{"id":112117,"date":"2023-03-25T17:54:42","date_gmt":"2023-03-25T16:54:42","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=112117"},"modified":"2023-05-21T22:40:02","modified_gmt":"2023-05-21T20:40:02","slug":"voyage-prologue","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/voyage-prologue\/","title":{"rendered":"#voyages | derri\u00e8re\/devant"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\"><\/h2>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">#7 Un tout petit voyage<\/h2>\n\n\n\n<p>\u200bChez nous c\u2019est vers le&nbsp;Sud ou&nbsp;vers le&nbsp;Nord. Surtout&nbsp;le&nbsp;Sud.&nbsp;Le vent vient de l\u2019Ouest, nous le laissons souffler et se briser sur l\u2019immeuble pos\u00e9 en travers de sa route.&nbsp;Enfants,&nbsp;debout \u00e0 l\u2019angle de l\u2019escalier 1, nous nous posons sur le vent, bras ouverts, comme les grands oiseaux blancs sur l\u2019affiche du mur de l\u2019\u00e9cole.&nbsp;<br>Mais \u00e0 part le vent qui vient&nbsp;jusqu\u2019\u00e0 nous, nous n\u2019allons pas \u00e0 l\u2019ouest. Quant \u00e0 l\u2019est, il n\u2019existe pas&nbsp;encore.&nbsp;Non. Nous c\u2019est&nbsp;le Sud ou&nbsp;bien&nbsp;le Nord.&nbsp;Surtout le Sud.&nbsp;C\u2019est pratique, on habite pr\u00e8s de la Nationale&nbsp;7. Parents d\u00e9racin\u00e9s en r\u00e9gion parisienne.&nbsp;La famille est rest\u00e9e au pays, un pays circonscrit au pied du Suc d\u2019Eyme,&nbsp;entre le Puy en Velay, Coubon, Saint Didier la Seauve, Sainte Sigol\u00e8ne,&nbsp;Bessamorel, Yssingeaux, Saint Julien&nbsp;du Pinet, Rosi\u00e8res,&nbsp;Retournac, Vaunac.<\/p>\n\n\n\n<p>En train&nbsp;un week-end sur deux, c\u2019est le grand d\u00e9part vers les origines. Un p\u00e8re cheminot, quatre permis rose&nbsp;et hop, le&nbsp;train de banlieue gris m\u00e9tallique&nbsp;nous am\u00e8ne \u00e0&nbsp;Paris&nbsp;gare de Lyon et&nbsp;l\u00e0, transfert dans le&nbsp;train de nuit,&nbsp;wagon \u00e0 6 couchettes, couverture grise r\u00e2peuse,\u00ab&nbsp;je voudrais tant dormir en haut&nbsp;!&nbsp;\u00bb,&nbsp;en route vers le sud. Les draps blancs&nbsp;sont travers\u00e9s d\u2019une bande bleue&nbsp;:&nbsp;SNCF SNCF SNCF&nbsp;SNCF\u2026 La musique des mots accompagne&nbsp;le roulement des wagons sur les rails. Coups de sifflet&nbsp;r\u00e9p\u00e9t\u00e9s,&nbsp;une voix forte&nbsp;annonce chaque arr\u00eat,&nbsp;les noms des gares&nbsp;s\u2019\u00e9gr\u00e8nent&nbsp;comme des po\u00e8mes, tous oubli\u00e9s, dommage, et&nbsp;les rideaux pliss\u00e9s&nbsp;et poussi\u00e9reux ballottent aux fen\u00eatres laissant danser des raies de lumi\u00e8re sur les parois obscures du compartiment, avant que le train ne reparte apr\u00e8s un ultime coup de sifflet et de nouveau le noir et de nouveau le roulement sur les rails.<br>Il faut une&nbsp;nuit pour rejoindre Le Puy.&nbsp;C\u2019est rapide, dit papa.&nbsp;En comptant la Micheline ou le bus poussif. A l\u2019arriv\u00e9e les cousins&nbsp;nous attendent,  tous align\u00e9s,&nbsp;avec des mines de conspirateurs.&nbsp;On se regarde un peu \u00e9tonn\u00e9s de se reconna\u00eetre apr\u00e8s ces deux semaines pass\u00e9es loin les uns des autres. Nous qui vivons au bout du monde,&nbsp;\u00e0 la capitale&nbsp;comme ils disent,&nbsp;ou&nbsp;c&rsquo;est tout comme, nous risquons de devenir&nbsp;diff\u00e9rents,&nbsp;c\u2019est forc\u00e9,&nbsp;d\u2019ailleurs nous parlons \u00abpointu \u00bb et un jour, peut-\u00eatre qu\u2019en arrivant on se d\u00e9couvrira tout \u00e0 fait \u00e9trangers. La m\u00e9m\u00e9 soupire d\u2019aise&nbsp;: le bon air va faire du bien&nbsp;aux petits.&nbsp;Docile, j\u2019ouvre la bouche pour avaler le bon air sans toutefois sentir la diff\u00e9rence&nbsp;entre ce que je respire&nbsp;ici et l\u00e0&nbsp;o\u00f9 je vis.<\/p>\n\n\n\n<p>Un jour papa ach\u00e8te une voiture. Une ondine gris m\u00e9tallis\u00e9.&nbsp;Je ne sais pas comment elle a atterri&nbsp;sur le grand parking au pied de l\u2019immeuble. Comme papa n\u2019a pas encore son permis, chaque soir nous allons nous asseoir dans la voiture, les enfants sur la banquette arri\u00e8re rouge. Papa fait ronfler le moteur en faisant semblant de tourner le volant et \u00e0 l\u2019arri\u00e8re nous basculons, ravis, de droite et de gauche, en poussant de petits cris.<\/p>\n\n\n\n<p>Premier trajet en voiture,&nbsp;\u00e7a y est. On part, c\u2019est&nbsp;une aventure. La route&nbsp;est tellement longue&nbsp;qu\u2019il faut&nbsp;nous&nbsp;arr\u00eater en chemin chez des amis \u00e0 Moulin qui nous h\u00e9bergent&nbsp;pour la nuit.<br>La nationale 7&nbsp;n\u2019en finit pas de filer vers le Sud.&nbsp;Pass\u00e9 Saint-Etienne, c\u2019est la grande c\u00f4te qui laisse sur la gauche Saint Didier et Sainte Sigol\u00e8ne o\u00f9 le p\u00e9p\u00e9 est enterr\u00e9. Puis&nbsp;ce sont des&nbsp;petites d\u00e9partementales qui serpentent entre les sucs. Regarde la route,&nbsp;dit maman qui anticipe&nbsp;mon mal au&nbsp;coeur.&nbsp;Le long de la chauss\u00e9e sinueuse&nbsp;des plots&nbsp;blancs&nbsp;surmont\u00e9s d\u2019une&nbsp;t\u00eate&nbsp;rouge suivent les courbes du trac\u00e9. C\u2019est&nbsp;le signal, nous sommes presqu\u2019arriv\u00e9s. Nous chantons \u00e0 tue-t\u00eate&nbsp;: les cigarettes, les cigarettes, les ci&nbsp;! les cigarettes\u2026 &nbsp;Quand&nbsp;la ligne de plots s\u2019arr\u00eate,&nbsp;nous nous&nbsp;arr\u00eatons&nbsp;de chanter, quand elle repart&nbsp;nous&nbsp;reprenons&nbsp;de plus belle,&nbsp;\u00e0 la syllabe pr\u00e8s, l\u00e0&nbsp;o\u00f9 nous nous sommes arr\u00eat\u00e9s. Apr\u00e8s&nbsp;le Pont de Bessamorel et la travers\u00e9e&nbsp;d\u2019Yssingeaux, les plots s\u2019affinent mais toujours en blanc et rouge. Nous&nbsp;repartons&nbsp;avec&nbsp;notre chanson&nbsp;en la transformant au regard de l\u2019\u00e9paisseur des plots dress\u00e9s comme des brindilles sur le bord de la route&nbsp;: les allumettes, les allumettes les a&nbsp;! les allumettes\u2026 Puis on enjambe le Ramel, &nbsp;la silhouette massive du suc d\u2019Eyme se dessine sur le bleu du ciel . Enfant je croyais que le suc d\u2019Eyme s\u2019\u00e9crivait Aime. Quand j\u2019ai d\u00e9couvert la v\u00e9rit\u00e9, c\u2019est comme si quelque chose m\u2019avait \u00e9t\u00e9 vol\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus je grandis, plus le trajet raccourcit. Bient\u00f4t, plus besoin de s\u2019arr\u00eater \u00e0 Moulin. La route se fait en une journ\u00e9e ou en une nuit, car papa aime conduire la nuit. Il prend un cachet qui lui dilate les pupilles pour mieux voir dans le noir et ne pas s\u2019endormir.&nbsp;On dirait un hibou avec ses sourcils broussailleux. J\u2019aime ces voyages&nbsp;o\u00f9&nbsp;je flotte entre veille et sommeil,&nbsp;berc\u00e9e par le ronronnement du moteur,&nbsp;balay\u00e9e par les lumi\u00e8res que&nbsp;l\u2019on croise&nbsp;suivies de&nbsp;plong\u00e9es dans l\u2019obscurit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, arrive l\u2019autoroute A6.&nbsp;Toujours vers le Sud.&nbsp;C\u2019est encore plus rapide.&nbsp;A pr\u00e9sent je connais la rose des vents et le chemin que fait le soleil. Chaque chose est \u00e0 sa place et je sais enfin o\u00f9 est ma droite&nbsp;et&nbsp;ma gauche. Parce que pendant un temps, j\u2019\u00e9tais perdue. On m\u2019avait expliqu\u00e9,&nbsp;quand j\u2019\u00e9tais en classe assise face au bureau, que la droite se trouvait du c\u00f4t\u00e9 du couloir vitr\u00e9 et la gauche du c\u00f4t\u00e9 des fen\u00eatres ouvertes sur la cour de r\u00e9cr\u00e9. Tout allait bien jusqu\u2019au jour o\u00f9 je suis mont\u00e9e sur l\u2019estrade, dos au tableau, face \u00e0 la&nbsp;classe et que la droite et la gauche ont brusquement chang\u00e9 de&nbsp;place&nbsp;sans que je comprenne pourquoi.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Parfois, on roule&nbsp;vers le Nord, direction Paris.&nbsp;C\u2019est plus&nbsp;rare.&nbsp;On&nbsp;s\u2019arr\u00eate&nbsp;\u00e0 Orly. C\u2019est&nbsp;la sortie du dimanche. Celle que l\u2019on fait les jours de f\u00eate, d\u2019anniversaire ou quand parfois, mais c\u2019est exceptionnel, un membre de la famille vient&nbsp;nous rendre visite. On monte&nbsp;sur la terrasse ouverte au public pour regarder&nbsp;les avions atterrir et d\u00e9coller. Avec une pi\u00e8ce gliss\u00e9e dans le t\u00e9lescope on peut m\u00eame&nbsp;les voir de pr\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p>Le&nbsp;dimanche soir&nbsp;aussi, on&nbsp;monte&nbsp;au 12\u00e8me \u00e9tage&nbsp;chez les parents d\u2019Emmanuelle&nbsp;qui est partie pour trois ans \u00e0 Kourou en&nbsp;Guyanne&nbsp;o\u00f9 son p\u00e8re construit des fus\u00e9es,&nbsp;pour regarder&nbsp;le ruban de lumi\u00e8res du gigantesque bouchon des retours de week-end&nbsp;ou de vacances&nbsp;sur l\u2019autoroute A6. C\u2019est&nbsp;tr\u00e8s beau. J\u2019aime me trouver l\u00e0,&nbsp;dans une maison \u00e9trang\u00e8re vide de ses habitants, front coll\u00e9 contre la vitre froide, vigie immobile en haut de l\u2019immeuble,&nbsp;les regardant,&nbsp;eux tous assis, au loin l\u00e0-bas, qui reviennent&nbsp;d\u2019ailleurs, du sud&nbsp;forc\u00e9ment, ils tracent&nbsp;vers le nord jusqu\u2019\u00e0 Paris au moins, car apr\u00e8s je ne sais&nbsp;pas&nbsp;encore&nbsp;ce qui se trouve&nbsp;derri\u00e8re, \u00e0 part la Seine, bien s\u00fbr, que j\u2019ai observ\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9cole sur la carte de France, qui file avec ses m\u00e9andres direction plein ouest comme un serpent bleu, elle avance jusqu\u2019aux&nbsp;vagues de&nbsp;l\u2019oc\u00e9an.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis vient la fin du p\u00e9riple. Vider la maison o\u00f9 les parents se sont install\u00e9s \u00e0 la retraite, avant qu&rsquo;elle ne soit vendue. Dire adieu au portail massif de la propri\u00e9t\u00e9 familiale. Adieu le petit bois et le ruisseau. Adieu la cabane et les deux bassins en pierre, celui des poissons rouges et celui des enfants. Adieu le potager, le verger, le pigeonnier, la table ronde, l&rsquo;all\u00e9e des tilleuls et sa tonnelle, la grange remplie de foin de la tata Marie, le puits de la sorci\u00e8re, l\u2019\u00e9curie et les vaches de l\u2019oncle Pierre, les ruines du vieux ch\u00e2teau qui a br\u00fbl\u00e9 et sous les ruines les caves vo\u00fbt\u00e9es avec les chauve-souris. Adieu les coins aux champignons que papa voulait me transmettre et que je n&rsquo;ai jamais r\u00e9ussi \u00e0 m\u00e9moriser. Les oncles et les tantes sont morts. M\u00e9m\u00e9 aussi. Les cousins sont devenus des \u00e9trangers. Seul le Suc d&rsquo;Eyme reste immuable, toujours \u00e0 sa place. <br>Lors du dernier trajet, j&#8217;emporte  avec moi sa silhouette massive que je saurais reconna\u00eetre entre 1000 et que je peux retracer au millim\u00e8tre pr\u00e8s la nuit, quand je ne dors pas et que je remets mes pas sur la route des origines.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">#6 <strong>Littorals<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p><strong>G\u00e9n\u00e8se<\/strong><br>Enfant, habiter un immeuble paquebot sur les coteaux de la Seine. Imaginer le vent d\u2019ouest charg\u00e9 d\u2019embruns qui remonte de l\u2019oc\u00e9an. Ouvrir la bouche pour le go\u00fbter.<br>Au lyc\u00e9e, observer les chantiers de construction qui transforment le village en ville nouvelle. R\u00e9citer Eluard : <em>\u2026 Et les grues qui se vantent de voir au loin les vagues\u2026&nbsp;<\/em><br>S\u00e9cher les cours. Courir \u00e0 deux, main dans la main pour rejoindre les rives de la Seine. Regarder passer les p\u00e9niches, franchir l\u2019\u00e9cluse ou p\u00eacher des \u00e9crevisses. &nbsp;Les mariniers agitent la main : Salut les amoureux. R\u00eaver d\u2019un ailleurs plein de mers et d\u2019oc\u00e9ans sans savoir que le plus beau voyage se vit \u00e0 cet instant.<br><br><strong>Partir<\/strong><br>Partir pour se laver la t\u00eate comme on dit, chercher des \u00e9bouriffements et boire l\u2019eau des oc\u00e9ans partout (Atlantique, Pacifique, Arctique, Indien\u2026) et l\u2019eau de toutes les mers rencontr\u00e9es (M\u00e9diterran\u00e9e, Eg\u00e9e, mer Morte, mer Rouge, de Chine\u2026). Chacune a sa temp\u00e9rature mais c\u2019est toujours le m\u00eame go\u00fbt, s&rsquo;en \u00e9merveiller, sauf la mer morte bien s\u00fbr, celle-l\u00e0 carr\u00e9ment imbuvable.<br>Mais qui donc a \u00e9crit&nbsp;: \u2026<em>La mer, notre m\u00e8re \u00e0 tous\u2026<\/em><br><br><strong>Cadeau<\/strong><br>Parfois un voyage dans le voyage. Avec un masque et un tuba, d\u00e9couvrir l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la terre au-dessous du niveau z\u00e9ro. Danser, l\u00e9g\u00e8re. <br>R\u00e9citer Eluard (encore) <em>: <\/em>\u2026<em>Les poissons, les nageurs, les bateaux transforment l&rsquo;eau \/  <em>L\u2019eau est douce et ne bouge que pour ceux qui la touchen<\/em>t \/ Le poisson avance comme un doigt dans un gant, le nageur danse lentement et la voile respire&#8230; <\/em><br><br><strong>Entre deux<\/strong><br>O\u00f9 se trouve l\u2019origine du monde ?&nbsp;<br>H\u00e9misph\u00e8re nord ou h\u00e9misph\u00e8re sud ?<br>Transpirer ou grelotter ?<br>Bleu ou gris ?<br>Blanc ou nuit ?<br>Cartographier les territoires de po\u00e9sie ?<br>Go\u00fbter la mer ou bien le ciel ?&nbsp;<br>Sir\u00e8nes ou f\u00e9es ?<br>Lave ou miel ?&nbsp;<br>Sable noir ou clair ?&nbsp;<br>Tu pr\u00e9f\u00e8res un lit dans les \u00e9toiles ou sous un glacier ?&nbsp;<br>Tu veux une \u00eele ou une presqu\u2019\u00eele ?&nbsp;<br>Faille sismique ou tectonique ?&nbsp;<br>Tu veux mentir ou te noyer ?&nbsp;<br>Marcher sur l\u2019eau ou te diluer ?&nbsp;<br>Te fondre ou te retrouver ?<br>R\u00e9citer Michaux&nbsp;: <em>\u2026 Je vous \u00e9cris d\u2019un pays lointa<\/em>in&#8230;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Sud<br><\/h2>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">#1 La nuit d&rsquo;avant<\/h2>\n\n\n\n<p id=\"Lanuitd'avantGR\"><a href=\"#Lanuitd'avantGR\" data-type=\"internal\" data-id=\"#Lanuitd'avantGR\">Cette nuit-l\u00e0, elle s\u2019est couch\u00e9e tard parce qu\u2019elle sait qu\u2019elle ne va pas beaucoup dormir voire pas du tout et allong\u00e9e dans l\u2019obscurit\u00e9<\/a>, elle pense au temps de l\u2019attente avant le d\u00e9part et plus elle y pense plus le temps s\u2019\u00e9tire et elle ne sait pas si c\u2019est insupportable ou d\u00e9licieux tandis que le coucou, lui, bat son rythme r\u00e9gulier, mais comment fait-il celui-l\u00e0, quand on conna\u00eet l\u2019impermanence du temps qui ne coule pas, comme l\u2019explique Michel Serres, mais qui percole et ses pieds s\u2019agitent sous la couette \u00e0 l\u2019aube de ce voyage dans ce pays qu\u2019elle aime tant et tant de lieux \u00e0 d\u00e9couvrir encore, m\u00eame si elle s\u2019y est rendue plusieurs fois en train et en avion mais aussi en voiture et en bateau et c\u2019est cette derni\u00e8re fa\u00e7on de voyager qu\u2019elle pr\u00e9f\u00e8re m\u00eame si c\u2019est plus long, moins confortable mais quel bonheur d\u2019approcher Igoumenitsa, accroch\u00e9e \u00e0 la rambarde m\u00e9tallique du bateau, humant l\u2019air \u00e0 la recherche de l\u2019odeur de la Gr\u00e8ce qui, elle le sait, sent le gasoil et le tarama et c\u2019est ce qu\u2019elle va faire demain, ce long voyage en voiture jusqu\u2019\u00e0 Venise, traverser la France mais toujours \u00e0 l\u2019id\u00e9e de prendre la route en voiture, ce pincement d\u2019inqui\u00e9tude depuis cet accident, il y a longtemps sur la route de l\u2019ex Yougoslavie, une nuit, trop d\u2019heures de conduite et le chauffeur s\u2019\u00e9tait endormi, rien de grave et elle ne veut pas y penser toute \u00e0 la joie de ce d\u00e9part, alors elle se projette \u00e0 Venise o\u00f9 elle sera dans deux jours pour monter dans le Ferry et rejoindre Patras avec ce souci des routes \u00e0 prendre et de celles infiniment plus nombreuses qu\u2019elle ne prendra pas et c\u2019est toujours un miracle, pense-t-elle, d\u2019arriver l\u00e0 o\u00f9 on a pr\u00e9vu, quand les routes sont si nombreuses et le monde si grand mais soudain, le vent fait claquer le volet de l\u2019entr\u00e9e, s\u00fbrement mal accroch\u00e9 comme cela arrive parfois, alors elle se l\u00e8ve dans le noir et pense \u00e0 la temp\u00e9rature du monde et combien elle va transpirer dans quatre jours, sans doute sera-t-elle \u00e0 Galaxidi avec le projet d\u2019atteindre Thessalonique, peut-\u00eatre m\u00eame la fronti\u00e8re turque, ce n\u2019est pas elle qui s\u2019est occup\u00e9e de l\u2019itin\u00e9raire, c\u2019est vrai qu\u2019elle se laisse porter comme souvent lorsqu\u2019il s\u2019agit de vacances, mais ce qu\u2019elle sait en revanche, c\u2019est qu\u2019elle aura chaud bient\u00f4t, avec la transpiration qui perle au-dessus des l\u00e8vres et ce bonheur de se glisser dans l\u2019eau pour se rafra\u00eechir avec masque palme et tuba et&nbsp;nager \u00e0 la rencontre de la face cach\u00e9e de la Gr\u00e8ce, oui elle aura chaud, pense-t-elle en frissonnant tout en traversant la maison et bien s\u00fbr, cette mise en mouvement du corps dans la nuit, la veille du d\u00e9part, la ram\u00e8ne \u00e0 d\u2019autres pas lorsqu\u2019elle foulait cette terre s\u00e8che et caillouteuse, gorg\u00e9e de soleil et la rapproche un peu plus encore, semble-t-il, de sa destination prochaine, ou plut\u00f4t le souhaite-t-elle, tandis que le temps ralentit \u00e0 pr\u00e9sent, \u00e7a commence \u00e0 bien faire cette nuit qui n\u2019en finit pas et ce coucou qui se tra\u00eene lamentablement alors elle acc\u00e9l\u00e8re le pas comme elle le fait parfois dans les trains lorsque le voyage s\u2019\u00e9ternise et qu\u2019elle a le sentiment qu\u2019\u00e0 marcher vivement d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre de la rame, le train arrivera plus vite.<br><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">#2 L&rsquo;arriv\u00e9e<\/h2>\n\n\n\n<p>Le voyage n\u2019en finit pas de finir depuis que\u200b \u200bnous avons embarqu\u00e9 pour cette derni\u00e8re \u00e9tape sur un bateau \u00e0 moteur pour rejoindre l\u2019Ile, peut \u00eatre un bateau de p\u00eache am\u00e9nag\u00e9 pour r\u00e9pondre \u00e0 la demande touristique\u200b,\u200b avec un espace voyageur ferm\u00e9 o\u00f9 nous nous sommes assis les uns derri\u00e8re les autres, en rang par deux, sur des banquettes en bois arrim\u00e9es au plancher&nbsp;tandis qu&rsquo;un homme bougon passe en articulant des mots incompr\u00e9hensibles pour r\u00e9clamer le prix de la travers\u00e9e, inconnu de nous et ce n\u2019est pas faute d\u2019avoir demand\u00e9, mais nous n\u2019avons pas obtenu de r\u00e9ponse ce qui nous inqui\u00e8te car notre budget est extr\u00eamement limit\u00e9, privil\u00e8ge de la jeunesse &#8211; j\u2019ai encore mes longues nattes brunes et tes cheveux dor\u00e9s atteignent tes \u00e9paules toi qui aujourd\u2019hui te rase le cr\u00e2ne &#8211; nous sommes donc tr\u00e8s attentifs au tarif demand\u00e9 \u00e0 chaque passager dans un anglais approximatif accompagn\u00e9 de mots aux sonorit\u00e9s inconnues car cette langue m\u2019est \u00e9trang\u00e8re et ne ressemble \u00e0 rien de ce que nous connaissons, m\u00eame si ce pays m\u2019a toujours paru familier et qu\u2019aujourd\u2019hui apr\u00e8s une multitude de voyages l\u00e0-bas je le connais sans doute mieux que la France, un comble, m\u00eame si je ne parle toujours pas la langue, \u00e0 part quelques mots comme <em>kalimera, kalinikta, efkaristo, parakalo<\/em>\u2026 et tandis que l\u2019homme distribue des tickets qui ne sont que des bouts de papier jauni qu\u2019il d\u00e9chire \u00e0 la h\u00e2te en \u00e9change de pi\u00e8ces et de billets, nous l\u2019\u00e9coutons \u00e9noncer ses tarifs qui grimpent au fur et \u00e0 mesure qu\u2019il se rapproche de nous et nous comprenons que les prix fluctuent en fonction de la nationalit\u00e9 des passagers : espagnols, hollandais, anglais, allemands, am\u00e9ricains et nous nous recroquevillons int\u00e9rieurement car il n\u2019est pas possible pour nous de rivaliser avec les tarifs \u00e9nonc\u00e9s et certainement pas avec celui des am\u00e9ricains, mais d\u00e9j\u00e0 il est l\u00e0 devant nous, visage burin\u00e9 par la mer, cheveux bruns et drus en bataille, il demande : fran\u00e7ais ? Nous acquies\u00e7ons en nous demandant ce qu\u2019ils peuvent bien faire des passagers qui n\u2019ont pas de quoi payer car nous sommes \u00e0 pr\u00e9sent en pleine mer et la houle augmente et l\u2019homme \u00e9carte un peu les jambes et fl\u00e9chit les genoux pour rester stable puis il lance un prix qui correspond au 20\u00e8me demand\u00e9 aux am\u00e9ricains, au 10\u00e8me demand\u00e9 aux allemands, etc. et soulag\u00e9s, nous achetons nos pr\u00e9cieux tickets, tandis que derri\u00e8re nous une famille grecque paie \u00e0 4 le quart de ce que avons pay\u00e9 \u00e0 2 et que le bateau \u00e0 pr\u00e9sent frappe les vagues et tangue de plus en plus fort et le personnel de bord devient tout \u00e0 coup f\u00e9brile &#8211; pas assez de gilets de sauvetage &#8211; tandis que les passagers s\u2019agitent et je p\u00e2lis d\u2019un coup le ventre retourn\u00e9, alors tu m\u2019attrapes la main fermement et tu m\u2019emm\u00e8nes \u00e0 l\u2019arri\u00e8re du bateau sur un minuscule pont ouvert rempli de cordages, balay\u00e9 par des vagues puissantes, si bien que tu nous arrimes \u00e0 ce pont pour que nous ne puissions pas tomber \u00e0 l\u2019eau et serr\u00e9s l\u2019un contre l\u2019autre, tremp\u00e9s, le froid nous gagne peu \u00e0 peu, l\u2019horizon a disparu derri\u00e8re des montagnes d\u2019\u00e9cume et nous ne faisons qu\u2019un avec cette coque de noix qui semble se renverser \u00e0 chaque nouvelle pouss\u00e9e &#8211; pourtant au-dessus de nous je crois me souvenir que le ciel est bleu &#8211; et ce n\u2019est ni un cauchemar ni un sentiment de drame imminent mais un moment hors du temps o\u00f9 la sensation \u00e9prouv\u00e9e prend le pas sur la pens\u00e9e, juste respirer entre deux gicl\u00e9es d\u2019eau sal\u00e9e et se tenir malgr\u00e9 les doigts gel\u00e9s dans une mer qui d\u00e9borde jusqu\u2019au ciel et cela n\u2019en finit pas jusqu\u2019\u00e0 ce que soudain tout s\u2019arr\u00eate et que l\u2019odeur d\u2019une terre chaude et parfum\u00e9e au mazout, \u00e0 la poussi\u00e8re et \u00e0 l\u2019origan nous saisisse et d\u00e9j\u00e0 le bateau se rapproche du quai, et de la taverne en face du tout petit embarcad\u00e8re montent des sons de bouzouki&nbsp;et&nbsp;les poulpes s\u00e8chent sur un fil au soleil, alors nous basculons rinc\u00e9s et d\u00e9faits sur un sol qui fuit encore sous nos pieds dans cet univers de carte postale bleu et blanc, \u00e9cras\u00e9s que nous sommes par la lumi\u00e8re, avec en arri\u00e8re-plan des collines de cailloux aux chants de cigale \u00e9maill\u00e9es de cypr\u00e8s&nbsp;cand\u00e9labres o\u00f9 bient\u00f4t, nous transpirerons.<br><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Quelque part<\/h2>\n\n\n\n<p>Pourquoi aurait-il fallu il arriver quelque part ? dans une ville ? un village ? un hameau ? quand ce voyage n\u2019\u00e9tait constitu\u00e9 que de d\u00e9parts sur des routes poussi\u00e9reuses avec dans chaque virage des ex-voto devant lesquels hommes et femmes se signaient et des pistes accident\u00e9es et caillouteuses bord\u00e9es d\u2019arbres familiers : tamaris, oliviers, amandiers, cypr\u00e8s, figuiers et parfois un grand platane o\u00f9 faire la sieste pr\u00e8s d\u2019une source \u00e0 l\u2019eau glac\u00e9e, ressource pr\u00e9cieuse ici o\u00f9 la terre est si s\u00e8che et o\u00f9 les maisons en construction, blocs de b\u00e9ton bard\u00e9s de tiges m\u00e9talliques n\u2019en finissent pas de se construire avec parfois au bout d\u2019un chemin terreux la surprise d\u2019une autoroute en construction sur laquelle un vieil homme v\u00eatu de noir prom\u00e8ne un mouton en laisse et le bitume fume tant il fait chaud et des cigognes b\u00e2tissent leurs nids sur des poteaux \u00e9lectriques jusque dans la plaine de Thrace o\u00f9, au milieu de nulle part, une barque noire pos\u00e9e sur le bord de la route loin de la mer attend que l\u2019eau monte ; \u00e7a sent le thym et la marjolaine et la terre transpire de chaleur alors pourquoi aurait-il fallu arriver quelque part ? Et certainement pas dans une chambre &#8211; <em>Zimmer frei<\/em> &#8211; quand il suffit de faire son lit sous les \u00e9toiles avec le vertige, cette sensation de tomber dans l\u2019immensit\u00e9 du ciel travers\u00e9 d\u2019\u00e9toiles filantes et interdit de s\u2019endormir avant d\u2019en avoir compt\u00e9 au moins dix mais le sommeil vient toujours trop t\u00f4t pour moi qui suis pourtant une grande insomniaque, ce qui prouve que ce pays ne m\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 \u00e9tranger, m\u00eame la premi\u00e8re fois, alors que l\u2019\u00e9criture, la langue me sont encore inconnues ou peut-\u00eatre est-ce moi qui \u00e0 peine d\u00e9barqu\u00e9e l\u00e0-bas devient une autre.<br><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">#3 L&rsquo;impossible retour<\/h2>\n\n\n\n<p>\u200b\u2026 et toujours on me retenait.&nbsp;Tous les&nbsp;bateaux \u00e9taient&nbsp;sortis&nbsp;en mer.&nbsp;On m\u2019avait laiss\u00e9e sur cette terrasse de marbre blanc au sommet&nbsp;de la colline.<br>\u2026 et toujours on me retenait. En bas, les habitants formaient une file qui s\u2019\u00e9tirait sur le sentier de la falaise au-dessus de l\u2019eau turquoise.&nbsp;Et les&nbsp;habitants ne savaient que murmurer et faire des signes de croix. <br>Il fallait&nbsp;les voir avancer au plus pr\u00e8s,&nbsp;ne pas se tromper de pied pour ne pas glisser de peur de la&nbsp;rejoindre, elle, la&nbsp;fracass\u00e9e sur les rochers en contrebas.&nbsp;<br>Il fallait, au-del\u00e0 des t\u00eates align\u00e9es&nbsp;et des&nbsp;cous&nbsp;tordus, dessiner une ligne parfaite&nbsp;pour&nbsp;tenter&nbsp;d\u2019approcher le plus possible et se pencher au dessus du vide pour mieux voir.&nbsp;<br>Les habitants \u00e9taient curieux,&nbsp;ils&nbsp;\u00e9taient extr\u00eamement curieux. Il n\u2019y avait pas d\u2019interdiction pour eux, pas de rentrez&nbsp;chez vous pour ces habitants-l\u00e0,&nbsp;mais des yeux qui fouillaient la faille obscure entre les blocs de rochers \u00e0 la recherche du corps.&nbsp;<br>Ils se multipliaient&nbsp;les habitants entre&nbsp;les pins et je ne pouvais imaginer, qui des troncs, qui des hommes, qui des femmes et m\u00eame qui des enfants s\u2019\u00e9taient rendus l\u00e0 en masse,&nbsp;attir\u00e9s par le drame. Leur chair se confondait avec le sol et peut-\u00eatre m\u00eame, comme les arbres tordus,&nbsp;allaient-ils prendre&nbsp;racine.<br>Il fallait sans quitter&nbsp;ma place sur la terrasse qui surplombait la sc\u00e8ne&nbsp;ne pas basculer dans cette peine immense qui me submergeait. Mais pourquoi ? Mais comment&nbsp;?&nbsp;<br>Peut-\u00eatre aurait-il fallu&nbsp;envoyer quelqu\u2019un pour se renseigner,&nbsp;prendre des nouvelles, m\u00eame si bien s\u00fbr, c\u2019\u00e9tait trop tard, mais&nbsp;j\u2019\u00e9tais seule pour veiller sur l\u2019enfant endormie, les autres \u00e9taient partis alors qu\u2019il faisait encore nuit et une&nbsp;vieille dame \u00e9tait mont\u00e9e jusqu\u2019ici m\u2019offrir un panier de figues. Elle&nbsp;m\u2019avait fait comprendre dans sa langue que je ne parlais pas \u2013 mais avais-je&nbsp;bien&nbsp;compris ? &#8211; qu\u2019une femme s\u2019\u00e9tait jet\u00e9e ? \u00e9tait tomb\u00e9e ? de la falaise au petit jour. Avant&nbsp;de repartir,&nbsp;elle avait ri en faisant le signe de se trancher la gorge, puis elle avait mim\u00e9 quelqu\u2019un qui se pend.<br>Les habitants \u00e9taient cruels sur cette \u00eele ou blas\u00e9s ou r\u00e9sign\u00e9s \u2013 ils en avaient vu d\u2019autre &#8211; et le rire de cette vieille accompagn\u00e9 de&nbsp;ses&nbsp;gestes obsc\u00e8nes m\u2019avait laiss\u00e9e sans voix. Pourtant je lui avais souri pour la remercier en montrant le panier de figues et elle s\u2019en \u00e9tait retourn\u00e9e rejoindre la file des habitants en bas,&nbsp;sur le sentier de la falaise et sans doute partager avec eux quelques signes de croix.&nbsp;<br>Les habitants ne&nbsp;d\u00e9bordaient pas de compassion ici et mon sourire s\u2019\u00e9tait mu\u00e9 en grimace quand la vieille femme avait disparu \u00e0 l\u2019angle de la maison&nbsp;et&nbsp;je m\u2019\u00e9tais d\u00e9tourn\u00e9e de la sc\u00e8ne un court instant pour regarder, derri\u00e8re le voilage, le&nbsp;corps de l\u2019enfant abandonn\u00e9e&nbsp;au sommeil, ses cheveux coll\u00e9s sur la nuque tant il faisait chaud&nbsp;d\u00e9j\u00e0, malgr\u00e9 l\u2019heure matinale.<br>Il fallait pourtant que j\u2019y revienne \u00e0 ce drame en contrebas, comme si j\u2019avais d\u00fb&nbsp;veiller du haut de la colline, veiller cette femme morte&nbsp;et soudain je pensais \u00e0 tous mes morts, proches ou lointains et voil\u00e0 qu\u2019ils me rejoignaient. Mais je fermais mon c\u0153ur \u00e0 leur pr\u00e9sence. C\u2019\u00e9tait sa mort \u00e0 elle, son accident ou son choix, c\u2019\u00e9tait&nbsp;\u00e0&nbsp;elle&nbsp;que je devais penser,&nbsp;rien qu\u2019\u00e0 elle. Peut-\u00eatre que je lui devais \u00e7a sans que je sache m\u00eame pourquoi.<br>\u2026 et toujours on me retenait et je me retrouvais coinc\u00e9e&nbsp;entre&nbsp;la beaut\u00e9 du monde&nbsp;et&nbsp;la laideur&nbsp;de ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9, se passait, en bas,&nbsp;avec le&nbsp;chagrin incommensurable de cette femme, celui qui l\u2019avait pouss\u00e9 \u00e0 commettre l\u2019irr\u00e9parable ou peut-\u00eatre plus simplement son imprudence \u00e0 quitter le sentier dans le jour naissant. Mais aussi pourquoi \u00e9tait-elle venue&nbsp;sur ce sentier \u00e0 une heure pareille ? Un&nbsp;sentier qui au fond n\u2019avait rien de remarquable et qui \u00e9tait dangereux, les habitants le disaient tous et elle, qui vivait l\u00e0, le savait forc\u00e9ment.&nbsp;<br>\u2026 et toujours on me retenait, l\u2019enfant, le drame&nbsp;dont&nbsp;je n\u2019arrivais pas&nbsp;\u00e0&nbsp;d\u00e9tourner les yeux&nbsp;alors que j\u2019aurais pu aller m\u2019allonger pr\u00e8s de&nbsp;l\u2019enfant, respirer avec elle et peut-\u00eatre me rendormir apais\u00e9e, ou bien choisir de&nbsp;me glisser sous&nbsp;la&nbsp;douche pour me rafra\u00eechir&nbsp;ou encore&nbsp;faire un caf\u00e9 et le boire \u00e0 petites gorg\u00e9es \u00e0 l\u2019ombre du bougainvillier en fleurs. Et je me demandais&nbsp;ce qui me retenait&nbsp;l\u00e0 malgr\u00e9 cette&nbsp;envie de partir, de porter le&nbsp;corps de la petite dans mes bras jusqu\u2019\u00e0&nbsp;la voiture, de gagner le port et de quitter l\u2019\u00eele au plus vite et tant pis pour les autres. Mais&nbsp;la voiture n\u2019\u00e9tait plus l\u00e0, les bateaux \u00e9taient sortis, et&nbsp;pour \u00eatre&nbsp;honn\u00eate,&nbsp;c&rsquo;est la pens\u00e9e de cette femme&nbsp;morte me retenait. Elle&nbsp;m\u2019emp\u00eachait de fuir,&nbsp;comme si, tant que son corps n\u2019aurait pas \u00e9t\u00e9 ramen\u00e9&nbsp;au village, rendu \u00e0 ceux qui l\u2019aimaient &#8211;&nbsp;et pourvu que quelqu\u2019un l\u2019ai aim\u00e9, l\u2019aime&nbsp;&#8211; je&nbsp;me&nbsp;devais&nbsp;de rester&nbsp;sur la terrasse pour veiller. Bien s\u00fbr que je ne la connaissais pas, mais c\u2019est comme si j\u2019avais su quelque chose&nbsp;d\u2019elle qui, \u00e0 mon insu, m\u2019obligeait \u00e0 rester immobile, \u00e0 scruter la sc\u00e8ne, comme une vigie.&nbsp;<br>Les habitants \u00e9taient patients, en plein soleil, derri\u00e8re les pins ils attendaient. Il fallait \u00eatre l\u2019habitant pour&nbsp;endurer cette chaleur quand ils auraient pu gagner l\u2019ombre des arbres.&nbsp;Mais certains portaient des chapeaux, d\u2019autres des foulards et m\u00eame t\u00eate nue, pas un seul ne laissait sa place dans la file. Et la file s\u2019\u00e9tait encore allong\u00e9e.&nbsp;Le&nbsp;parfum de la nuit s\u2019estompait, la lumi\u00e8re vibrait et les cigales avaient commenc\u00e9 leur chant strident. Sous&nbsp;la terrasse, dans la poussi\u00e8re s\u00e8che, des chats maigres \u00e0 faire peur faisaient leur toilette.<br>\u2026 et toujours on me retenait, les autres n\u2019\u00e9taient pas encore rentr\u00e9s, ils \u00e9taient en retard. Ils \u00e9taient partis en voiture, tandis que l\u2019enfant dormait, pour voir le lever du soleil&nbsp;\u00e0 l\u2019autre bout de&nbsp;l\u2019\u00eele pendant que de ce c\u00f4t\u00e9-ci la femme tombait.&nbsp;<br>Les habitants, leurs maisons \u00e9taient blanches et leur c\u0153ur sombre. Pourtant&nbsp;ils n\u2019\u00e9taient pas mauvais non plus. Au moins \u00e9taient-ils pr\u00e9sents, arriv\u00e9s trop tard certes, mais pr\u00e9sents, attendant que la police, les pompiers fassent leur travail. Peut-\u00eatre m\u00eame qu\u2019ils veillaient comme moi sur elle, peut-\u00eatre que je les avais mal jug\u00e9s.<br>La file n\u2019avan\u00e7ait pas, mais comment aurait-elle pu avancer puisqu\u2019\u00e0 son extr\u00e9mit\u00e9 c&rsquo;\u00e9tait le vide.&nbsp; <br>Ce soir les bateaux rentreraient au port et comment rester sur cette \u00eele apr\u00e8s. Je voulais retrouver le rire de l\u2019enfant qui saute dans les vagues. Retrouver la douceur du soir avec un verre de retsina bien frais. Retrouver l&rsquo;insouciance. Loin.<br>\u2026 et toujours on me retenait.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">#4 La halte<\/h2>\n\n\n\n<p>\u200bC\u2019est un minuscule village, tout juste un hameau compos\u00e9 de quelques maisons et pour s\u2019y rendre il faut traverser des montagnes dess\u00e9ch\u00e9es avec des \u00e0 pic impressionnants et le bus est oblig\u00e9 de mordre r\u00e9guli\u00e8rement le bord de la chauss\u00e9e pour passer, voil\u00e0 pourquoi l\u2019homme assis devant moi se signe \u00e0 chaque virage, ce qui pourrait \u00eatre dr\u00f4le si ce n\u2019\u00e9tait si effrayant, jusqu\u2019\u00e0 ce que le bus, enfin, apr\u00e8s une derni\u00e8re descente vertigineuse o\u00f9 les corps luttent pour ne pas basculer vers l\u2019avant, arrive au bout de la route, l\u00e0 o\u00f9 le bitume s\u2019arr\u00eate au ras de la mer, alors nous gagnons la seule taverne du village qui propose un menu unique : maquereaux grill\u00e9s et frites, accompagn\u00e9s d\u2019un vin r\u00e9sin\u00e9 curieux conserv\u00e9 en plein soleil dans de grosses bonbonnes en plastique color\u00e9. C\u2019est la taverne de Barracuda, un homme broussailleux et immense, taill\u00e9 sur le mod\u00e8le de l\u2019ogre dans le livre jeunesse \u00abMonsieur l\u2019ogre et la rainette \u00bb de Gr\u00e9goire Solotareff , qui d\u00e9coupe les frites \u00e0 la hachette dans de grosses pommes de terre que sa m\u00e8re, une toute petite femme v\u00eatue de noir, lui apporte une \u00e0 une et cela dure longtemps, voil\u00e0 pourquoi le repas chez Barracuda est une institution o\u00f9 les maquereaux grill\u00e9s sont toujours aval\u00e9s bien avant que les frites ne soient pr\u00eates et la taille de la portion de frites varie en fonction de l\u2019\u00e9lan du cuisinier qui parfois jette l\u2019\u00e9ponge et va faire la sieste, ce qui explique sans doute le montant de l\u2019addition qui diff\u00e8re \u00e0 chaque repas alors que nous mangeons toujours la m\u00eame chose puisqu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019autre choix, et comme il n\u2019y a plus qu\u2019une seule chambre \u00e0 louer dans ce hameau et pas de bus avant 3 jours, nous la prenons car pas moyen de dormir sur la plage qui se r\u00e9duit \u00e0 un minuscule ponton et dans le lit 2 places nous dormons \u00e0 4 dans le sens de la largeur en riant beaucoup avant de fermer les yeux, sans doute parce que la m\u00e8re de Barracuda, lorsque son fils a abandonn\u00e9 la cuisine, remplit \u00e0 nouveau \u00e0 ras bord la bouteille en plastique de 1 l avec le vin tir\u00e9 des bonbonnes et nous l\u2019apporte en cadeau.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\"># 5 Le rendez-vous<\/h2>\n\n\n\n<p><strong>Station de taxis Epidavros Panos<\/strong><br>J\u2019ai pris le taxi \u00e0 Nauplie pour rejoindre Epidavros Panos au bord du Golfe Saronique. L\u00e0, tu m\u2019attends. Je partage la course avec un jeune couple allemand. La suspension du taxi est d\u00e9faillante, pas de clim, mais les vitres de la voiture poussi\u00e9reuse sont grandes ouvertes. Devant nous, le camion <em>\u00abPacton\u00bb<\/em> transporte un chargement de p\u00eaches. L\u2019air se charge de senteurs douces et sucr\u00e9es.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Fast food marine<\/strong><br>Apr\u00e8s avoir quitt\u00e9 la station de taxis, je continue \u00e0 pied sur&nbsp;la route en pente. Cinq marches au-dessus du virage en \u00e9pingle \u00e0 cheveux, je d\u00e9couvre le Fast food marine. Tu m\u2019as racont\u00e9 que nous mangerions ici ce soir, apr\u00e8s nous \u00eatre retrouv\u00e9s. Je pensais qu\u2019avec un nom pareil nous allions nous r\u00e9galer de poissons frais, mais non. Visiblement, ce petit troquet qui ne paie pas de mine ne propose que des Gyrospitas.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Port de Plaisance<\/strong><br>A gauche, face \u00e0 la mer, l\u2019H\u00f4tel Mike vient d\u2019\u00eatre repeint. Quant au port de plaisance, c\u2019est juste un quai abrit\u00e9 par quelques rochers o\u00f9 une dizaine de petits bateaux se balancent, tranquilles. Plus loin des jeux d\u2019enfants color\u00e9s o\u00f9 pour un euro, il est possible de chevaucher Dumbo l\u2019\u00e9l\u00e9phant volant sous le ciel bleu de Gr\u00e8ce, accompagn\u00e9 d\u2019une musique ent\u00eatante qui me poursuit jusqu&rsquo;\u00e0 la banque.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>ATM Pyr\u00e9e bank<\/strong><br>Par la baie vitr\u00e9e qui donne sur la rue, j\u2019observe l\u2019unique caissi\u00e8re, v\u00eatue de noir (m\u00eame ses cheveux sont noirs). Elle ne sourit pas. Elle a l\u2019\u0153il f\u00e9roce et reste debout derri\u00e8re sa caisse en jetant des regards (noirs bien s\u00fbr) aux clients qui d\u00e9filent devant elle.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Petit th\u00e9\u00e2tre de l\u2019ancienne cit\u00e9 d\u2019Epidaure<\/strong><br>J\u2019avais du mal \u00e0 te croire mais il existe vraiment ce petit th\u00e9\u00e2tre pr\u00e8s de la mer, dans l\u2019ancienne cit\u00e9 d\u2019Epidaure. Je connaissais le grand th\u00e9\u00e2tre antique d\u2019Epidaure, celui que l\u2019on visite et dont on vante l\u2019acoustique. Il est creus\u00e9 l\u00e0-haut dans la montagne. J\u2019y ai vu des merveilles et m\u00eame sans parler la langue &#8211; je lis les traductions en fran\u00e7ais des pi\u00e8ces propos\u00e9es en me renseignant en amont sur la programmation &#8211; &nbsp;j\u2019ai \u00e9t\u00e9 plus d\u2019une fois boulevers\u00e9e par ce que j\u2019y ai vu. Le moment que je pr\u00e9f\u00e8re c\u2019est celui o\u00f9 les 12000 spectateurs attendent ensemble que le soleil se couche, au loin, derri\u00e8re la sc\u00e8ne. Alors les com\u00e9diens, solennels, sortent de l\u2019ombre ; ils glissent entre les arbres, viennent se mettre en place et le spectacle peut commencer.&nbsp; Mais ce petit th\u00e9\u00e2tre de l\u2019ancienne cit\u00e9 d\u2019Epidaure est lui aussi une merveille. On peut s\u2019y asseoir \u00e0 20 environ, bien serr\u00e9s, car c\u2019est une miniature de th\u00e9\u00e2tre.&nbsp;Je jette un coup&nbsp;d\u2019\u0153il derri\u00e8re moi, personne. Je m\u2019avance sur la sc\u00e8ne sous un soleil de plomb avec \u00e0 ma droite un b\u0153uf et un \u00e2ne qui restent impassibles tandis que j\u2019\u00e9nonce \u00e0 voix haute ces mots d&rsquo;Antigone de Sophocle : <em>\u00ab\u00a0Tu me tiens dans tes mains, veux-tu plus que ma mort ? Alors pourquoi tarder ? Pas un mot de toi qui me plaise, et j&rsquo;esp\u00e8re qu&rsquo;aucun ne me plaira jamais. Pouvais-je gagner plus noble gloire que celle d&rsquo;avoir mis mon fr\u00e8re au tombeau ? Et c&rsquo;est bien ce \u00e0 quoi tous ceux que tu vois l\u00e0 applaudiraient aussi, si la peur ne devait leur fermer la bouche. Mais c&rsquo;est &#8211; entre beaucoup d&rsquo;autres &#8211; l&rsquo;avantage de la tyrannie qu&rsquo;elle a le droit de dire et faire absolument ce qu&rsquo;elle veut.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Camping Nicolas 1<\/strong><br>Le sac est lourd.&nbsp;Tu ne m\u2019avais pas pr\u00e9venue que le chemin serait si&nbsp;long. Je&nbsp;me pose un instant \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du camping, presque vide en cette saison. A l\u2019accueil, j\u2019ach\u00e8te une bouteille d\u2019eau fra\u00eeche.&nbsp;Deux couples de jeunes gens viennent de finir de planter leur tente. Ils parlent la langue des signes. Je les observe longuement. Ce qui me fascine, c\u2019est leur fa\u00e7on de se regarder dans les yeux ; pas de dos tourn\u00e9, ni de paroles murmur\u00e9es t\u00eate basse ; regard intense : la communication se fait de front.&nbsp; La grande difficult\u00e9 sans doute est de construire une conversation \u00e0 quatre. Leurs yeux roulent de droite et de gauche, visages mobiles, vivants. Un des jeunes hommes engage la conversation avec l\u2019homme d\u2019entretien du camping. Je devine qu\u2019il lui demande s\u2019il dort sur place et qu\u2019il se fait pr\u00e9ciser : sous la tente ou dans la maison ? Dans la maison, oui, mais laquelle ? Tous deux sont oblig\u00e9s d\u2019ajuster leurs gestes. Ils s\u2019inventent des signes communs pour se raconter l\u2019un l\u2019autre. Le jeune homme glisse les doigts devant sa bouche pour dire combien la maison de l\u2019homme d\u2019entretien est belle. Je suis leur conversation ais\u00e9ment, de loin, et je m\u2019\u00e9merveille de d\u00e9couvrir tout ce qui peut \u00eatre dit d\u2019attention, de tendresse dans ce langage de corps \u00e0 corps. Quand parfois les deux hommes semblent ne plus se comprendre, ils dessinent sur le sol de longues courbes avec un b\u00e2ton. Plus tard la discussion s\u2019arr\u00eate, chacun reprend ses occupations. L\u2019homme d\u2019entretien est radieux. Qui lui parle d\u2019ordinaire ?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Villa Maria<\/strong><br>Tu m\u2019as d\u00e9crit la villa Maria. Tu m\u2019as expliqu\u00e9 que lorsque je la d\u00e9passerai, je serai presque arriv\u00e9e. Elle est conforme \u00e0 ce que tu m\u2019en as dit, fleurie, c\u2019est un bouquet.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Oliveraie<\/strong><br>Plut\u00f4t qu\u2019une oliveraie, c\u2019est un champ bord\u00e9 de 3 rangs d\u2019oliviers et d\u2019un rang d\u2019amandiers. Au bord du chemin, un bel amandier a \u00e9t\u00e9 plant\u00e9 pour attirer les voleurs d\u2019amandes. Ce n\u2019est pas la saison bien s\u00fbr mais si \u00e7a l\u2019\u00e9tait, je ne m\u2019y risquerais pas. Je connais ce proc\u00e9d\u00e9 utilis\u00e9 dans le pays : cet arbre est un leurre, un pi\u00e8ge, et ses amandes sont si am\u00e8res qu\u2019elles dissuadent les touristes de croquer celles qui poussent sur les arbres, derri\u00e8re, et qui elles, sont d\u00e9licieuses.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Ancienne cit\u00e9 d\u2019Epidaure<\/strong><br>Tu m\u2019attends au bord de l\u2019eau avec deux masques et deux tubas. Tu as pens\u00e9 \u00e0 tout. J\u2019enfile mon maillot de bains et nous entrons dans l\u2019eau transparente et fra\u00eeche. Tu m\u2019avais promis une belle surprise, la voici : en suivant un groupe de petits poissons noirs \u00e0 la queue en forme de V, &nbsp;je d\u00e9couvre une cit\u00e9 engloutie, sous la mer, dans la baie de Pal\u00e9a Epidavros. Au fond de l\u2019eau, blotties contre des blocs de pierre, de gigantesques amphores dont il ne reste que le fond nous parlent des temps anciens. Je suis \u00e9mue et tente de poser mes pieds sur ce sol autrefois habit\u00e9. Les raies de soleil balaient la cit\u00e9 antique.&nbsp;Je me souviens de r\u00eaves o\u00f9 je respirais sous l\u2019eau. <\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\"><strong>#8 Reconstitution <\/strong>Katina<\/h2>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"2560\" height=\"1806\" class=\"wp-image-117237\" style=\"width: 300px\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/IMG-7628-scaled.jpg\" alt=\"\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/IMG-7628-scaled.jpg 2560w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/IMG-7628-420x296.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/IMG-7628-1024x722.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/IMG-7628-768x542.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/IMG-7628-1536x1084.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/IMG-7628-2048x1445.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 2560px) 100vw, 2560px\" \/><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\">@<em>fran\u00e7oiseguillaumondantiparos1977<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><br>&#8211; Nous aurions un enfant dor\u00e9 comme les bl\u00e9s, si c\u2019est un gar\u00e7on nous l\u2019appellerions Costa, comme le plus jeune fils de Katina.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Anti &#8211; Hippos \u2013 Potamos \u2013 Philos \u2013 Orthos \u2013 Graphein \u2013 Kallos \u2013 Gonia \u2013 Poly. De l\u00e0 le polygone. A part \u00e7a, nos langues divergent.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Aller chercher&nbsp;un bloc de papier et un crayon, s\u2019asseoir \u00e0 la table de la cuisine minuscule et partager le caf\u00e9 offert, bouilli 3 fois, \u00e9pais, l\u00e9g\u00e8rement amer, alors que tout en elle semble doux et sucr\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; J\u2019ai sorti la lampe torche de mon sac \u00e0 dos. Costa s\u2019en empare. Je l\u2019allume. Il pousse un petit cri, souffle sur ses doigts et secoue la main comme si du feu br\u00fblait \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Costa et son fr\u00e8re Apostoli courent pieds nus dans les cailloux, \u00e9crasant les cactus d\u2019un coup de talon, peau des plantes de pied tann\u00e9e par des milliers d&rsquo;ann\u00e9es de civilisation.&nbsp;Tous les enfants du monde aiment courir derri\u00e8re un ballon.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00c7a dure environ 40.000 ans et puis \u00e7a s\u2019effondre. Xerc\u00e8s&nbsp;fait fouetter la mer.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Ce sont les grecs qui sont \u00e0 l&rsquo;origine du mot barbare ; du mot seulement, parce que partout dans le monde les barbares prolif\u00e8rent au masculin.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Elle a dessin\u00e9 un \u00e9norme bateau, un homme dessus, le sigle dollar, et d\u2019un geste ample elle a tout reli\u00e9 \u00e0 elle et ses enfants.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Tu connais l\u2019histoire d\u2019Ulysse et de P\u00e9n\u00e9lope. Lui \u00e9tait parti avec une arm\u00e9e faire le brave. Comme si faire le brave c\u2019\u00e9tait piller et tuer. Il est revenu seul, tous ceux qui l\u2019accompagnaient ont \u00e9t\u00e9 massacr\u00e9s. Sur la route du retour, il a continu\u00e9 \u00e0 faire n\u2019importe quoi. C\u2019est elle l\u2019h\u00e9ro\u00efne de l&rsquo;histoire, bien s\u00fbr, m\u00eame si personne ne le dit.&nbsp;&nbsp;Elle qui \u00e9l\u00e8ve l\u2019enfant, qui g\u00e8re le royaume, d\u00e9joue les manigances des pr\u00e9tendants&#8230;<br>P\u00e9n\u00e9lope et Katina, m\u00eame combat&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Ici, c&rsquo;est sec, blanc, bleu, sauf sa blouse fleurie.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; C\u2019est sa chambre qu\u2019elle nous laisse. La seule pi\u00e8ce de valeur avec des meubles MDF noir, o\u00f9 nous nous aimons.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; MDF&nbsp;: mat\u00e9riau composite constitu\u00e9 de fibres de bois et d&rsquo;un liant synth\u00e9tique. Avant que ces fibres ne soient reli\u00e9es entre elles, elles font l&rsquo;objet d&rsquo;un triage minutieux, d&rsquo;un lavage et d&rsquo;un d\u00e9poussi\u00e9rage.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Retrouver la maison isol\u00e9e sur Antiparos. Mais plus rien n\u2019est isol\u00e9 ici. C\u2019est le m\u00eame nom, mais ce n\u2019est plus la m\u00eame \u00eele. Des maisons ont pouss\u00e9 partout, des tavernes, des magasins de souvenirs.&nbsp;Il y a m\u00eame des routes.&nbsp;&nbsp;Les ruelles sont blanchies \u00e0 la chaux et s\u2019ombrent de bougainvilliers en fleurs. C&rsquo;est tr\u00e8s beau mais o\u00f9 sont pass\u00e9s les petits gars qui galopaient pieds nus dans les cailloux et la poussi\u00e8re&nbsp;?&nbsp;Ils portent des chaussures.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; 15 ans apr\u00e8s, la maison a 2 \u00e9tages de plus.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Sur l\u2019enveloppe j\u2019avais \u00e9crit&nbsp;: Katina, Antiparos, Gr\u00e8ce. D&rsquo;apr\u00e8s elle, cela devait suffire. A l\u2019int\u00e9rieur, des photos noir et blanc d\u2019elle et de ses deux enfants que j\u2019avais tir\u00e9s dans mon labo photo \u00e0 l\u2019\u00e9poque.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Costa a 18 ans. Il parle couramment anglais, toujours les cheveux blonds.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Did you receive the photos? I sent them 15 years ago. They were photos of you, your brother Apostoli and your mother.<br>-No pictures. I don&rsquo;t remember anything about you.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; L\u2019homme est revenu. Il ne part plus 6 mois par an en mer. Il a construit les deux \u00e9tages suppl\u00e9mentaires de la maison et loue des chambres aux touristes.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Une fille est n\u00e9e 10 ans apr\u00e8s Costa, tout \u00e0 fait diff\u00e9rente de ses fr\u00e8res. Elle est longiligne et brune. Elle ressemble \u00e0 Katina et tandis que nous parlons avec son fr\u00e8re, elle nous regarde \u00e9tonn\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211;  Antiparos a disparu, noy\u00e9e sous les flots du temps. L\u2019embarcad\u00e8re s\u2019est agrandi. A pr\u00e9sent, c&rsquo;est un ferry qui relie Antiparos \u00e0 Paros. Plus de lampions multicolores qui s\u2019allument le soir dans l\u2019unique taverne du port. Cette \u00eele est une autre.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">#9 La m\u00e9m\u00e9<\/h2>\n\n\n\n<p>En me retrouvant \u00e0 It\u00e9a, en-dessous de Delphes, elle m&rsquo;a racont\u00e9 : \u00ab\u00a0Elle avait la voix de la m\u00e9m\u00e9 du Puy. Exactement la m\u00eame\u200b, je te jure.\u200b Elle vendait des objets tress\u00e9s \u200bavec\u200b du bl\u00e9 ou des herbes s\u00e8ches \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du canal de Corinthe. \u200bS\u200bur le bord de la route, ils \u00e9taient des nu\u00e9es de vendeurs \u00e0 la sauvette \u00e0 propose\u200br\u200b\u200b des\u200b bouteilles d\u2019eau, \u200bdes\u200b paquets de mouchoirs ou ces petits objets fa\u00e7onn\u00e9s \u200bavec de la paille. \u200bMais \u200bon n&rsquo;\u200bentendait qu\u200b&rsquo;elle. Elle \u200btr\u00f4nait au milieu de tous, aussi ronde \u200bet massive \u200bque la m\u00e9m\u00e9. Sa voix \u200bdominait\u200b toutes les autres. \u200bC&rsquo;\u00e9tait\u200b les m\u00eames accents chantants\u200b, \u200bnasillards, la m\u00eame mine gourmande\u200b et r\u00e9jouie, \u200bm\u00eame si elle parlait une \u200btout \u200bautre langue\u200b que \u200bla m\u00e9m\u00e9\u200b. J&rsquo;ai voulu lui achet\u00e9 un des objets tress\u00e9s qu&rsquo;elle proposait aux touriste, il parait que \u00e7a porte-bonheur. Tu me croiras si tu veux, mais quand elle me l&rsquo;a tendu, elle m&rsquo;a attrap\u00e9 la joue et l&rsquo;a pinc\u00e9e tendrement, exactement comme le faisait la m\u00e9m\u00e9 et puis comme je partais, elle m&rsquo;a attrap\u00e9 le bras et m&rsquo;en a donn\u00e9 un deuxi\u00e8me, pour toi.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Nord<br><\/h2>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">#1 La nuit d&rsquo;avant<\/h2>\n\n\n\n<p>Elle ne dort pas, elle ne r\u00eave pas, c\u2019est toujours pareil la nuit d\u2019avant un d\u00e9part, son cerveau refuse le sommeil, m\u00eame si elle respire profond\u00e9ment, corps rel\u00e2ch\u00e9, elle ne peut s\u2019emp\u00eacher de penser au poids des choses, ce qu\u2019elle pr\u00e9f\u00e9rerait \u00e9viter pour ne pas se laisser entra\u00eener dans des consid\u00e9rations sombres et ses tentatives de penser l\u00e9ger la ram\u00e8nent aussit\u00f4t \u00e0 cette inqui\u00e9tude quant \u00e0 ce qu\u2019elle a pr\u00e9vu d\u2019emporter demain en Islande et qu\u2019elle a pourtant pes\u00e9 quand elle est mont\u00e9e dans un premier temps sur la balance avec sa valise, puis dans un deuxi\u00e8me temps sans sa valise et qu\u2019elle a op\u00e9r\u00e9 la soustraction et tout \u00e0 coup elle est envahie par l\u2019inqui\u00e9tude et si son compte n\u2019\u00e9tait pas exact et qu\u2019\u00e0 l\u2019embarquement il y avait un probl\u00e8me parce qu\u2019elle ne voit absolument pas comment r\u00e9duire la charge, elle qui n\u2019emporte jamais que le minimum, m\u00eame si l\u00e0 elle a d\u00fb pr\u00e9voir des v\u00eatements chauds, mais tout de m\u00eame trois fois rien, sachant qu\u2019elle pourra toujours se procurer ce dont elle a besoin sur place, sauf les livres qu\u2019elle a choisis avec soin&nbsp;: <em>Entre ciel et terre<\/em>, <em>D\u2019ailleurs les poissons n\u2019ont pas de pieds<\/em>, <em>Le moindre des mondes<\/em>, <em>Dans tes yeux tu me vis<\/em> et <em>Du temps qu\u2019il fait<\/em>, livres choisis du fait de la nationalit\u00e9 islandaise de leurs auteur.es mais aussi en fonction de leur \u00e9paisseur et densit\u00e9 avec des crit\u00e8res essentiels comme&nbsp;: avoir le plus de pages possibles, \u00eatre \u00e9crit le plus petit possible, sur du papier le plus fin possible, de fa\u00e7on \u00e0 pouvoir emporter le plus de livres possibles et elle ne supporterait pas de devoir en abandonner un seul lors de l\u2019enregistrement si jamais le poids des mots d\u00e9passait&nbsp;la limite autoris\u00e9e, ce qui a failli se produire une fois, lors d\u2019un voyage de travail en Afrique et qu\u2019elle a du enfiler tous ses v\u00eatements pour pouvoir finalement embarquer sans renoncer aux livres que peut \u00eatre elle ne lira pas, tant il y a \u00e0 faire l\u00e0-bas et bien s\u00fbr qu\u2019elle pourrait prendre le livre \u00e9lectronique qu\u2019on lui a offert mais elle n\u2019arrive pas \u00e0 renoncer au toucher, \u00e0 la musique du papier, ni \u00e0 l\u2019odeur des mots qui l\u2019accompagne et c\u2019est si fort ce besoin que lorsqu\u2019elle avait envisag\u00e9 de rejoindre un ashram en Inde, quelle dr\u00f4le d\u2019id\u00e9e, elle qui n\u2019est pas du tout mystique, mais elle cherchait une forme d\u2019apaisement cette ann\u00e9e-l\u00e0 o\u00f9 peut-\u00eatre elle aurait pu se laisser mourir de chagrin \u2013 si tant est qu\u2019on puisse mourir de chagrin \u2013 et qu\u2019elle avait compris que dans cet ashram elle devrait renoncer \u00e0 tout contact avec l\u2019ext\u00e9rieur et donc \u00e0 la wifi, au t\u00e9l\u00e9phone, ce qui n\u2019\u00e9tait finalement pas un probl\u00e8me pour elle jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle r\u00e9alise qu\u2019elle devrait aussi renoncer \u00e0 lire et \u00e0 \u00e9crire, parce qu\u2019elle aurait pu envisager \u00e0 la rigueur de partir sans livres \u00e0 condition qu\u2019elle puisse r\u00e9\u00e9crire sur papier po\u00e8mes, textes, histoires m\u00e9moris\u00e9es ou tout simplement \u00e9crire de nouvelles histoires, inconnues d\u2019elle pour faire comme Aragon qui disait&nbsp;: \u00ab&nbsp;j\u2019\u00e9cris pour savoir qui est l\u2019assassin&nbsp;\u00bb,&nbsp;&nbsp;mais cela n\u2019\u00e9tait pas autoris\u00e9 et voil\u00e0 pourquoi finalement, elle n\u2019\u00e9tait pas partie et d\u2019ailleurs elle n\u2019\u00e9tait pas morte de chagrin non plus, ce qui lui permettait aujourd\u2019hui d\u2019\u00eatre l\u00e0 dans l\u2019attente de rejoindre le grand nord, elle qui a toujours r\u00eav\u00e9 de voir les aurores bor\u00e9ales et de se baigner nue dans des sources chaudes au milieu d\u2019\u00e9tendues glac\u00e9es m\u00eame si elle se demande soudain si la vision romantique de ce voyage correspond \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 qu\u2019elle va rencontrer l\u00e0-bas et peut-\u00eatre faudrait-il tout annuler mais bien s\u00fbr c\u2019est trop tard et le corps chaud et tendre qui dort paisiblement \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s r\u00eave sans doute d\u00e9j\u00e0 de rencontres avec des baleines, de jours plein de nuits avec elle pour s\u2019aimer l\u00e0-bas, comme ils s\u2019aiment depuis tant d\u2019ann\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">#2 <strong>L&rsquo;arriv\u00e9e<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>L\u2019arriv\u00e9e par le ciel se fait dans les nuages, d\u00e9cid\u00e9ment cette ville porte bien son nom et et tient toutes ses promesses \u2013 elle qui l\u2019a tant r\u00eav\u00e9 d\u00e9serte, inhospitali\u00e8re, couverte de brume et glac\u00e9e, surtout au travers de ses lectures \u2013 elle ne peut donc que se r\u00e9jouir d\u2019avoir bient\u00f4t froid et de ne plus percevoir la limite entre ciel et terre disparue dans un gris  qui \u00e0 coup s\u00fbr gommera aussi le sommet des montagnes, et cela la changera et c&rsquo;est tant mieux, du climat oc\u00e9anique qu\u2019elle a quitt\u00e9 quelques heures plus t\u00f4t, o\u00f9 l\u2019hiver ne ressemble plus \u00e0 l\u2019hiver puisque le pilote annonce des temp\u00e9ratures proches de z\u00e9ro et de la neige et soudain l\u2019envie lui vient de rire et de taper dans les mains comme une enfant, nez coll\u00e9 au hublot o\u00f9 elle ne voit strictement rien, quand deux nuages \u00e9pais, se d\u00e9chirent et la ville se d\u00e9voile, assemblage de Legos aux toits blancs entre un quadrillage de routes grises et tandis que l\u2019h\u00f4tesse demande aux passagers d\u2019accrocher leurs ceintures et que l\u2019avion se pr\u00e9pare \u00e0 atterrir, elle aper\u00e7oit une montagne enneig\u00e9e en appui sur le ciel qui plonge dans la mer sombre avant que tout ne s\u2019efface \u00e0 nouveau mais heureusement, on est en f\u00e9vrier, les jours rallongent et elle va pouvoir profiter du trajet entre l\u2019a\u00e9roport et l\u2019h\u00f4tel o\u00f9 elle est attendue avant la tomb\u00e9e de la nuit pour \u00e9carquiller les yeux, mais pourvu qu\u2019elle ne se perde pas, m\u00eame si, parait-il, il est tr\u00e8s difficile de se perdre sur cette \u00eele car les routes y sont rares, mais sa capacit\u00e9 \u00e0 s\u2019\u00e9garer m\u00eame dans les endroits les mieux balis\u00e9s est tellement incroyable et laisse d\u2019ailleurs sans voix ceux qui la connaissent, qu\u2019elle se m\u00e9fie, car elle a beau faire, se concentrer, apprendre par ch\u0153ur les itin\u00e9raires, et m\u00eame avec un GPS, se perdre est non seulement possible mais fort probable ; aussi, \u00e0 peine ses bagages r\u00e9cup\u00e9r\u00e9s, elle choisit de boire un premier caf\u00e9 au Bilaluga pour se donner du courage, se recentrer et si elle a choisi cette enseigne rouge et orange c\u2019est \u00e0 cause de ces mots familiers <em>caf\u00e9, restaurant, bistro<\/em> \u00e9crit en haut de la devanture et elle ne le regrette pas car \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur le double expresso \u00e0 300 ISK est juste parfait alors elle l&rsquo;avale jusqu\u2019\u00e0 la derni\u00e8re goutte avant de prendre la route prudemment mais comment rouler vite ici quand le panneau de limitation de vitesse indique un maximum de 50 km\/h et que \u00e7a neige abondamment et heureusement que la chauss\u00e9e est d\u00e9gag\u00e9e pour traverser les 70 km de champs de tourbe qui la s\u00e9parent de la ville dans un tunnel blanc, route bord\u00e9e de murs de neige avec un ciel qui joue son r\u00f4le de plafond \u00e0 la perfection tant il est bas et lourd mais beaucoup plus froid que dans le po\u00e8me, puis \u00e0 force d&rsquo;avancer quelque chose s\u2019ouvre sur des rang\u00e9es d\u2019immeubles gris de quatre \u00e9tages qui s\u2019alignent les uns \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des autres avec  un abribus rouge au toit arrondi sous&nbsp;lequel des jeunes chahutent en riant, tandis que les maisons se serrent peu \u00e0 peu les unes contre les autres et c\u2019est alors qu\u2019elle mesure combien cette \u00eele est peu peupl\u00e9e au regard de la taille de sa capitale et de la faible densit\u00e9 des constructions et comme il neige de moins en moins serr\u00e9 &nbsp;et que le ciel s\u2019\u00e9claircit lorsqu\u2019elle laisse sur sa gauche l\u2019\u00e9glise Hallgrimskirjka toute blanche avec son clocher \u00e9lanc\u00e9, elle ralentit \u00e0 l\u2019angle des rues Baronstiggur et Logavegur o\u00f9 elle d\u00e9couvre \u00e9tonn\u00e9e un magasin de v\u00eatements Gucci, Dolce &amp; Gabanna, suivi d\u2019un Illy qui lui rappelle si c\u2019\u00e9tait n\u00e9cessaire, elle qui se croyait perdue au nord du monde, combien le commerce est international, y compris ici et le Fossh\u00f4tel Baron o\u00f9 elle va passer sa premi\u00e8re nuit ne dira pas le contraire tant il ressemble \u00e0 n\u2019importe quel h\u00f4tel de son pays avec sa fa\u00e7ade grise surplomb\u00e9e d\u2019une avanc\u00e9e en arrondi argent\u00e9e, non, rien de remarquable dans cet h\u00f4tel donc, si ce n\u2019est son emplacement \u00e0 deux pas de la balade du bord de mer o\u00f9 elle file apr\u00e8s avoir d\u00e9pos\u00e9 ses affaires et enfil\u00e9 des moufles bien chaudes avant que la nuit ne tombe car elle ne peut s&#8217;emp\u00eacher de se demander quel go\u00fbt peut bien avoir la mer ici.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">\u200b#9 Elle raconte<br><\/h2>\n\n\n\n<p>Ce matin l\u00e0, face \u00e0 la mer tumultueuse et sombre de f\u00e9vrier, qui masquait les \u00eeles Vestman, une femme m&rsquo;a racont\u00e9 : <br>\u00ab\u00a0Jonas&nbsp;\u00e9tait parti en campagne de p\u00eache et le bateau et l\u2019\u00e9quipage se sont retrouv\u00e9s coinc\u00e9s sur l\u2019\u00eele aux oiseaux. Cette semaine l\u00e0, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019oc\u00e9an, sur la grande terre, une petite Audur est n\u00e9e. Maria a \u00e9crit une longue lettre \u00e0 son amoureux pour lui annoncer la nouvelle. Elle l&rsquo;a gliss\u00e9e dans une bouteille bien ferm\u00e9e, elle est descendue sur la plage de sable noir, le nourrisson de quelques heures dans les bras. La mer \u00e9tait devenue folle et Maria avait bien du mal \u00e0 s\u2019approcher de l\u2019eau. Cette nuit l\u00e0, ce n\u2019\u00e9tait pas des vagues \u00e9normes qui se fracassaient sur la gr\u00e8ve mais de gigantesques murailles d\u2019\u00e9cume grise et sal\u00e9e qui barraient l\u2019horizon. Elle a jet\u00e9 tant bien que mal sa bouteille \u00e0 la mer et est rentr\u00e9e aussi vite qu\u2019elle a pu, chahut\u00e9e par les bourrasques, le nourrisson blotti contre elle.&nbsp;&nbsp;<br>Elle avait gliss\u00e9 un peu de tabac dans la bouteille pour remercier la personne qui la trouverait de bien vouloir transmettre le message \u00e0 celui \u00e0 qui il \u00e9tait destin\u00e9. La bouteille a travers\u00e9 l\u2019oc\u00e9an pour arriver sur l\u2019\u00eele. Un marin d\u2019un autre bateau, immobilis\u00e9 lui aussi pour cause de temp\u00eate l&rsquo;a trouv\u00e9e. C\u2019est comme \u00e7a que Jonas a appris la naissance de son enfant. Une si grande nouvelle avait travers\u00e9 l\u2019oc\u00e9an. Les vagues pouvaient toujours enfler, secouer le ciel, le vent temp\u00eater et emp\u00eacher les bateaux de rentrer, sa petite Audur \u00e9tait n\u00e9e et rien ne pouvait emp\u00eacher une chaleur solaire d\u2019irradier son corps.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\"># 3 L\u2019impossible retour<\/h2>\n\n\n\n<p>\u2026 et toujours on me retenait et je n\u2019\u00e9tais pas la seule puisque personne n\u2019avait pu quitter l\u2019\u00eele depuis une semaine et tout le monde s\u2019accordait \u00e0 dire que ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019un d\u00e9but puisqu\u2019Eyjafjallaj\u00f6kull n\u2019\u00e9tait pas pr\u00e8s de s\u2019arr\u00eater et pourvu que sa s\u0153ur, Katla, r\u00e9put\u00e9e plus violente que lui, ne rentre pas, elle aussi, en \u00e9ruption.&nbsp;<br>\u2026 et toujours on me retenait et je m\u2019\u00e9tais assise par terre dans un recoin du hall d\u2019embarquement, au plus loin de la file qui par moment devenait f\u00e9brile, ce qui m\u2019inqui\u00e9tait, et voil\u00e0 que la file s\u2019enroulait sur elle-m\u00eame dans le hall de l\u2019a\u00e9roport et gagnait peu \u00e0 peu l\u2019ext\u00e9rieur, se prolongeant le long des pistes d\u2019atterrissage qu\u2019on aurait pu appeler tout autrement puisque plus rien ici ne d\u00e9collait ni n\u2019atterrissait.<br>\u2026 et toujours on me retenait, moi qui voulais partir d\u2019ici puisqu\u2019on m\u2019attendait l\u00e0-bas, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la mer d\u2019Irminger, mais le volcan avait perdu toute mesure et le temps s\u2019\u00e9tait perdu avec lui. Les semaines passaient et les habitants s\u2019\u00e9taient r\u00e9sign\u00e9s comme des poissons hors de l\u2019eau, alors que tant de corps juxtapos\u00e9s auraient pu devenir une \u00e9preuve pour eux qui n\u2019avaient pas l\u2019habitude de se tenir serr\u00e9s ni de former des lignes parfaites, eux qui vivaient sur une \u00eele si peu peupl\u00e9e, mais les habitants restaient immobiles, les yeux ronds, ouvrant et fermant la bouche \u00e0 intervalles r\u00e9guliers.<br>\u2026 et toujours on me retenait. Personne n\u2019aurait pu dire quand cela finirait car personne ne le savait et qui aurait pu le savoir si ce n\u2019est Dieu, mais Dieu n\u2019existait pas et la file s\u2019allongeait sous le panache de fum\u00e9e noire et rien ne bougeait ni dans l\u2019air, ni sur terre et les semaines devenaient des mois.<br>Les habitants \u00e9taient solides, tr\u00e8s solides. Leurs pieds s\u2019\u00e9taient ancr\u00e9s dans le sol quand le vent d\u2019ouest avait forci d\u2019un coup et la mer s\u2019\u00e9tait d\u00e9mont\u00e9e dans les criques, les rafales avaient soulev\u00e9 des colonnes d\u2019eau \u00e0 la surface des fjords, mais eux les habitants \u00e9taient rest\u00e9s impassibles &#8211; ils \u00e9taient terriblement impassibles &#8211; et silencieux.<br>\u2026 et toujours on me retenait. Il fallait voir les bourrasques agiter les amas de fum\u00e9e et pousser les nuages vers le haut du ciel. On aurait pu croire que tout allait se d\u00e9gager d\u2019un coup, mais de nouveaux nuages de cendre arrivaient en masse et recouvraient tout si bien que rien ne changeait et le temps passait.<br>Les habitants \u00e9taient philosophes, mais comment faire autrement sur cette \u00eele, ils disaient : \u00ab&nbsp;le nuage de cendres est dense mais circonscrit, pourvu qu\u2019il ne monte pas plus haut&nbsp;\u00bb.<br>Les habitants \u00e9taient cr\u00e9dules aussi, ou cyniques, ou blas\u00e9s, comment savoir, lorqu\u2019ils \u00e9coutaient les experts raconter que l&rsquo;activit\u00e9 volcanique sous le glacier Eyjafjallaj\u00f6kull, cette activit\u00e9 qui avait provoqu\u00e9 la cr\u00e9ation de ce nuage de cendres \u00e9tait sans danger pour les humains, m\u00eame si les particules br\u00fblantes de lave en suspension pouvaient potentiellement, toujours selon ces m\u00eames experts, faire fondre les moteurs des avions.<br>\u2026 et toujours on me retenait, les jours passaient identiques et dans la file, les corps fatigu\u00e9s se transformaient en rochers lourds et sombres et lass\u00e9e de tout, je choisissais de plonger dans ce livre que j\u2019avais apport\u00e9 et que je n\u2019avais pas encore ouvert et qui portait ce nom si \u00e9clairant : Du temps qu\u2019il fait. C\u2019est alors que je commen\u00e7ais r\u00e9ellement mon voyage. Je parcourais l\u2019\u00eele \u00e0 la rencontre des fermes isol\u00e9es, des champs de lave, des coop\u00e9ratives de poissons, des aides m\u00e9nag\u00e8res dont on tombait \u00e9perdument amoureux, des montagnes et des rivages d\u00e9sol\u00e9s et tant de beaut\u00e9 sauvage me bouleversait et je me baignais dans l\u2019eau chaude tandis que je me blottissais dans ce recoin de l\u2019a\u00e9roport et je r\u00e9fl\u00e9chissais \u00e0 ceux qui partent, \u00e0 ceux qui restent et \u00e0 ceux qui reviennent et je r\u00e9alisais comme l\u2019auteur Du temps qu\u2019il fait que \u00ab&nbsp;la vie ne consiste pas \u00e0 se d\u00e9placer, mais \u00e0 rester immobile quelques instants pour comprendre que d\u2019apr\u00e8s tous les calculs et selon toute raison, cette existence n\u2019est pas possible&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\"># 4 \u200bLa halte<\/h2>\n\n\n\n<p>C\u2019est un tout petit village sur la p\u00e9ninsule des Trolls, pour s\u2019y rendre il faut prendre la ligne de bus 78 qui passe \u00e0 proximit\u00e9 de Dalvik, marcher ensuite une quinzaine de minutes dans la tourmente et le vent pousse les flocons glac\u00e9s \u00e0 l\u2019horizontale, il cingle les visages, les corps se plient vers l\u2019avant, main droite lev\u00e9e pour faire \u00e9cran aux attaques de ce qui devient gr\u00eale et puis soudain, une \u00e9claircie dans la bourrasque et le village de p\u00eacheurs se d\u00e9couvre au ras de l\u2019eau, avec d\u2019un c\u00f4t\u00e9 de la route des bateaux color\u00e9s et de l\u2019autre une rang\u00e9e de maisons en t\u00f4le aux larges baies vitr\u00e9es, serr\u00e9es les unes contre les autres et tout au bout de la route qui finit dans la mer, le restaurant G\u00faru qui sert du poisson s\u00e9ch\u00e9, du hareng et du requin faisand\u00e9, et qui propose le Fl\u00f3ki, whisky local au go\u00fbt de m\u00e9dicament mais qui r\u00e9chauffe bien par ce temps et \u00e0 peine pouss\u00e9e la porte du restaurant, un homme massif aux yeux rougis de fatigue, v\u00eatu en homme d\u2019affaires, mais l\u00e9g\u00e8rement d\u00e9braill\u00e9, nous demande en roulant les \u00ab&nbsp;r&nbsp;\u00bb dans un anglais parfait, &nbsp;si nous sommes anarchistes ce qui ne manque pas de nous surprendre et nous tentons de savoir pourquoi cette question quand l\u2019homme en d\u00e9tresse bascule dans une logorrh\u00e9e chuchot\u00e9e o\u00f9 se m\u00e9langent plusieurs langues et nous ne comprenons plus rien tandis qu\u2019il s\u2019agite et qu\u2019\u00e9mergent dans un flot ininterrompu de paroles quelques mots d\u2019anglais que nous croyons reconna\u00eetre comme bank, guilty, jail\u2026 et tandis qu\u2019un sc\u00e9nario se dessine dans ma t\u00eate au vu des \u00e9v\u00e9nements politiques qui se passent dans la capitale, l\u2019homme enfile sa parka, pose un doigt sur sa bouche pour nous intimer le silence et,&nbsp;comme si 1000 diables le poursuivaient,&nbsp;se pr\u00e9cipite dehors et dispara\u00eet.<br><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\"><strong>\u200b# 9  Il raconte<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Le barman nous a rejoint avec les bi\u00e8res command\u00e9es, des Einst\u00f6k et il s&rsquo;est mis \u00e0 nous raconter en nous montrant la peau d&rsquo;ours blanc, accroch\u00e9e face \u00e0 nous sur le mur :  \u00ab\u00a0Celui l\u00e0 est arriv\u00e9 sur un iceberg en d\u00e9rivant. 300km sur un gla\u00e7on, difficile de savoir pr\u00e9cis\u00e9ment la dur\u00e9e du voyage. Visiblement pas assez pour d\u00e9p\u00e9rir mais suffisamment pour toucher terre \u00e0 deux pas du port compl\u00e8tement affam\u00e9. On ne peut pas laisser les ours d\u00e9vorer nos enfants, nos chevaux ou nos moutons. J\u2019avais mon fusil, j\u2019ai tir\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Prologue<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p><em>En langue des signes fran\u00e7aise le futur s&rsquo;\u00e9crit devant le corps, le pass\u00e9 derri\u00e8re<\/em><br><br><strong>Derri\u00e8re<\/strong><br>Je suis au Cameroun, sur le march\u00e9 de Yaound\u00e9 j\u2019ach\u00e8te un petit personnage en terre cuite qui l\u00e8ve les bras quand on tire la ficelle dans son dos.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis \u00e0 Pushkaranagaram au lever du soleil, \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 les femmes se lavent dans le lac et je tente d\u2019essorer ce chagrin-puits-sans-fond qui me colle \u00e0 la peau.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis \u00e0 Koh tao avec masque, palmes, tuba et je me retrouve nez \u00e0 nez avec un grand requin (\u00e0 pointe noire ?). J\u2019op\u00e8re sans le quitter des yeux, un mouvement de recul lent et prudent.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis \u00e0 Venise \u00e0 la Biennale d\u2019art contemporain, en fait j\u2019y suis tous les deux ans pour un rendez-vous expresso dans les jardins de l\u2019Arsenal et pour me r\u00e9concilier avec l\u2019humanit\u00e9 tant la beaut\u00e9 des oeuvres du monde entier me consolent.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis sur le toit du monde et je raccompagne Atchouk chez son grand-p\u00e8re malade.&nbsp;&nbsp;Nous mangeons des galettes \u00e0 la farine de tsampa et&nbsp;&nbsp;nous buvons du lait de yack.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis dans le bus local entre le site de l\u2019arm\u00e9e en terre cuite et la ville de Xian, un petit homme tire les poils du bras de Jeff en riant tandis que nous avan\u00e7ons sur des routes d\u00e9fonc\u00e9es et terreuses, traversant&nbsp;&nbsp;des villages bidonvilles o\u00f9 sur la place centrale des femmes font la queue devant un puits.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis \u00e0 New York et la porte du rooftop est coinc\u00e9e, j\u2019enjambe le parapet et rejoins l\u2019appartement situ\u00e9 au 16\u00e8me \u00e9tage (soit 4 \u00e9tages plus bas) en empruntant \u00e9chelles et coursives m\u00e9talliques.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis \u00e0 Bethleem devant la vitrine du magasin The Nativity Store souvenirs discount shop, tout est en solde.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis \u00e0 Cyth\u00e8re, je nage vers le large tandis que deux tortues g\u00e9antes glissent sous mes pieds et s\u2019enfoncent dans les profondeurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis \u00e0 Bruxelles et j\u2019installe 30 vieux canap\u00e9s dont 13 sonoris\u00e9s sur la Place Royale, devant l\u2019entr\u00e9e du mus\u00e9e Magritte.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Devant<\/strong><br>J\u2019irai \u00e0 Reykjavik voir les aurores bor\u00e9ales, bient\u00f4t.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019irai \u00e0 San Ros\u00e9, capitale du pays du bonheur int\u00e9rieur brut qui investit 71% de son PIB dans l\u2019\u00e9ducation et 10,9% dans sa politique de sant\u00e9.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019irai \u00e0 Bratislava assister \u00e0 un spectacle de marionnettes.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019irai \u00e0 Constantinople (ou pas) et je mettrai mes pas dans ceux de mon grand-p\u00e8re, petit paysan de Haute-Loire, qui s\u2019est retrouv\u00e9 l\u00e0-bas pendant la guerre de 14\/18.&nbsp;&nbsp;C\u2019est au milieu de cette boucherie qu\u2019il a appris \u00e0 \u00e9crire avec un crayon de papier.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019irai \u00e0 Bergen et j\u2019embarquerai sur l\u2019Express c\u00f4tier avec une valise remplie de&nbsp;&nbsp;polars norv\u00e9giens.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019irai en Finlande et je traverserai les \u00e9tendues glac\u00e9es de Kittil\u00e4 en me souvenant du li\u00e8vre de Vatanen.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019irai rouler \u00e0 gauche dans les rues de Pondich\u00e9ri au volant d\u2019une Ambassador.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Comme dans les mers o\u00f9 j\u2019ai nag\u00e9, j\u2019irai \u00e0&nbsp;Cagliari avaler une gorg\u00e9e d\u2019eau sal\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle m\u2019a dit : maman, l\u00e0-bas c\u2019est\u2026. et elle s\u2019est tue. Plus tard elle a ajout\u00e9 : il n\u2019y a pas de mots pour d\u00e9crire ce que j\u2019ai vu, ce que j\u2019ai ressenti. J\u2019irai moi aussi \u00e0 Nouakchott, je m\u2019enfoncerai dans le d\u00e9sert mauritanien et comme elle, je resterai sans voix.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019irai grimper les 5 collines de San Francisco en pensant \u00e0 Philippe qui a du y renoncer (trop pentu en fauteuil roulant manuel).&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>#7 Un tout petit voyage \u200bChez nous c\u2019est vers le&nbsp;Sud ou&nbsp;vers le&nbsp;Nord. Surtout&nbsp;le&nbsp;Sud.&nbsp;Le vent vient de l\u2019Ouest, nous le laissons souffler et se briser sur l\u2019immeuble pos\u00e9 en travers de sa route.&nbsp;Enfants,&nbsp;debout \u00e0 l\u2019angle de l\u2019escalier 1, nous nous posons sur le vent, bras ouverts, comme les grands oiseaux blancs sur l\u2019affiche du mur de l\u2019\u00e9cole.&nbsp;Mais \u00e0 part le vent <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/voyage-prologue\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#voyages | derri\u00e8re\/devant<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":555,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[4095,4107,4111,4129,4157,4168,4221,4247,4272,4317,4094],"tags":[2180,3446,4223,4264,159,4265,4266,233,1164,285,676,4185],"class_list":["post-112117","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-00_prologue","category-01_la_nuit_d_avant","category-02_arrivee_dans_la_ville","category-03_michaux_impossible_retour","category-04_cortazar","category-05_bouvier","category-06_calvino","category-08_bergounioux","category-08_quintane_colomb","category-09_wittig","category-le_double_voyage-2","tag-bateau","tag-ile-3","tag-lsf","tag-nord","tag-nuit","tag-presquile","tag-seine-2","tag-sud","tag-temps","tag-theatre","tag-train","tag-trains"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/112117","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/555"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=112117"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/112117\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=112117"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=112117"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=112117"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}