{"id":110457,"date":"2022-12-18T16:28:40","date_gmt":"2022-12-18T15:28:40","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=110457"},"modified":"2022-12-18T16:40:22","modified_gmt":"2022-12-18T15:40:22","slug":"110457-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/110457-2\/","title":{"rendered":"# carnets individuels \/ Monika Espinasse"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>#03 | il aurait fallu<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je m\u2019appr\u00eate \u00e0 traverser la route. Une voiture pile et s\u2019arr\u00eate brusquement. Coup d\u2019\u0153il vers le conducteur. Flash sur la passag\u00e8re. C\u2019est elle. Je suis s\u00fbre que c\u2019est elle malgr\u00e9 les essuie-glaces qui couinent et la pluie qui ruisselle sur le parebrise. Elle \u00e9tait mon amie il y a longtemps. Un jour, elle est partie en silence, sans un adieu, sans laisser d\u2019adresse. Sans donner de raison. Je n\u2019avais pas su, je n\u2019avais rien vu, on \u00e9tait pourtant proches\u2026jamais de nouvelles\u2026La voiture est repartie \u00e0 toute vitesse. Le moment est pass\u00e9. Je suis rest\u00e9e l\u00e0, meurtrie, bless\u00e9e, impuissante. Trop tard. Encore une fois.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>#04 | phrase de r\u00e9veil<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Ce matin encore, \u00e9mersion d\u2019une nuit sans r\u00eaves. Ou sans traces de r\u00eaves. Sans souvenirs. Tout est conscience physique. Souffle l\u00e9ger, respiration du ventre, sensation du corps lourd de gisant s\u2019imprimant sur le matelas, sa chaleur irradiant la couette. Pas de crampes, pas de douleurs. Les orteils bougent. Tout va bien. Seuls les yeux refusent de s\u2019ouvrir. Prendre le temps, la mesure de l\u2019espace, \u00e9couter les bruits, faire des projets. Ouvrir les yeux. La journ\u00e9e peut commencer.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>#05 | ciel du lundi<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Ce matin le jour se l\u00e8ve sous un ciel sans espoir | un ciel gris d\u2019enfermement | gris de m\u00e9tal terne | ciel creux sans asp\u00e9rit\u00e9s sans forme | ciel qui \u00e9touffe qui \u00e9teint la joie qui an\u00e9antit | pas de moutons blancs qui s\u2019emballent sous le vent ni de lueurs dor\u00e9es de lever du soleil | pas de bleu joie de mauve tendre de rouge feu de noir d\u2019orage | m\u00eame pas de tra\u00een\u00e9es de suie d\u2019\u00e9tincelles de neige de vent de sable blond | ni forme ni couleur rien qui accroche l\u2019\u0153il et l\u2019\u00e2me | ce matin je suis perdue<\/p>\n\n\n\n<p><strong>#06 | personne d\u2019autre que moi n\u2019aurait remarqu\u00e9 que<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Alors elle \u00e9tait l\u00e0&nbsp;! J\u2019ai enfin retrouv\u00e9 ma rose de No\u00ebl, celle que j\u2019avais plant\u00e9e il y a des ann\u00e9es, que j\u2019avais chang\u00e9e de place tant et tant de fois, soleil, ombre, chaud, froid, qui ne voulait jamais fleurir, j\u2019avais tout essay\u00e9, puis abandonn\u00e9, oubli\u00e9. Et ce matin, par hasard, je l\u2019ai aper\u00e7ue sous un bosquet sauvage aux branches d\u00e9mesur\u00e9es. Personne d\u2019autre que moi n\u2019aurait pu remarquer qu\u2019elle s\u2019y \u00e9tait \u00e9panouie. Personne d\u2019autre ne visite ce jardin, personne d\u2019autre n\u2019y travaille pour avoir des fleurs. Et malgr\u00e9 mon oubli, la fleur a r\u00e9sist\u00e9 dans ce coin recul\u00e9 et m\u2019a fait cadeau d\u2019un bouquet de roses blanches, \u00e9clat de lumi\u00e8re dans une journ\u00e9e de grisaille.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>#07 | chaque visage un trait<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Un jeune homme bonnet gris sur boucles rasta blond cendr\u00e9 sourire franc tendant un euro de monnaie entre le pouce et l\u2019index derri\u00e8re une caisse de superette | Jeune jardinier volubile habill\u00e9 en noir bonnet enfonc\u00e9 sur yeux noirs collier noir au menton corps arqu\u00e9 bras maniant une tron\u00e7onneuse rouge lourde bruyante | Visage rond corps rond gestes agiles cheveux blonds coup\u00e9s courts yeux clairs derri\u00e8re des verres sans monture accueil souriant sous l&rsquo;\u00e9clairage n\u00e9on froid agressif |<\/p>\n\n\n\n<p><strong>#08 | les noms c\u2019est du propre<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Stefan Zweig Renaud Cave Bernard Dubuffet Marie Bonaparte Gustav Klimt Leon Bourrier Michel Roche Am\u00e9lie Weber Caroline Mai Gr\u00e9goire Bonnet Adam Rose Jean Bosquet Robert Gaillard Louis Portal Michelle Kovacs Bastien Rossetti Am\u00e9d\u00e9e Molines Christine Novak Justin Gruat Jean Monestier Armand Juli\u00e9 Anna Bonnal Eug\u00e8ne Musset Sophie Causse C\u00e9lestin Freinet Marthe Boyer Jules Laget Augustine Salanson Etienne Comte Yves Castanet Anselme Fayet Emilienne Guibal Fernand Chabrol Emile Zola<\/p>\n\n\n\n<p><strong>#09 | ne pas s\u2019attarder sur<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Mauvaises nouvelles d\u00e8s le matin guerre tortures inflation temp\u00eates d\u00e9solation carburant \u00e0 prix d\u2019or manger des p\u00e2tes du riz du pas cher boucler le budget\u2026fermer les oreilles \u00e9couter Satie. Travaux sur la route bruit des machines sir\u00e8nes hurlantes\u2026fermer les oreilles \u00e9couter Chopin. Ciel gris maussade tas de prospectus dans la bo\u00eete mauvais mails sur le net\u2026fermer les yeux respirer fort. Trop de fatigue trop de charges trop \u00e0 penser\u2026 r\u00e9sister pour garder un peu de joie. Et quel effort pour r\u00e9sister, quelle \u00e9nergie d\u00e9pens\u00e9e, appel au secours, famille, \u00e2mes s\u0153urs, amiti\u00e9, bulle de peinture acrylique pleine couleur, marche \u00e0 perdre haleine pour retrouver l&rsquo;inspiration, l&rsquo;aptitude au bonheur<\/p>\n\n\n\n<p><strong>#10 | pendant que<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Pendant que je prends mon petit d\u00e9jeuner, je pense \u00e0 ce que je dois faire \u00e0 manger pour ce soir. Pendant que je consulte mes mails, je me rappelle de faire la lessive. Pendant que j\u2019\u00e9tends le linge, je r\u00e9fl\u00e9chis aux phrases que je dois envoyer avant 18h. Pendant que je marche dans la for\u00eat, j\u2019\u00e9cris des po\u00e8mes dans ma t\u00eate. Pendant que je s\u00e8me les graines, j\u2019imagine les petits soleils qui vont fleurir. Pendant que je consulte le dictionnaire, je m\u2019envole d\u00e9j\u00e0 aux pays de mes r\u00eaves.<\/p>\n\n\n\n<p>Et en me relisant, je me vois \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole faisant mes exercices, phrases \u00e0 tirets ou points de suspensions, textes \u00e0 remplir \u00e0 volont\u00e9\u2026<\/p>\n\n\n\n<p><strong>#11 | c\u2019est dimanche<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Sept ans. L&rsquo;ann\u00e9e lecture. Clou\u00e9e au lit pendant des semaines avec une scarlatine. Activit\u00e9 principale : d\u00e9vorer des livres sans retenue. Entra\u00een\u00e9e depuis la petite enfance \u00e0 lire sur les affiches, les panneaux, les enseignes, le d\u00e9fi me convient, livres de jeunesse pour filles et gar\u00e7ons, suspense, aventure, m\u00eame en \u00e9criture gothique toujours en vogue \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque<\/p>\n\n\n\n<p>Douze ans. Je veux \u00e9crire un roman policier&nbsp;! Sous l\u2019influence des livres d\u2019Agatha Christie d\u00e9vor\u00e9s toutes les semaines et l\u2019environnement des romans d\u2019aventures de Karl May, le carnet sp\u00e9cial se remplit d\u2019intrigues, avec un zeste de d\u00e9sert et d\u2019exotisme. J\u2019\u00e9cris pendant les r\u00e9cr\u00e9ations, pendant des cours sous la table, dans le tram du retour. Passion du moment, comme quelques ann\u00e9es apr\u00e8s po\u00e8mes et chansons.&nbsp; Qu\u2019est devenu le cahier&nbsp;? Juste un souvenir\u2026mais j&rsquo;ai retrouv\u00e9 les po\u00e8mes, pas si mal\u2026<strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>#12 | la grisaille, les dessous<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Grisaille. Ce n&rsquo;est pas du gris perle pigeon velours ce n&rsquo;est pas une couleur. C&rsquo;est atone \u00e7a aplatit envahit \u00e9touffe \u00e9teint. Ce sont des tentacules qui serrent l&rsquo;air dehors ton c\u0153ur dedans qui \u00e9tranglent tous tes \u00e9lans tes d\u00e9sirs. Ce n&rsquo;est pas tangible tu ne peux pas lutter tu te perds. R\u00e9veil, rebond, mets des couleurs dans ta t\u00eate sur les murs dans les cahiers sur les tableaux que tu peindras. Un ciel bleu de r\u00eave, une pomme rouge \u00e0 croquer, une fleur jaune de lumi\u00e8re. La vie.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>#13 | arr\u00eater le monde<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Grisaille. Morosit\u00e9. Flottement. Le t\u00e9l\u00e9phone sonne, appel de loin. Voix grave, profonde, douceur de velours, soleil du sourire. Je le vois marcher sur les chemins, je mets mes pas dans les siens, je d\u00e9couvre avec ses yeux, \u00e9coute les accents \u00e9trangers, ressens la chaleur, entends le battement des vagues, respire les odeurs d&rsquo;algues et de sel, je ne vois plus la grisaille, je ne ressens plus la tristesse, je plonge dans son monde, pendant quelques instants j&rsquo;ai quitt\u00e9 le mien.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>#03 | il aurait fallu Je m\u2019appr\u00eate \u00e0 traverser la route. Une voiture pile et s\u2019arr\u00eate brusquement. Coup d\u2019\u0153il vers le conducteur. Flash sur la passag\u00e8re. C\u2019est elle. Je suis s\u00fbre que c\u2019est elle malgr\u00e9 les essuie-glaces qui couinent et la pluie qui ruisselle sur le parebrise. Elle \u00e9tait mon amie il y a longtemps. 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