Dalflex, pour des plaques de plastique carr\u00e9es, assez grandes pour y poser les deux pieds sans devoir les serrer et passer de l\u2019une \u00e0 l\u2019autre sans chevaucher les interstices tr\u00e8s fins, un ongle seulement y aurait trouv\u00e9 place pour y recueillir <a class=\"more-link\" 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