{"id":112084,"date":"2023-01-12T09:02:46","date_gmt":"2023-01-12T08:02:46","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=112084"},"modified":"2023-01-15T09:54:55","modified_gmt":"2023-01-15T08:54:55","slug":"le-double-voyage-prologue-5","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/le-double-voyage-prologue-5\/","title":{"rendered":"le double voyage |\u00a0Venise"},"content":{"rendered":"\n<p>Venise en janvier. Venise seule. Arriv\u00e9e le matin, par le train de nuit, enfin il me semble. Il me semble que la ville \u00e9tait froide, j\u2019ai du mal \u00e0 \u00e9crire le mot ville \u00e0 propos de Venise, pourtant c\u2019est une ville, mais tellement \u00e9loign\u00e9e de. De tout. Venise isol\u00e9e. Moi seule \u00e0 Venise en hiver. La place San Marco inond\u00e9e, jonch\u00e9e de planches sur\u00e9lev\u00e9es comme un quelconque chantier de construction trop mouill\u00e9. Je ne me souviens pas des histoires grises que je me racontais alors, mais me reste le souvenir lointain, intact, pr\u00e9gnant de ce caf\u00e9 o\u00f9 chaque jour je suis venue. Du temps \u00e0 perdre, sans rien perdre. Quelques heures \u00e0 ne rien attendre. Attendre malgr\u00e9 tout en regardant ce qui se passait. M\u2019impr\u00e9gner de l\u2019\u00e9tat d\u2019esprit des lieux. Je percevais la m\u00e9lancolie, la nostalgie, le d\u00e9s\u0153uvrement. Ceux des autres, les miens. J\u2019\u00e9tais assise l\u00e0, \u00e0 une petite table, si possible toujours au m\u00eame endroit, tel un ancrage possible, un d\u00e9but d\u2019habitude. \u00c0 boire des espresso, \u00e0 laisser les nuages filer et un peu plus loin les eaux, moir\u00e9es de gasoil, des canaux couler. J\u2019\u00e9tais l\u00e0 sans comprendre ce que ces hommes \u00e2g\u00e9s, \u00e9l\u00e9gants, en manteaux \u00e9pais, de qualit\u00e9 et chapeau feutre, se racontaient devant le bar. Chaque jour recouverte d\u2019une fine couche de solitude, mon qu\u2019est-ce que je fais l\u00e0 et ta pr\u00e9sence accueillante de patron de caf\u00e9 se retrouvaient. Un fil de d\u00e9sir entre toi et moi. Fragile. Mon d\u00e9sir de solitude aussi. Le soir dans ma chambre d\u2019h\u00f4tel, je lisais, dormais et r\u00eavais. De toi peut-\u00eatre. Je ne suis all\u00e9e ni \u00e0 l\u2019op\u00e9ra, ni au cin\u00e9ma. Pourtant ai-je sans doute repens\u00e9 \u00e0 \u00ab&nbsp;Mort \u00e0 Venise&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans Venise j\u2019ai march\u00e9. J\u2019ai suivi des inconnus&nbsp;pour d\u00e9couvrir leurs recoins, leurs impasses, l\u2019envers du d\u00e9cor. J\u2019ai march\u00e9 beaucoup, partout. Parcours en moi-m\u00eame. Un pied devant l\u2019autre sur les quelques marches d\u2019escalier des petits ponts. Quelles vies ai-je imagin\u00e9es derri\u00e8re&nbsp;ces lourdes portes ferm\u00e9es, ces fa\u00e7ades claires, parfois parsem\u00e9es de magnifiques moisissures&nbsp;? Qu\u2019ai-je vu des palais clos sur eux-m\u00eames&nbsp;? Les canaux qui les isolent&nbsp;? J\u2019ai regard\u00e9 les pieux dans l\u2019eau, les nuages blancs et boursouffl\u00e9s, les ponts gracieux, les arcades o\u00f9 s\u2019abriter, la brillance des gouttes de pluie et le reflet des grosses b\u00e2tisses dans les flaques. Ai-je lu Marguerite Duras ou Italo Calvino dans ma petite chambre d\u2019h\u00f4tel, dans les caf\u00e9s aux boiseries sculpt\u00e9es, aux lumi\u00e8res chaudes, au pass\u00e9 prestigieux&nbsp;? Et encore l\u2019omnipr\u00e9sence des \u00e9glises, sombres, des mus\u00e9es, froids et de leurs grandioses salles d\u2019exposition. Me sentir encore plus petite devant des toiles immenses, des plafonds infiniment hauts. Et regarder la peinture, toute cette peinture glorifiant Venise. \u00c7a fait beaucoup. Toute cette ville enferm\u00e9e sur elle-m\u00eame. Comme des poup\u00e9es russes, collectionnant leurs propres repr\u00e9sentations. Prisonni\u00e8re de son mythe, de ses propres r\u00e9f\u00e9rences. Et encore toutes ces anges d\u00e9lav\u00e9s, aux ailes d\u00e9ploy\u00e9s, aux sourires s\u00e9ducteurs, aux teintes si d\u00e9licates, aux bleus translucides, aux ors pass\u00e9s. Tant d\u2019archanges, j\u2019en aurais bien pris un, un pour moi toute seule. Pour me d\u00e9livrer de moi-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>Moi j\u2019\u00e9tais v\u00eatue de noir. Je m\u2019en souviens encore. Une robe noire droite, longue en laine, moulante. Mon corps seul, jeune encore, fin, dans les ruelles. Comme tout le monde, j\u2019\u00e9tais venue voir les tr\u00e9sors qui s\u2019enfuient, le temps qui passe et d\u00e9truit tout. Comme tout le monde, la d\u00e9cr\u00e9pitude et le d\u00e9but de la fin de cette cit\u00e9. La ville qui s\u2019enfonce, son histoire avec. Mais avant l\u2019effondrement franchir le Rialto encore une fois, et percevoir l\u2019odeur du bois humide des \u00e9choppes, pour touristes absents en janvier. Entendre une cloche sonner dans le silence p\u00e9n\u00e9trant. \u00c9couter des pas sur les dalles, la nuit. La nuit venait tr\u00e8s t\u00f4t, des silhouettes longues, marchant vite, pesamment, dans les ruelles l\u2019accompagnaient. Le brouillard m\u2019enveloppait, tel un halo autour des r\u00e9verb\u00e8res. Matin et soir le brouillard. Et puis le cimeti\u00e8re de San Michele, ses cypr\u00e8s d\u00e9coupant l\u2019horizontalit\u00e9, ses all\u00e9es et contre-all\u00e9es d\u00e9sertes. Et c\u2019est tout. C\u2019est tout Venise.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Venise en janvier. Venise seule. Arriv\u00e9e le matin, par le train de nuit, enfin il me semble. 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