{"id":111866,"date":"2023-03-05T21:35:00","date_gmt":"2023-03-05T20:35:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=111866"},"modified":"2023-03-05T21:35:01","modified_gmt":"2023-03-05T20:35:01","slug":"le-double-voyage-prologue-3","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/le-double-voyage-prologue-3\/","title":{"rendered":"#voyages | Grand Nord"},"content":{"rendered":"\n<p><strong><em>Prologue<br><\/em><\/strong>\u00c0 l&rsquo;est, je suis \u00e0 Podgorica, la ville-poussi\u00e8re, o\u00f9 les pizzas ont \u00e9galement succomb\u00e9 depuis trois si\u00e8cles au lobby de l\u2019ananas. L\u00e0, \u00e0 Subotica, la ville-militaire, le train s\u2019arr\u00eate \u00e0 la fronti\u00e8re pour que tous les plastiques soient fouill\u00e9s, de tristesse en soupir mais o\u00f9 la femme-flic te laisse dormir. Ou est-ce Ora\u0161je, la ville-violence, o\u00f9 l\u2019autoroute est encore \u00e9clair\u00e9e la nuit quand toute la vie revient devant les yeux et que le conducteur de l\u2019autocar bas-de-gamme emp\u00eache un meurtre sur un parking. Ou Lukavica, ville-timide, \u00e0 l\u2019h\u00f4tel Beograd o\u00f9 l\u2019eau chaude arrive quand elle le peut. Ou bien Beograd, ville-orange, \u00e0 l\u2019h\u00f4tel Lukavica o\u00f9 l\u2019eau chaude fait ce qu\u2019elle veut, avec au moins cinq devises diff\u00e9rentes en poche et aucune id\u00e9e du jour de la semaine o\u00f9 acheter un poulet et du caf\u00e9, \u00e0 proximit\u00e9 des graffitis contre l\u2019Am\u00e9rique. Je suis \u00e0 Budapest, ville-femme, quand \u00e7a respirait encore sur les longues avenues, quand le corps-art\u00e8re n\u2019\u00e9tait pas vici\u00e9 par la folie des hommes-cravates. Je suis \u00e0 Ljubljana, ville-trou noir, o\u00f9 je me souviens seulement du go\u00fbt du sucre raffin\u00e9. Je suis \u00e0 Sarajevo, la ville-ville, o\u00f9 le chauffeur de taxi n&rsquo;accepte aucun pourboire malgr\u00e9 les freins qui en auraient besoin. Sarajevo, o\u00f9 la brume cache les blessures imb\u00e9ciles de l\u2019homme-homme. Sarajevo, o\u00f9 je ne suis all\u00e9 qu\u2019une seule fois. Sarajevo, o\u00f9 je suis rest\u00e9.<br><br><strong><em>La nuit d&rsquo;avant<\/em><\/strong><br>La nuit avant le Grand Nord. La chambre d\u2019h\u00f4tel. Le savon emball\u00e9 dans un sachet de plastique individuel. La moquette \u00e0 laquelle on est allergique (\u00e7a nous vaudra une crise au beau milieu d\u2019un r\u00eave) (alors on prend un cacheton anticipativement) (on ne sait pas ce qu\u2019il y a dedans) (mais on fait confiance) (c\u2019est plus simple de faire confiance que s\u2019embrouiller la t\u00eate) (et la notice des m\u00e9dicaments est de toute fa\u00e7on impossible \u00e0 replier apr\u00e8s lecture). Le lit refait \u00e0 la mi-journ\u00e9e par la femme de m\u00e9nage exploit\u00e9e (m\u00e8re de substitution) et le thermostat (p\u00e8re de remplacement) d\u00e9r\u00e9gl\u00e9 par la folie humaine.<br><br>La nuit avant le Grand Nord. La chambre d&rsquo;h\u00f4tel. Le livre que l\u2019on lit plut\u00f4t que s\u2019octroyer le sommeil r\u00e9parateur qui conviendrait en pareilles circonstances. Est-ce qu\u2019on l\u2019emportera l\u00e0 o\u00f9 l\u2019on va, ce livre\u00a0? Quel compagnon d\u2019encre et de papier vaut le voyage\u00a0? Lequel d\u2019entre eux cristallisera parfaitement l\u2019\u00e9pop\u00e9e\u00a0? Un jour, il se dit, je d\u00e9buterai un dernier livre dont je n\u2019aurai pas le temps de terminer la lecture. La veille, je lui dirai \u00e0 demain mais de lendemain il n\u2019y aura pas. Alors, il me semble plus sage de le reposer sur la table de chevet et partir sans lui (de toute fa\u00e7on, la valise est boucl\u00e9e) (c&rsquo;est faux). Les agents peuvent traquer les livres auxquels on attache une importance d\u00e9mesur\u00e9e.<br><br><strong><em>L&rsquo;arriv\u00e9e dans la ville<\/em><\/strong><br>On arrivait \u00e0 Acanthe (secteur Nord) en train apr\u00e8s la succession de trois correspondances laissant le temps de constater la faillite interminable du service public et l\u2019\u00e9tat pitoyable du r\u00e9seau pour lequel on payait encore des taxes monstrueuses. Pannes moteur, vols de c\u00e2bles (<em>Mesdames et Messieurs, veuillez excuser ce d\u00e9sagr\u00e9ment, nous r\u00e9gulions le trafic<\/em>), absence d\u2019air, contr\u00f4le au faci\u00e8s (l\u2019Agence ne connaissait aucun probl\u00e8me de recrutement) (les p\u00e9nuries sectorielles \u00e9taient socialement orchestr\u00e9es). \u00c0 la tomb\u00e9e du jour, la brume nous accueillait dans la partie haute, essor\u00e9s de vivre encore.<br><br>On arrivait \u00e0 Acanthe (secteur Nord) en autocar apr\u00e8s un trajet p\u00e9rilleux de huit \u00e0 dix heures, de nuit, en empruntant des routes d\u00e9fonc\u00e9es. De stress, \u00e0 mesure que le chauffeur prenait des risques inconsid\u00e9r\u00e9s dans la partie montagneuse (j\u2019imagine qu\u2019un agent de la Travel Company lui tape sur les doigts en cas de retard) (ou l\u2019adr\u00e9naline l\u2019emp\u00eache de sombrer) (ou il souhaite simplement mourir) nous avions trouv\u00e9 le sommeil. Au matin, la brume nous accueillait dans la partie basse, un peu plus en vie.<br><br><strong><em>L&rsquo;impossible retour<br><\/em><\/strong>\u2026 et toujours ils refusaient les pourboires, m\u00eame en heure de pointe, dans les files-compte-gouttes. La radio diffusait alors des mots agglom\u00e9r\u00e9s comme un seul et unique son, seul et unique souffle. Les habitants parlaient une langue cod\u00e9e qui semblait changer chaque jour. Seule et unique langue. Les habitants recevaient une montre-cryptex le jour de leur dix-septi\u00e8me anniversaire. Le pollen volait ce jour-l\u00e0 pour aller se noyer dans le fleuve boueux qu\u2019aucun mot d\u2019amour ne draine. Les habitants cultivaient des algues dans des cubes de plastique gel\u00e9. Il fallait identifier les agents en pressant le pas pour ne pas rater le train vers nulle part. \u00c0 nouveau, le temps refermait le pi\u00e8ge sur les nouveau-n\u00e9s du jour.<br><br>\u2026 et toujours ils triaient les nouveaux arriv\u00e9s, ceux aux traits tir\u00e9s, celles aux peaux tartin\u00e9es d\u2019algues issues de l\u2019agriculture bio-fossile. S\u2019ouvraient alors des espaces standardis\u00e9s dont la superficie \u00e9tait proportionnelle aux places injustes occup\u00e9es par les habitants dans les files du souffle unique. Les agents brouillaient le r\u00e9seau des communications interpersonnelles et de l\u2019estime de soi par le biais de slogans d\u00e9nud\u00e9s. Les habitants subissaient une pression sur le nombre de kilowattheures de bons sentiments produits et consomm\u00e9s en ann\u00e9e de pointe. Il fallait pr\u00eater all\u00e9geance aux perturbateurs endocriniens. \u00c0 nouveau, la d\u00e9ception m\u2019envahissait tandis que j\u2019ouvrais les yeux sur un plafond de d\u00e9go\u00fbt.<br><br><strong><em>Halte sur la cosmoroute<br><\/em><\/strong>Par superstition personnelle, on peut \u00eatre tent\u00e9 de garer la voiture sur la m\u00eame place de parking. La plus \u00e9loign\u00e9e de l\u2019entr\u00e9e du restoroute. Une fa\u00e7on comme une autre d\u2019\u00e9viter de prendre une carte de membre dans un club de gym bas de gamme (\u00ab\u00a0Imaginez-vous en mieux\u00a0\u00bb). Passer en revue les plaques (vieux r\u00e9flexe). Dans le Grand Nord, ne jamais savoir s\u2019il faut payer avant ou apr\u00e8s ou pendant. Le m\u00eame caf\u00e9, le m\u00eame feuillet\u00e9 \u00e0 la viande (si on peut appeler \u00e7a de la viande).\u00a0<br><br>Par superstition personnelle, on peut choisir de garer le parking sur la m\u00eame voiture. Exploser les vitres du restoroute dans un r\u00eave-b\u00e9lier. Br\u00fbler nos cartes de fid\u00e9lit\u00e9 et d\u2019infid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 nous-m\u00eame (\u00ab\u00a0Cr\u00e8ve la plan\u00e8te avant qu\u2019elle ne te cr\u00e8ve, bro !\u00a0\u00bb). C\u2019est moi ou cette voiture nous suit ? Dans le Grand Nord, les agents sont partout. Ils grignotent des pizzas en plastique, ils grignotent des feuillet\u00e9s \u00e0 la viande (\u00e7a n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 de la viande), ils grignotent notre temps libre trop souvent confondu avec la notion de libert\u00e9. Ils grignotent nos cerveaux. On retrouvera deux gosses morts dans ce qu\u2019ils appelleront l\u2019attentat du restoroute. En v\u00e9rit\u00e9, je vous le dis, tout ceci finira mal.<br><br><strong><em>Hommage \u00e0 Nicolas Bouvier<\/em><\/strong><br>CAF\u00c9 \/\/ Un quartier r\u00e9sidentiel paisible. Toutes les maisons se ressemblent. Des chaises en plastique d\u00e9pareill\u00e9es, des tables d\u2019un blanc d\u00e9fraichi et joyeusement bancales. On ne d\u00e9barrasse que les assiettes vides. Un pays aux mille chiens mais aucun <em>doggy bag<\/em>. PONT \/\/ L\u2019impression qu\u2019il pourrait s\u2019effriter et plonger chiens, humains, pierres et souvenirs dans la rivi\u00e8re glac\u00e9e dont on a oubli\u00e9 le nom (dans le Grand Nord, toujours ce besoin maladif de nommer les choses). CHEMIN DE TERRE BATTUE \/\/ Ce qui est luxe sur les courts de tennis parisiens est ici synonyme de pauvret\u00e9. Dans le Grand Nord, Bj\u00f6rn Borg est une paire de chaussures de contrefa\u00e7on. Ici, on voit les traces de pas, on voit les avanc\u00e9es m\u00eames minuscules. Ici, on voit. H\u00d4TEL \/\/ Les toilettes sont mixtes et peuvent \u00eatre converties en espace de travail insonoris\u00e9s (recommandation de l\u2019agence). Distributeurs de savon liquide, fa\u00efences su\u00e9doises et ajusteurs de cravates. MARCH\u00c9 COUVERT \/\/ Une femme menace les touristes avec un couteau et leur aboie \u00e0 la gueule en sum\u00e9rien (fa\u00e7on de dire). Les toiles prot\u00e8gent du soleil, de la vie et des espoirs. GARE ROUTI\u00c8RE \/\/ On ne sait pas o\u00f9 elle commence et o\u00f9 elle finit. \u00c9paisses fum\u00e9es d\u2019\u00e9chappement. Chaleur concentr\u00e9e des cauchemars \u00e9cologistes alimentant les rumeurs de destitution des r\u00eaves. POSTE FRONTI\u00c8RE \/\/ On y croise des po\u00e8tes royalistes. Des panneaux appelant \u00e0 la vigilance, \u00e0 la d\u00e9lation et au r\u00e9gime. Des bureaux de la taille d\u2019un ascenseur immobile. PARKING \/\/ Vaste espace de couleur gris\u00e2tre. Nids-de-poule dont chacun contiendrait le monde dans de vieux mythes grecs. Tracer les emplacements r\u00e9serv\u00e9s aux voitures que plus personne ne peut acheter pour rendre hommage aux politiques keyn\u00e9siennes dict\u00e9es par Dieu (ou son assistante). STATION-SERVICE \/\/ Exactement pareille (\u00e0 quelques d\u00e9tails pr\u00e8s) \u00e0 la plus proche de votre domicile, sauf que l\u2019essence y est moins ch\u00e8re dans mes souvenirs.<br><br><strong><em>Qui raconte \u00e0 qui ?<\/em><\/strong><br>L\u2019ordre doit \u00eatre maintenu. O\u00f9 commence le Grand Nord et o\u00f9 finit-il\u00a0? L\u2019agent ajuste son borsalino et joint les bouts de ses doigts, formant un triangle sur sa bouche. Qui garde son couvre-chef \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des bureaux standardis\u00e9s est condamn\u00e9 \u00e0 perdre ses cheveux \u00e0 plus ou moins long terme (les greffes sont rembours\u00e9es \u00e0 75% par l\u2019Agence \u2013 ne pas proposer le remboursement complet est une question de principe). Soyez explicite. H\u00e9 bien, avant, les choses \u00e9taient ce qu\u2019elles \u00e9taient. On voulait s\u2019acheter une table, on allait chez le marchand de tables. On voulait une porte, on allait chez le marchand de portes. Maintenant, les tables sont des portes-tables (ou des tables-portes), les portes se prennent pour des fus\u00e9es-lave-vaisselle et le marchand n\u2019existe m\u00eame plus. Ou alors il n\u2019y en a plus qu\u2019un. Il s\u2019est dot\u00e9 d\u2019une majuscule noble. Il est devenu Le Marchand. Les caddies sans d\u00e9but ni fin sont naturellement \u00e9lectroniques et les cartes de fid\u00e9lit\u00e9 d\u00e9mat\u00e9rialis\u00e9es co\u00fbtent 15 dirhams arctiques et ont une date d\u2019expiration (au moins, \u00e7a c\u2019est honn\u00eate). Les villes se remplissent d\u2019espaces vides, de b\u00e2timents dont les murs ne renferment plus rien. On est tristes, on s\u2019emmerde au possible en attendant que la doc-machine vidange nos art\u00e8res. Au fait, pourquoi poser des questions dont vous avez d\u00e9j\u00e0 la r\u00e9ponse\u00a0?<br><br>Notre proposition est de garder une sorte d\u2019unit\u00e9. Quel est l\u2019int\u00e9r\u00eat de vous promener dans ces espaces glacials\u00a0? L\u2019agent mordille le bout de l\u2019un de ses nombreux doigts bien manucur\u00e9s. Je me souviens qu\u2019un homme-machine qui essayait de me refourguer tout un tas de produits bancaires avait les mains pleines d\u2019ecz\u00e9ma. Ce cancrelat pr\u00e9tendait que les salaires allaient augmenter \u00e0 hauteur de minimum 50 dollars sib\u00e9riens par mois \u00e0 mesure que le bureau standardis\u00e9 me rongerait le foie et toutes les pi\u00e8ces d\u2019origine (j\u2019avais ri) (ce fils de pute n\u2019\u00e9tait pas le lampadaire le plus \u00e9clair\u00e9 de la ruelle). Soyez pr\u00e9cis. H\u00e9 bien, aujourd\u2019hui, le caf\u00e9 se d\u00e9cline en davantage de variations que nos connexions synaptiques (depuis que bon nombre d\u2019entre elles ont fondu devant nos \u00e9crans). Je me souviens \u00eatre tomb\u00e9 amoureux d\u2019une femme (mon t\u00e9l\u00e9phone m\u2019assure qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait pas un andro\u00efde)\u00a0(fiabilit\u00e9 89%) au rayon d\u00e9veloppement personnel d\u2019une librairie. Quand elle pronon\u00e7a par erreur le mot \u00ab\u00a0litt\u00e9rature\u00a0\u00bb, le vent se mit \u00e0 souffler fort et j\u2019ai senti comme une douleur dans la poitrine. La ville n\u2019\u00e9tant pas bien grande, je n\u2019avais pas jug\u00e9 important de lui demander son num\u00e9ro. Depuis, les salaires ont augment\u00e9 de 350 dollars sib\u00e9riens (le panier \u00e9lectronique de la m\u00e9nag\u00e8re a n\u00e9anmoins grimp\u00e9 de plus 680 dollars dans le m\u00eame temps) et je ne l\u2019ai plus jamais revue. Je pense que je la cherche, tout simplement. On a fini\u00a0? \u00c0 qui je m\u2019adresse pour valider mon ticket de parking\u00a0?<br><br><strong><em>Un tout petit voyage<br><\/em><\/strong>[ SOUVENIR DE LA ROUTE ALLANT DE LA STATION OUEST \u00c0 LA STATION NORD ] Fr\u00e9d\u00e9riqua lisant \u00e0 voix-haute le manuscrit du mythe de la caverne tel que retranscrit par Platon pour y mettre en exergue les passages faibles (et il y en avait des tas au d\u00e9but) (faut jamais l\u00e2cher l\u2019affaire, voil\u00e0 ce que je crois) \/\/ Le bruit du moteur bien entretenu et lubrifi\u00e9 par l\u2019huile LONG-LIFE \/\/ C\u2019est \u00e9crit avec les pieds \/\/ Sans rire, \u00e7a me tombe des mains comme jamais (etc, etc) \/\/ Sur le bord de la route, des cadavres de chiens rong\u00e9s par l\u2019opulence \/\/ Il en reste toujours quelque chose aujourd\u2019hui [ SOUVENIR DE LA ROUTE ALLANT DE LA STATION OUEST \u00c0 LA STATION NORD ] Une manifestation d\u2019ouvriers pervertis par la fi\u00e8vre syndicale sur le dernier rond-point avant la station \/\/ Un blind\u00e9 perd patience, force le passage et emboutit rageusement les barricades de fortune, causant la mort d\u2019un gr\u00e9viste et en blessant s\u00e9rieusement deux autres \/\/ Coups de klaxon (quand tu ne sais pas quoi faire, klaxonne disait mon p\u00e8re) \/\/ Putains de gr\u00e9vistes \/\/ Les journaux parleront d\u2019ant\u00e9c\u00e9dents psychiatriques chez les meneurs et de fausses prescriptions de cachetons de m\u00e9thylph\u00e9nidate \u00e0 haute-dose [ SOUVENIR DE LA ROUTE ALLANT DE LA STATION OUEST \u00c0 LA STATION NORD ] Un jour de neige, un camion transportant des pneus d\u2019occasion se couche sur le flanc apr\u00e8s un virage \u00e0 droite \/\/ Des appels radios rappelant aux agents de la r\u00e9volution de d\u00e9marrer en seconde pour \u00e9viter de d\u00e9raper \/\/ J\u2019avais dit \u00e0 John d\u2019y aller mollo sur le schnaps de synth\u00e8se \/\/ Sacr\u00e9 John (haha) \/\/ C\u2019est un virage difficile quand la visibilit\u00e9 est r\u00e9duite (putain de bordel de John) \/\/ Le foss\u00e9 en rit encore [ SOUVENIR DE LA ROUTE ALLANT DE LA STATION OUEST \u00c0 LA STATION NORD ] Je venais de faire changer les plaquettes de freins \/\/ \u00c7a m\u2019avait co\u00fbt\u00e9 un bon paquet de dollars arctiques \/\/ Le garagiste voulant se la jouer professionnel (et haut de gamme) avait plac\u00e9 un accroche-r\u00e9troviseur rouge sp\u00e9cifiant de ne pas freiner trop brusquement sur les 1.000 premi\u00e8res bornes \/\/ J\u2019avais pas roul\u00e9 20 minutes que v\u2019l\u00e0-t-y pas qu\u2019un abruti \u00e9colo paradant sur un v\u00e9lo vintage me coupe la priorit\u00e9 m\u2019obligeant \u00e0 piler sur les freins \/\/ On raconte qu\u2019\u00e0 ce moment pr\u00e9cis un perroquet des neiges voletant par-l\u00e0 a appris un nouveau mot et qu\u2019il \u00e9tait du genre passif-agressif [ SOUVENIR DE LA ROUTE ALLANT DE LA STATION OUEST \u00c0 LA STATION NORD ] Une journ\u00e9e venteuse \/\/ Les \u00e9oliennes magiques turbinent vaille que vaille quinze ans apr\u00e8s leur obsolescence th\u00e9orique quand soudain, une pale se d\u00e9tache (personne, non, personne n&rsquo;aurait pu le pr\u00e9voir dira l\u2019audit commandit\u00e9 par le conseil d\u2019administration) causant un accident de la route\u00a0: deux passagers d\u00e9fenestr\u00e9s alors qu\u2019ils lisaient la Recherche du temps de travail perdu sur leurs smartphones fair-trade en laine de haricot \u00e0 air comprim\u00e9 \/\/ Para\u00eet que Marcel-Emmanuel Prost-Charcutiez n\u2019utilise pas l\u2019\u00e9criture inclusive \/\/ Putain de conservateur de merde \/\/ En ce temps-l\u00e0, on ne prenait plus le temps de couvrir les corps avec des draps \/\/ On devait br\u00fbler toute mati\u00e8re combustible pour cr\u00e9er de la chaleur sur laquelle on serait tax\u00e9 trois fois et demi si on avait contract\u00e9 un contrat variable-invariable-plein-de-petits-caract\u00e8res-disant-tout-et-son-contraire \/\/ Le prix \u00e0 payer pour vivre dans un monde s\u00e9curis\u00e9 \/\/ Le prix \u00e0 payer pour pouvoir continuer \u00e0 rouler \u00e0 la recherche de nos vies \/\/ Le prix \u00e0 payer pour esp\u00e9rer que la roue finisse par tourner \/\/ (et qu\u2019elle nous \u00e9crase enfin) \/\/ Seigneur\u00a0: faites qu\u2019elle nous \u00e9crase enfin\u00a0! \/\/ Seigneur\u00a0: faites qu\u2019elle nous lib\u00e8re de nos p\u00e9ch\u00e9s [ C\u2019\u00c9TAIT DU MOINS CE QU\u2019UN PIC VERT \u00c9LECTRIQUE AVAIT GRAV\u00c9 SUR LA PALE QUELQUE PART SUR LA ROUTE ALLANT DE LA STATION OUEST \u00c0 LA STATION NORD ]<br><br><strong><em>Reconstitutions Colomb<\/em><\/strong><br>Fr\u00e9d\u00e9riqua devait partir dans le Sud \u2013 elle avait fait les d\u00e9marches aupr\u00e8s du chef de station \u2013 il y avait des tonnes de formulaires \u00e9lectroniques qu\u2019Acrobat Reader ne lisait qu\u2019une fois sur deux \u2013 et le caf\u00e9 montait dans la cafeti\u00e8re italienne (fabriqu\u00e9e en Union sovi\u00e9tique) \u2013 il fallait pr\u00e9parer les dollars arctiques sur ce coup-l\u00e0 \u2013 et l\u2019Agence \u00e9tait devenue plus tatillonne sur les frais de bouche \u2013 il fallait que les plats soient au moins 38% vegan \u2013 que les assiettes ne soient pas trop en plastique dans l\u2019ensemble \u2013 que les pailles soient en bambou \u2013 etc etc \u2013 et l\u2019Agence c\u2019\u00e9tait une chose mais la S\u00e9cu en \u00e9tait une autre \u2013 d\u2019autres formulaires (en papier ceux-l\u00e0) mais la photocopieuse faisait [ n\u2019importe quoi, tout bonnement n\u2019importe quoi ] \u2013 et le monde entier \u00e9tait connect\u00e9 sur l\u2019algorithme de r\u00e9servation en ligne \u2013 et le prix des billets augmentait de minutes en minutes \u2013 et le caf\u00e9 s\u2019impatientait sur le gaz liqu\u00e9fi\u00e9 am\u00e9ricain \u2013 et l\u2019oncle Sam \u00e9tait serein [ \u00e7a oui ] \u2013 une erreur d\u2019encodage ou une h\u00e9sitation trop longue et les dollars arctiques de fondre comme la banquise [ ha ha ] \u2013 Fr\u00e9d\u00e9riqua devait partir dans le Sud \u2013 elle en parlait comme [ une n\u00e9cessit\u00e9 ] [ quelque chose de plus grand ] qu\u2019elle \u2013 c\u2019est comme le besoin imp\u00e9rieux de sortir d\u2019un bus alors que le voyage n\u2019est pas termin\u00e9 \u2013 c\u2019est arriver au bureau le matin et courir aux toilettes pour se passer de l\u2019eau sur le visage \u2013 on se passe l\u2019eau sur le visage et pourtant [ \u00e7a ne suffit pas ] [ qu\u2019est-ce qu\u2019il m\u2019arrive bon sang ] [ reprends-toi ] \u00e7a ne suffit pas \u2013 il faut sortir \u2013 pour respirer \u2013 s\u2019engouffrer dans le hall de l\u2019a\u00e9roport \u2013 avec une rose, des chaussures pas adapt\u00e9es, toutes les pi\u00e8ces d\u2019identit\u00e9 prouvant que nous sommes bien qui nous sommes, tous les formulaires papier et tous les formulaires \u00e9lectroniques de la terre \u2013 dire au revoir et ne pas se retourner \u2013 Fr\u00e9d\u00e9riqua devait partir dans le Sud \u2013 la station Nord ne lui disait rien \u2013 tout \u00e7a c\u2019\u00e9tait [ tracasseries ] impressions que tout conspirait contre elle \u2013 et des primes de risque mis\u00e9rables \u2013 toutes ces heures pass\u00e9es sur les routes pour tenter de convaincre \u2013 pour [ faire pression ] influencer l\u2019opinion en \u00e9tant toujours parfaite \u2013 toujours resplendissante \u2013 et [ resplendissante ] Fr\u00e9d\u00e9riqua l\u2019\u00e9tait toujours \u2013 mais le prix \u00e0 payer \u00e9tait trop \u00e9lev\u00e9 \u2013 la cafeti\u00e8re italienne avait vu passer trop de caf\u00e9 \u2013 trop de mots aussi \u2013 il y a trop de mots dans la station Nord \u2013 tous les canaux sont inond\u00e9s \u2013 les digues communicationnelles ont c\u00e9d\u00e9 [ depuis belle lurette ] [ c\u2019est une parole de vieux con mais c\u2019\u00e9tait mieux avant ] [ avant on se parlait ] [ les c\u00e2bles n\u2019\u00e9taient pas instantan\u00e9s ] \u2013 etc etc \u2013 Fr\u00e9d\u00e9riqua devait partir dans le Sud \u2013 et c\u2019est ce qu\u2019elle avait fini par faire \u2013 un agent de liaison l\u2019avait d\u00e9pos\u00e9e \u00e0 l\u2019a\u00e9roport \u2013 et elle s\u2019\u00e9tait envol\u00e9e pour la station Sud \u2013 avec une rose qu\u2019elle s\u2019\u00e9tait offerte elle-m\u00eame, des chaussures pas adapt\u00e9es \u00e0 la destination, un \u00e9tui \u00e0 guitare rempli d\u2019amour de contrebande et une Clark Nova reconditionn\u00e9e, h\u00e9rit\u00e9e de notre agent \u00e0 Tanger \u2013 un vieux bonhomme en pardessus gris \u2013 presque invisible [ le monde est rempli de Checkpoint Charlie, my dear] \u2013 aux derni\u00e8res nouvelles, Fr\u00e9d\u00e9riqua sillonne les routes du Sud, encore plus longues que celles du Nord \u2013 le cahotement des bus sovi\u00e9tiques battant au rythme de son c\u0153ur \u2013 travaillant les bribes d\u2019un nouvel alphabet \u2013 souriant au son des cafeti\u00e8res italiennes quand elles sont \u00e0 bout [ language is a virus, darling ]<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Prologue\u00c0 l&rsquo;est, je suis \u00e0 Podgorica, la ville-poussi\u00e8re, o\u00f9 les pizzas ont \u00e9galement succomb\u00e9 depuis trois si\u00e8cles au lobby de l\u2019ananas. L\u00e0, \u00e0 Subotica, la ville-militaire, le train s\u2019arr\u00eate \u00e0 la fronti\u00e8re pour que tous les plastiques soient fouill\u00e9s, de tristesse en soupir mais o\u00f9 la femme-flic te laisse dormir. 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