{"id":112790,"date":"2023-01-17T22:26:31","date_gmt":"2023-01-17T21:26:31","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=112790"},"modified":"2023-01-19T08:15:23","modified_gmt":"2023-01-19T07:15:23","slug":"ricochets","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ricochets\/","title":{"rendered":"#voyages |\u00a0Ricochets"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-left\">J\u2019\u00e9tais \u00e0 Prague en 1992 quand c\u2019\u00e9tait encore la capitale de la Tch\u00e9coslovaquie. Mes parents avaient dit \u00ab&nbsp;on part en vacances en Tch\u00e9co&nbsp;\u00bb. On parlait des \u00ab&nbsp;anciens pays de l\u2019Est&nbsp;\u00bb. Il fallait un passeport pour passer la fronti\u00e8re, de la patience aussi. Je traquais les traces de sovi\u00e9tisme dans les rues. Les premiers jours, nous choisissions au hasard des plats dans les menus non traduits des restaurants, puis peu \u00e0 peu avec plus d\u2019assurance, je passais la commande, diff\u00e9renciais les knedliki des karbanatky, faisais sonner les i, roulais les r et rentrais les y dans la gorge, l\u00e0 o\u00f9 remuent le rire et les larmes, pour trouver le chant de cette langue que j\u2019aimais sans la comprendre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Sur le plan, le soir, je relisais les noms&nbsp;des lieux travers\u00e9s : Vltava, Hrad, Kostol Svateho Mikulase, Karlovy Most. Je cherchais des correspondances, traduisais et r\u00e9p\u00e9tais, encore, Katedrala, Batzilika, en laissant tra\u00eener les syllabes. Je vivais dans la langue ma premi\u00e8re exp\u00e9rience amoureuse, le myst\u00e8re de l\u2019irr\u00e9ductible opacit\u00e9 cousu de la d\u00e9couverte troubl\u00e9e d\u2019une intimit\u00e9 \u00e9vidente.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Une fin d\u2019apr\u00e8s-midi, nous traversions les vergers en pente de la colline de Petrin, dans les hauteurs de Malastrana. Je chantais dans ma t\u00eate \u00ab&nbsp;Tu me estas dando Malastrana&nbsp;\u00bb. J\u2019avais envie de me fondre dans le maelstrom de la Malastrana, de rouler dans l\u2019herbe de cette mala vida, fermer les yeux et que se centrifugent les ruelles du quartier du ch\u00e2teau et les vitraux de Mucha, les sgraffites des fa\u00e7ades et les ch\u00e9rubins rococo. J\u2019avais 13 ans, je portais des Doc Martens alors qu\u2019il faisait 30 degr\u00e9s. J\u2019\u00e9tais \u00e0 Prague et enfin chez moi. Nous nous sommes assis sous un arbre en fleurs. Le ciel \u00e9tait flambant gris, comme r\u00e9tro-\u00e9clair\u00e9. J\u2019ai pris l\u00e0 une d\u00e9flagration d\u2019obscurit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Je suis retourn\u00e9e \u00e0 Prague, avec Kafka, Hrabal, Kundera, Klima. J\u2019y suis retourn\u00e9e en voyage de classe. J\u2019y suis retourn\u00e9e, \u00e0 peine majeure. J\u2019y suis retourn\u00e9e, \u00e9largissant chaque fois le remous du ricochet originel.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Puis j\u2019ai cherch\u00e9 ailleurs le ciel Malastrana. \u00c0 Budapest, la t\u00eate appuy\u00e9e sur le rebord de la piscine des bains Szeczenhi. Dans les Maramures, en Roumanie, autour du cimeti\u00e8re Sapanta et de ses tombes de toutes les couleurs. Je l\u2019ai trouv\u00e9 l\u00e0 o\u00f9 je ne l\u2019attendais pas, au-dessus des meules de foin dans l\u2019Aubrac et au au bord de la mer \u00e0 Dunkerque. Une fois, au milieu d\u2019un pont, \u00e0 Lyon.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Je l\u2019ai retrouv\u00e9 \u00e0 Cracovie en 1999. Alors je m\u2019y suis install\u00e9e, pendant un an.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Un soir, je me promenais en lisi\u00e8re de Kazimierz, le quartier juif. Le brouillard \u00e9tait \u00e9clairci par la lumi\u00e8re orange des lampes en cuivre. Sur la droite, une rue \u00e9troite s\u2019est ouverte. Au fond, les traits mal d\u00e9finis de la Bazilika Swienta Michala Archaniola. J\u2019ai march\u00e9 sans que l\u2019image se pr\u00e9cise, comme un myope sans lunette. L\u2019\u00e9glise grandissait et blanchissait, dans son enveloppe brumeuse irradi\u00e9e. Puis, arr\u00eat\u00e9e par une grille, l\u00e0, impasse Skaleczna, dans un froid de conte scandinave, j\u2019ai entendu les derni\u00e8res notes d\u2019un requiem sortir d\u2019un fant\u00f4me d\u2019\u00e9glise luminescent.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Parfois, j\u2019ai r\u00eav\u00e9 du ciel clair du d\u00e9sert d\u2019Atacama et du ciel poussi\u00e9reux des p\u00e9riph\u00e9riques berlinois&nbsp;; des n\u00e9ons des cin\u00e9mas de New-York et des rayons de lumi\u00e8re qui entrent dans les cabines carrel\u00e9es des piscines de Londres.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Depuis vingt ans, souvent, je r\u00eave que je cours dans Cracovie la nuit. Je cours et je sais qu\u2019on est d\u00e9j\u00e0 demain. <em>Cras<\/em>. <em>Cras<\/em>. \u00ab&nbsp;D\u00e9p\u00eache-toi&nbsp;\u00bb, chantent les corbeaux cach\u00e9s dans les arbres du Planty qui ceinture la stare miasto. Je cours, dans un quartier que j\u2019identifie mal. Les c\u00e2bles du tramway strient les b\u00e2timents, les coupent et s\u2019en \u00e9chappent en lignes obliques qui s\u2019envolent dans un brouillard sourd et sans lumi\u00e8re. Peut-\u00eatre, tout droit, la bibloth\u00e8que Jagellone&nbsp;? Il faudra tourner \u00e0 gauche, passer devant la drukarnia. Je cours dans un gris de photographie mal d\u00e9velopp\u00e9e. Le flou commence d\u00e9j\u00e0 \u00e0 se diluer dans la pluie. <em>Cras<\/em>. <em>Cras<\/em>. Je me r\u00e9veille et je n\u2019ai pas revu la lumi\u00e8re de la Bazilika&#8230; J\u2019aurais d\u00fb prendre le pont, mais j\u2019ai oubli\u00e9 son nom.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Je retournerai ce printemps \u00e0 Cracovie. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019\u00e9tais \u00e0 Prague en 1992 quand c\u2019\u00e9tait encore la capitale de la Tch\u00e9coslovaquie. Mes parents avaient dit \u00ab&nbsp;on part en vacances en Tch\u00e9co&nbsp;\u00bb. 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