{"id":11079,"date":"2019-08-23T08:02:23","date_gmt":"2019-08-23T06:02:23","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=11079"},"modified":"2019-10-26T17:04:00","modified_gmt":"2019-10-26T15:04:00","slug":"berceaux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/berceaux\/","title":{"rendered":"Berceaux"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"753\" src=\"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/08\/E8E6B282-1421-4630-85F8-249993FF64A4-1024x753.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-11306\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/08\/E8E6B282-1421-4630-85F8-249993FF64A4-1024x753.jpeg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/08\/E8E6B282-1421-4630-85F8-249993FF64A4-420x309.jpeg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/08\/E8E6B282-1421-4630-85F8-249993FF64A4-768x564.jpeg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/08\/E8E6B282-1421-4630-85F8-249993FF64A4.jpeg 1392w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Nous sommes alors famille ab\u00eem\u00e9e en transit sur les boulevards des Mar\u00e9chaux, pr\u00e8s de la porte de Clichy, dans un appartement moderne en \u00e9tage \u00e9lev\u00e9, une grande pi\u00e8ce \u00e0 vivre douce et grise, table ronde et chaises en bois massif, style <em>western<\/em>, elles nous ont suivit ici et partout, tant que Pierrot a v\u00e9cu, un sofa sous les rayures r\u00eaches et color\u00e9es des couvertures kabyles un pouf en cuir, rapport\u00e9s d&rsquo;Alger, dans la chambre de Pierrot ses meubles laqu\u00e9s blancs, son parfum qui flotte m\u00eal\u00e9 \u00e0 l&rsquo;odeur des blondes qu&rsquo;elle fume sans cesse, tout le cossu transport\u00e9 depuis l&rsquo;\u00e9poque dor\u00e9e, le faste expatri\u00e9, mais le luxe v\u00e9ritable c&rsquo;est la fen\u00eatre de la salle de bain, dans son cadre en d\u00e9coupe majestueuse la silhouette blanche et sucr\u00e9e du  Sacr\u00e9-C\u0153ur, nous y avons pass\u00e9 quelques mois une ann\u00e9e, le temps que Pierrot rencontre Jacques, qu&rsquo;il nous regarde dormir, qu&rsquo;il d\u00e9cide de nous embarquer sur un bout de c\u00f4te normande confidentiel, lieu-dit Edenville. <\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;\u00celot c&rsquo;est une bicoque de bord de mer pour notre famille en recomposition. La porte d\u2019entr\u00e9e ouvre directement sur la seule pi\u00e8ce du bas, son flanc droit occup\u00e9 par un escalier \u00e9troit et raide qui monte au premier,&nbsp;un divan entour\u00e9 d&rsquo;un cosy de bois sombre coupe la pi\u00e8ce dans sa longueur \u00e0 mi hauteur, s\u00e9parant la cuisine du reste de l&rsquo;espace d\u00e9di\u00e9 aux repas, aux mots, \u00e0 l&rsquo;agitation. Sur les \u00e9tag\u00e8res du cosy, bibelots de cuivre d&rsquo;Alg\u00e9rie, quelques livres, une lampe et son verre d&rsquo;opale, un fant\u00f4me luminescent dedans. Les chaises <em>western<\/em> ont pris place autour de la table ronde, \u00e7a occupe un bon quart de la pi\u00e8ce, l&rsquo;odeur de bois cir\u00e9 lutte avec l&rsquo;humeur saline du sable, la plage est \u00e0 cinquante pas de la maison. Des usages d&rsquo;un autre temps, le seau de zinc rempli de galets noirs, ronds et lisses, doux sous la paume qui nourrissent le feu de la cuisini\u00e8re \u00e0 charbon, on fait sa toilette dans l&rsquo;immense \u00e9vier de fa\u00efence blanche, on tire l&rsquo;eau \u00e0 la pompe, une pompe en laiton, \u00e7a n&rsquo;amuse que moi, alors Jacques installe  le confort d&rsquo;une cabine de douche \u00e0 l&rsquo;\u00e9tage, dans la grande chambre. Apr\u00e8s d\u00eener je me cache sur la plus haute marche de l&rsquo;escalier, en embuscade derri\u00e8re le lambris peint de laque blanche jaunie, j&rsquo;\u00e9coute les grands qui tra\u00eenent en bas, \u00e0 l&rsquo;aff\u00fbt d&rsquo;un secret r\u00e9v\u00e9l\u00e9. \u00c0 l\u2019\u00e9tage, dans la chambre des parents l\u2019immense placard \u00e0 portes coulissantes en bois de plaquage, sur la plus haute \u00e9tag\u00e8re on dissimule la t\u00e9l\u00e9vision qu&rsquo;on ne regarde que les jours de f\u00eate ou le samedi apr\u00e8s-midi par mauvais temps, couch\u00e9s sur le grand lit parental. L&rsquo;autre chambre nous y dormons tous les trois un temps ensemble dans des lits superpos\u00e9s sur trois niveaux, cadre et pieds anguleux en m\u00e9tal laqu\u00e9 marine. Il faut de la place pour la naissance \u00e0 venir, on am\u00e9nage le grenier, la soupente est tapiss\u00e9e de papier peint fleuri, mon <em>Paroles<\/em> en bonne place sur la biblioth\u00e8que que Jacques a construit sur tout le mur nord, mon royaume sous les toits, une vigie sur le monde qui m&rsquo;appartient, le peuplier argent\u00e9 du jardin voisin, ses feuilles blanches sous la lune, son bruit l\u00e9ger dans le vent, la maison de l\u00e9gende en front de mer dont les plans auraient \u00e9t\u00e9 dessin\u00e9s par Eiffel, le ciel de feu les soirs d&rsquo;\u00e9t\u00e9. <\/p>\n\n\n\n<p>Corbera c&rsquo;est le berceau de la famille, c&rsquo;est un morceau de village Corse ancr\u00e9 dans le douzi\u00e8me arrondissement. Corbera c&rsquo;est comme un nom de  pays, ma grand-m\u00e8re habite \u00e0 Corbera, on f\u00eate No\u00ebl \u00e0 Corbera, mes parents ont v\u00e9cu leur premi\u00e8re ann\u00e9e de mariage \u00e0 Corbera, c&rsquo;est \u00e0 Corbera que ma m\u00e8re me d\u00e9pose, apr\u00e8s la mort de mon p\u00e8re, le temps qu&rsquo;elle reprenne ses esprits. Corbera c\u2019est quatre pi\u00e8ces o\u00f9 se sont entass\u00e9s depuis la Corse l\u2019arri\u00e8re grand-m\u00e8re, le grand-oncle, la grand-m\u00e8re, son mari et leur trois enfants, un an ou deux avant la guerre. Ma m\u00e8re y na\u00eet en mai 1940, un mois avant l&rsquo;exode, la famille d\u00e9sertera l&rsquo;appartement cet \u00e9t\u00e9 l\u00e0. L&rsquo;air de Corbera doit \u00eatre lourd encore de quarante ans d&rsquo;histoire familiale, travers\u00e9e par la guerre et des drames souterrains. Ce sont les bruits de Corbera qui m\u2019ont r\u00e9veill\u00e9e ce matin. Les notes du piano qu\u2019on a br\u00fbl\u00e9 pour supporter le froid terrible de f\u00e9vrier 42. Les coups frapp\u00e9s par les officiers allemands le 7 mars 1944, vers sept heures le matin, qui ont terroris\u00e9 les huit habitants encore endormis, le silence de mort qui s\u2019installe quand mon grand-oncle Antoine, r\u00e9sistant, quitte jambes lourdes et faibles l\u2019appartement o\u00f9 il ne reviendra jamais. Les cliquetis m\u00e9talliques effroyables de la grille accord\u00e9on de l\u2019ascenseur qui se referme. La nuit les cris de Pauline quand elle fait ses cauchemars, ces cris qui me terrifient enfants : Assassins !  Corbera c\u2019est la folie du grand-p\u00e8re Louis, il s&rsquo;y est perdu, un matin d&rsquo;apr\u00e8s guerre son regard s&rsquo;est fix\u00e9 dans le vide, il meurt en 1948, et la famille s\u2019accroche \u00e0 Corbera comme \u00e0 un roc. Il n\u2019y a plus que quatre habitants quand je d\u00e9couvre Corbera : ma grand-m\u00e8re Pauline, sa fille Annie, son mari mon oncle Simon, et leur fils Jean-Louis. On m\u2019accueille dans la salle \u00e0 manger, un buffet en ch\u00e2taigner mange un mur complet, dans les serrures des petites cl\u00e9s dor\u00e9es avec lesquelles je joue, des portes qui s&rsquo;ouvrent s&rsquo;\u00e9chappent les ar\u00f4mes de chocolats, de caramels, de biscuits qu&rsquo;on offre au caf\u00e9, parfum sucr\u00e9 m\u00eal\u00e9 de cire qui m&rsquo;\u00e9c\u0153ure. Au dessus du buffet la reproduction d&rsquo;une annonciation de Fra Angelico, dans un cadre moulur\u00e9 ancien \u2014\u00a0Il est probable que cette reproduction soigneusement encadr\u00e9e soit entr\u00e9e dans le d\u00e9cor familial avec mon arri\u00e8re grand-p\u00e8re maternel, Italien \u00e9migr\u00e9 en Corse autour de l\u2019an 1880. A Corbera La nourriture est diff\u00e9rente, la viande trop cuite par souci d&rsquo;hygi\u00e8ne, on me pr\u00e9pare des tartines de beurre au sucre pour le go\u00fbter, une soupe de vermicelles au lait pour le d\u00eener. Corbera c\u2019est une nuit enchant\u00e9e, la circulation calme de la rue, les moteurs comme une mar\u00e9e sourde illumin\u00e9e de phares dansants que je devine derri\u00e8re les double-rideaux verts en lainage, \u00e0 travers leurs fibres irr\u00e9guli\u00e8res la lumi\u00e8re du dehors dessine les contours d&rsquo;une for\u00eat imp\u00e9n\u00e9trable, le jet\u00e9 de lit en tuft de coton qui ondule en vagues r\u00e9guli\u00e8res, le velours que je fais glisser entre entre mes doigts pour trouver  le sommeil. Une lampe tripode dont les montants en m\u00e9tal noir forment des vrilles fascinantes, \u00e0 leur sommets les abats jours coniques sont comme les toits d un ch\u00e2teau gothique illumin\u00e9 qui donne sa couleur vert mordor\u00e9 \u00e0 Corbera. La douceur des tapis dits persans. Le myst\u00e8re du r\u00e9duit au fond du petit couloir, derri\u00e8re sa porte tapiss\u00e9e, vitr\u00e9e \u00e0 mi-hauteur, les cigarettes que le fr\u00e8re de Pierrot fume en cachette, les secrets de mes tantes, les punitions, la planche \u00e0 repasser, les chiffons et encaustiques, la f\u00ealure sur la vitre. Au cours de l&rsquo;\u00e9t\u00e9 1978 ma grand-m\u00e8re Pauline s&rsquo;effondre dans le petit couloir, devant la porte du r\u00e9duit. Je ne suis jamais retourn\u00e9e \u00e0 Corbera.<br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous sommes alors famille ab\u00eem\u00e9e en transit sur les boulevards des Mar\u00e9chaux, pr\u00e8s de la porte de Clichy, dans un appartement moderne en \u00e9tage \u00e9lev\u00e9, une grande pi\u00e8ce \u00e0 vivre douce et grise, table ronde et chaises en bois massif, style western, elles nous ont suivit ici et partout, tant que Pierrot a v\u00e9cu, un sofa sous les rayures r\u00eaches <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/berceaux\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">Berceaux<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":186,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[980],"tags":[228,1016,599],"class_list":["post-11079","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2019-interstice-2-a-la-recherche-des-maisons-perdues","tag-enfance","tag-famille","tag-piano"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/11079","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/186"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=11079"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/11079\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=11079"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=11079"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=11079"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}