{"id":112873,"date":"2023-02-20T11:00:03","date_gmt":"2023-02-20T10:00:03","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=112873"},"modified":"2023-02-21T10:15:08","modified_gmt":"2023-02-21T09:15:08","slug":"voyages-01-la-nuit-davant","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/voyages-01-la-nuit-davant\/","title":{"rendered":"#double voyage SV"},"content":{"rendered":"\n<h1 class=\"wp-block-heading\"># 05 Nicolas Bouvier<\/h1>\n\n\n\n<p><strong>Voiture<\/strong>&nbsp;: r\u00e9ussir \u00e0 faire passer un fil avec un n\u0153ud au bout, accrocher le bitonio (la tirette) qui bloquait la porte en position ferm\u00e9e, les cl\u00e9s rest\u00e9es sur le tableau de bord, et apr\u00e8s de nombreuses tentatives r\u00e9ussir l\u2019exploit. Prendre enfin la route pour l\u2019\u00e9tape Plymouth- Hayle.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Ville morte&nbsp;: <\/strong>zigzaguer dans les rues \u00e0 la recherche d\u2019une boutique ouverte pour acheter de quoi se nourrir. Tout est ferm\u00e9, c\u2019est un lundi.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Pr\u00e9<\/strong>&nbsp;: au bord d\u2019une route tranquille, un lieu o\u00f9 d\u00e9fouler nos corps en manque de mouvements. Des arbres sombres au fond laissant imaginer une for\u00eat et l\u2019espace d\u2019une niche possible.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>M\u00e9t\u00e9o<\/strong>&nbsp;: de petites pluies fines agr\u00e9mentent l\u2019\u00e9tape. Les essuie-glaces fonctionnent bien&nbsp;! Nous sommes bien dans le clich\u00e9 de l&rsquo;Angleterre.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Livre<\/strong>&nbsp;: trouver le temps de lire autre chose que le guide bleu. Pour une survie mentale. Se garder soi.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Touristes&nbsp;<\/strong>: nous ne sommes pas les seuls \u00e0 avoir choisi de venir \u00e0 Land\u2019s end. Envie de meurtres.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Langues<\/strong>&nbsp;: des mots qui surgissent de partout, dans des dialectes vari\u00e9s, auxquels on ne comprend rien, et au final on peut se sentir seuls et bien.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Bruy\u00e8re&nbsp;: <\/strong>et si le voyage jusqu\u2019ici n\u2019avait \u00e9t\u00e9 que pour cela, fouler cette lande et colorer son regard du mauve tant aim\u00e9. Le chaos de rochers, la lande, la bruy\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Vue<\/strong>&nbsp;: la terre est termin\u00e9e, la houle fait son job, frappant les falaises sans r\u00e9pit, et juste pouvoir dire je suis all\u00e9e au bout des terres.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\"><strong>#03 <\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>De l\u2019inqui\u00e9tude d\u2019\u00eatre, il faut faire avec, et apprendre \u00e0 louvoyer entre ce qu\u2019il faut \u00eatre, pour continuer \u00e0 vivre en soci\u00e9t\u00e9, et ce qu\u2019il en est r\u00e9ellement de soi, apprendre \u00e0 se prot\u00e9ger et ne pas se laisser gagner par les d\u00e9sirs des autres qui vous c\u00f4toient, ne pas se laisser voler ou d\u00e9truire sa propre dispersion d\u2019o\u00f9 l\u2019on ne souhaite pas revenir, que l\u2019on souhaite habiter, m\u00eame si elle est jug\u00e9e mauvaise ou nocive \u2014 et de quel droit peut-on dire cela \u2014 et tenir entre ses doigts cet \u00e9tat d\u2019\u00eatre, c\u2019est \u00e0 dire se tenir \u00e0 distance de ce qui perturbe, ce qui semble l\u00e0 pour nous \u00e9carter de nous-m\u00eame. <em>Mais pourquoi tu ne parles pas, fais un effort, on dirait que tu n\u2019es pas l\u00e0, t\u2019as pas d\u00e9croch\u00e9 un mot de toute la matin\u00e9e<\/em>, il faudrait toujours \u00eatre comme-ci ou comme \u00e7a, sourire et rire avec les autres, il faudrait avoir un avis sur tout, soutenir une conversation o\u00f9 l\u2019on parle de choses sans int\u00e9r\u00eat, il faudrait ne pas s\u2019isoler ni se plonger dans un bouquin, \u00eatre toujours pleine d\u2019attentions pour les autres, aller au devant de leurs d\u00e9sirs, sourire, faire des projets ensemble, il faudrait montrer un entrain spontan\u00e9 et ne pas laisser suspecter une lassitude ou m\u00eame un d\u00e9go\u00fbt pour ce qui est propos\u00e9, \u00eatre toujours pr\u00eat comme la devise des scouts d\u2019autrefois, et \u00eatre encore partant \u00e0 la veill\u00e9e pour une partie de cartes, pour rester ensemble, et faire corps. Eh bien cette fois ce sera non.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Parler. Toujours parler. Et toujours r\u00e9pondre aux questions des uns ou des autres. Et pourquoi. Et depuis quand. Et o\u00f9. Et comment. Ah le pourquoi du comment, toujours. Ce n\u2019est pas \u00e7a qui compte. On n\u2019est pas l\u00e0 pour \u00e7a. On n\u2019est pas l\u00e0 pour voir des gens. Enfin pas ceux-l\u00e0. C\u2019est ceux d\u2019avant qu\u2019on veut rencontrer. Ceux du songe et d\u2019entre les lignes. Ce sont eux, uniquement eux. Et il faudrait m\u00eame dire elles. Ce sont elles qui comptent. De ce qu\u2019elles ont \u00e9crit ne pas pouvoir se d\u00e9tacher. De tous leurs livres. De tous les fragments. Juste se tenir \u00e0 la crois\u00e9e de leurs mots. De ce qu\u2019elles ont vu. Impossible de s\u2019extraire de ce qui a \u00e9t\u00e9 lu. Impossible de les oublier. De continuer \u00e0 vivre sans. Il y a des mots qui hantent. Il y a des personnages de romans qui sont pr\u00e9sents. Il semble qu\u2019ils marchent tout pr\u00e8s. Il semble bien qu\u2019ils sont m\u00eame \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Il y aurait presque des phrases enti\u00e8res. Elles seraient pr\u00eates \u00e0 franchir la barri\u00e8re des l\u00e8vres. Elles guideraient les pas. Nul besoin d\u2019autrui. Ne reste qu\u2019\u00e0 se d\u00e9tacher d\u2019un r\u00e9el. Basculer dans ce qui importe. Demeurer l\u00e0 o\u00f9 nul ne peut atteindre. Alors toutes ces questions intempestives qui n\u2019en finissent pas&#8230;Les balayer d\u2019un geste de la main. Et tu viens d\u2019o\u00f9. Tu fais quoi comme m\u00e9tier. Et tu voyages seule. Stop. Revenir \u00e0 l\u2019essentiel. Ne rien entendre. Ne pas parler la langue. \u00c7a c\u2019est bien. Rester dans sa bulle. N\u2019\u00eatre qu\u2019une ombre.<\/em><\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#02|Arriv\u00e9e dans la ville<\/h1>\n\n\n\n<p>Le ferry se nommait \u00ab&nbsp;Falaise&nbsp;\u00bb et c\u2019\u00e9tait lui qui allait les acheminer vers cet ailleurs, par lui que se r\u00e9alisait sa premi\u00e8re sortie du territoire, et un peu aussi sa sortie d\u2019elle-m\u00eame, et pendant ces quatre heures de travers\u00e9e de la Manche, sous un mauvais temps dont on n\u2019aurait pas imagin\u00e9 que cela soit possible en cette fin de mois d\u2019ao\u00fbt \u2014 la pluie, le vent, le froid, la grisaille et la houle \u2014 mais il fallait affronter tout cela pour d\u00e9couvrir l\u2019Angleterre et quelque chose de soi, les pens\u00e9es qui remuent autant que le ventre est remu\u00e9 par cette sorte de temp\u00eate ou tout au moins qui est v\u00e9cue comme telle, et que l\u2019on aimerait bien arriver rapidement, et ces quatre heures qui semblent durer une vie, et enfin la voiture peut sortir du ferry, et si les visages sont bien p\u00e2les les forces renaissent vite parce qu\u2019il faut se h\u00e2ter et que \u00e7a y est il faut d\u00e9sormais rouler \u00e0 gauche et ne pas oublier apr\u00e8s les ronds-points de reprendre la bonne voie, et on quitte tr\u00e8s rapidement Newhaven, ville \u00e0 l\u2019embouchure de l\u2019Ouse, la rivi\u00e8re o\u00f9 s\u2019est noy\u00e9e Virginia Woolf, mais \u00e0 ce moment-l\u00e0 on ne sait rien de tout cela et il faut juste s\u2019\u00e9loigner de l\u00e0 et se diriger vers Southampton pour rejoindre l\u2019auberge de jeunesse r\u00e9serv\u00e9e, alors on roule, le nez coll\u00e9 \u00e0 la vitre de la voiture, s\u2019\u00e9tonnant de la monotonie de ces maisons align\u00e9es toutes semblables. Le beau temps est enfin revenu, et les couleurs aussi reviennent sur les joues, et la faim s\u2019invite \u00e0 son tour et l\u2019on grignote dans la voiture chips, pommes et g\u00e2teaux, on n\u2019est pas difficile et l\u2019on chante pour signifier que tout va bien et que le s\u00e9jour va vraiment commencer, et au bout d\u2019un temps dont ils ne savent plus grand-chose, sans doute au moins trois heures, Southampton se profile et appara\u00eet plut\u00f4t plaisante avec ses longues avenues, mais il faut encore beaucoup errer avant de trouver l\u2019auberge de jeunesse, que l\u2019on esp\u00e8re meilleure que celle de Dieppe o\u00f9 le sommeil ne fut pas tr\u00e8s bon, et enfin l\u2019A.J. d\u00e9nich\u00e9e, s\u2019installer dans un dortoir, filles d\u2019un c\u00f4t\u00e9, gar\u00e7on de l\u2019autre, et apr\u00e8s un brin de toilette, enfin marcher dans les rues de la ville, fixant les fa\u00e7ades et les passants, tout cet inconnu dont se nourrir, \u00e0 la recherche d\u2019un restaurant pour apaiser la faim.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Jour d\u00e9nou\u00e9. Sortir de l\u2019Eurostar. Poser le regard. Laisser Saint Pancrace. Se perdre dans la langue. C\u2019est cela qui est recherch\u00e9. L\u2019ailleurs par les mots. Penser dans sa langue. Le bruit de fond de mots anglais. Les noms de rues \u00e0 retrouver. L\u2019itin\u00e9raire est trac\u00e9. Se perdre dans les mots. Avancer entre ce qui fait obstacle. Le plan entre les mains. Le trajet est trac\u00e9. Il n\u2019y a plus qu\u2019\u00e0. Se heurter sans doute aux passants press\u00e9s. Prendre le temps de l\u2019h\u00e9sitation. La vue qui s\u2019insinue en m\u00e9andres. L\u2019eau de la langue qui cogne. Corps qui se creuse. Marcher du pas de quelqu\u2019un qui sait. Mais ne pas savoir. Avancer. Bifurquer. Revenir sur ses pas. Une vie quoi. Savoir pourquoi \u00eatre ici. Bien r\u00e9aliser la vanit\u00e9 de ce s\u00e9jour. Tout est bu\u00e9e. \u00c9cran de fum\u00e9e. Avancer. Le trottoir mouill\u00e9. Longer The British Library. Venir l\u00e0 plus tard. Il n\u2019est pas encore temps. Besoin de marcher. Emprunter les rues moins importantes. Besoin de ralentir. Oublier le brouhaha de la gare. Les mains tendues. Laisser le corps s\u2019apaiser. Prendre le temps de l\u2019arriv\u00e9e. De l\u2019effleurement de la ville. De ses pierres. De son sol. De ses streets. De son stress aussi. Prendre la direction du logement trouv\u00e9. Le choix du quartier entre Gordon square et Tavistock square. Pour les noms. Pour l\u2019emplacement. Pour rester dans l\u2019imaginaire. Pour prolonger les songes. Pour pouvoir \u00e9crire Bloomsbury. Ressentir. Pens\u00e9es r\u00e9tract\u00e9es. \u00c0 transpercer le voile des sensations. Pour le trouble infus\u00e9. Le sillon qui s\u2019inscrit dans le corps.Le tatouage sur les cordes vocales. Autour le bruit de la circulation. Rester vigilant au sens des voitures. Ne pas oublier. \u00c9couter ce que les autres ne savent pas. Ce qui se tait autour. Rester dans l\u2019invisibilit\u00e9. Mais l\u2019habitude est prise depuis longtemps. Ce ne sera pas difficile. Puis s\u2019abreuver aux l\u00e8vres des livres. Pour retrouver vie. Avancer encore. L\u2019arriv\u00e9e est proche. S\u2019arr\u00eater dans le square. Chercher le buste. Rester devant. Comme un enfant. Il y a des priorit\u00e9s. Tout ne s\u2019explique pas. Ce n\u2019est qu\u2019une statue. Mais fouler le sol de ce square est symbolique. La vie a besoin de symboles. Vivre avec ces \u00e9clairs. Ces intuitions sans mots. Insuffler ces \u00e9lans. Lever les yeux vers les maisons autour. Apr\u00e8s rejoindre le lieu de r\u00e9sidence qui est l\u00e0. Traverser la rue. Se dire que c\u2019est fait. Enfin juste un petit peu de ce qui est pr\u00e9vu. C\u2019est un bon d\u00e9but.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>#1 la nuit d&rsquo;avant<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>1\/ Assise sur le rocher de secours, juste avant la venue de la nuit afin de voir s\u2019allumer les lampes des hameaux sur l\u2019autre versant et pouvoir s\u2019enivrer de la litanie des noms d\u2019ici, avant d\u2019avoir \u00e0 \u00e9noncer ceux de l\u00e0-bas, dans cette langue qu\u2019il lui faudrait apprivoiser m\u00eame si elle n\u2019avait pas de si mauvaises notes que \u00e7a au lyc\u00e9e, mais c\u2019\u00e9tait surtout \u00e0 l\u2019\u00e9crit il faut bien l\u2019avouer, l\u2019oral la laissait souvent sans mots ou sans r\u00e9partie ou vivacit\u00e9 d\u2019esprit n\u00e9cessaire pour entretenir une vraie conversation, elle se contentait de r\u00e9ponses br\u00e8ves qui ne relan\u00e7aient pas les \u00e9changes, alors assise l\u00e0 sur son rocher de granit au bord du chemin qui conduit dans la for\u00eat et les errances de toujours, elle prend le temps de profiter de cette derni\u00e8re soir\u00e9e avant le d\u00e9part demain matin, peut-\u00eatre pour voir le monde de plus haut ou de plus loin, d\u2019habituer son esprit \u00e0 l\u2019id\u00e9e que demain elle serait loin d\u2019ici, de ses paysages n\u00e9cessaires \u00e0 sa vie, elle pensait m\u00eame \u00e0 sa survie, mais pourquoi avait-elle accept\u00e9 ce voyage, comment avait-elle pu penser un seul instant qu\u2019elle en avait envie, mais une fois les pr\u00e9paratifs avanc\u00e9s il n\u2019\u00e9tait bien s\u00fbr plus question de revenir sur cette d\u00e9cision, et demain elle monterait dans la voiture avec son sac qui \u00e9tait pr\u00eat bien s\u00fbr, il n\u2019\u00e9tait pas question d\u2019oublier quoi que ce soit pour traverser quinze jours de sa vie en terre \u00e9trang\u00e8re. Les jambes pendant dans le vide entre le rocher et le pr\u00e9 aux mousserons, le buste bien droit pour ne rien perdre de la vision, elle fixait le versant de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la vall\u00e9e, guettant les lumi\u00e8res qui traceraient ainsi la route qui reliait les hameaux les uns avec les autres, elle marmonnait leurs noms pour se rassurer ou pour calmer le flux de sang qui cognait et ces battements de c\u0153ur qui prenaient un rythme qu\u2019elle n\u2019aimait pas, alors oui elle avait pleinement conscience qu\u2019elle n\u2019avait pas envie de ce voyage, mais qu\u2019elle partirait malgr\u00e9 tout, les autres ne comprendraient pas sinon, mais cet instant lui appartenait encore, et sa main caressait les touffes de lichen agripp\u00e9es sur la pierre, comme on caresse le dos d\u2019un chien aim\u00e9 et que la main passe et repasse dessus, pleine de cette tendresse m\u00eame minuscule, qu\u2019il faut bien donner pour ne pas exploser. Elle avait dix-sept ans et demain elle partirait en voiture avec son fr\u00e8re, sa compagne et sa s\u0153ur de seize ans pour une d\u00e9couverte de l\u2019Angleterre, et son regard plein de larmes se noyait sur les paysages d\u2019ici.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Face \u00e0 l\u2019\u00e9cran d\u2019ordinateur. Comme devant un pare-brise qui s\u2019effeuille. Se brise plut\u00f4t. S\u2019\u00e9toile sous un coup \u00e9tranger. Une flaque gel\u00e9e. Et d\u2019une pierre lanc\u00e9e. Et les failles qui en r\u00e9sultent. Le dessin qui se forme. Une prison qui \u00e9carte ses barreaux. Toutes ces fen\u00eatres ouvertes. Ces miniatures d\u2019images \u00e9tal\u00e9es. Pour imaginer encore. Ce que sera ce dr\u00f4le de voyage. Ce vrai-faux p\u00e9riple. Cette avanc\u00e9e insolite. \u00c0 droite la fen\u00eatre donnant sur le jardin. Sur cet au-del\u00e0 de la nuit. Et du temps qui passe. L\u2019impression d\u2019un grand silence. Sur le bureau, crayons, stylos, carnets, livres. Sur l\u2019\u00e9tag\u00e8re du bureau, les photos n\u00e9cessaires. Et les r\u00e9f\u00e9rences de livres qui seront utiles. Les sites sur internet aussi \u00e0 visiter. Les musiques \u00e0 \u00e9couter. Les photos \u00e0 consulter. Les cartes \u00e0 \u00e9taler. Cela commence demain. Ce soir c\u2019est encore les \u00e9clats du songe. Et l\u2019irr\u00e9alit\u00e9 d\u2019un possible Une \u00e9chapp\u00e9e sur un dehors. A-t-il une existence&nbsp;? Un dehors appr\u00e9hend\u00e9 du dedans. Avec ses failles. Ses incertitudes. Ses turbulences. Un dehors sans paroles vraies. Juste un train de nuages. Les yeux, les doigts. Et choisir sa voie et sa voix. Pour dire. \u00c0 l\u2019aff\u00fbt toujours. Des assonances aussi. De la langue o\u00f9 replonger. Et des r\u00e9p\u00e9titions. Ne pas les craindre. Les dompter. Et les lambeaux dans la t\u00eate. Et les fils qui les rejoignent. Et la joie. Car il y a de la joie. Enfin joie c\u2019est un peu grand. De la douceur suffira. Ou du d\u00e9sir \u00e0 l\u2019id\u00e9e de d\u00e9couvrir ces lieux. O\u00f9 elle a v\u00e9cu. O\u00f9 elle a \u00e9crit. O\u00f9 elle a ri. Alors l\u2019envie comme fer de lance. L\u2019heure de d\u00e9part est 10h20. Celle de l\u2019arriv\u00e9e 16h30. Entre les deux le bercement du train. Ou le songe. La valise dans le r\u00e9ceptacle \u00e0 bagages. Le sac \u00e0 dos pr\u00e8s de soi. Mais rester encore dans cet avant. Cet instant improbable. Et r\u00e9sister au vide. C\u2019est si fragile tout \u00e7a. Une petite peur dans le ventre. Presque rien. Les chiffres sur le cadran du r\u00e9veil qui changent. Guetter le chiffre qui se profile. Attendre encore le suivant. Les mains \u00e0 plat sur le bureau. Puis \u00e0 d\u00e9placer un stylo, un livre. \u00c0 passer le temps. Ouvrir un livre. Faire semblant de lire. En feuilleter un autre. Et encore un autre. Soudain s\u2019agripper \u00e0 un mot. Le garder en bouche. Le murmurer. Le faire tourner entre ses l\u00e8vres \u00e0 le faire \u00e9clater. \u00c0 lui enlever toute signification. \u00c0 le d\u00e9poss\u00e9der de lui-m\u00eame. \u00c0 l\u2019user. S\u2019emparer de lui. Saugrenue. Voil\u00e0 c\u2019est tout \u00e0 fait \u00e7a. C\u2019est une id\u00e9e saugrenue. Un voyage saugrenu. Saugrenu.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p id=\"ville-rejointe\"><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"ville-rejointe\"><strong><a href=\"#ville-rejointe\" data-type=\"internal\" data-id=\"#ville-rejointe\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">#voyages | # 02 Arriv\u00e9e dans la ville<\/a><\/strong><\/h2>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\" id=\"ville\">\n<li><\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p>Le ferry se nommait \u00ab&nbsp;Falaise&nbsp;\u00bb et c\u2019\u00e9tait lui qui allait les acheminer vers cet ailleurs, par lui que se r\u00e9alisait sa premi\u00e8re sortie du territoire, et un peu aussi sa sortie d\u2019elle-m\u00eame, et pendant ces quatre heures de travers\u00e9e de la Manche, sous un mauvais temps dont on n\u2019aurait pas imagin\u00e9 que cela soit possible en cette fin de mois d\u2019ao\u00fbt \u2014 la pluie, le vent, le froid, la grisaille et la houle \u2014 mais il fallait affronter tout cela pour d\u00e9couvrir l\u2019Angleterre et quelque chose de soi, les pens\u00e9es qui remuent autant que le ventre est remu\u00e9 par cette sorte de temp\u00eate ou tout au moins qui est v\u00e9cue comme telle, et que l\u2019on aimerait bien arriver rapidement, et ces quatre heures qui semblent durer une vie, et enfin la voiture peut sortir du ferry, et si les visages sont bien p\u00e2les les forces renaissent vite parce qu\u2019il faut se h\u00e2ter et que \u00e7a y est il faut d\u00e9sormais rouler \u00e0 gauche et ne pas oublier apr\u00e8s les ronds-points de reprendre la bonne voie, et on quitte tr\u00e8s rapidement Newhaven, ville \u00e0 l\u2019embouchure de l\u2019Ouse, la rivi\u00e8re o\u00f9 s\u2019est noy\u00e9e Virginia Woolf, mais \u00e0 ce moment-l\u00e0 on ne sait rien de tout cela et il faut juste s\u2019\u00e9loigner de l\u00e0 et se diriger vers Southampton pour rejoindre l\u2019auberge de jeunesse r\u00e9serv\u00e9e, alors on roule, le nez coll\u00e9 \u00e0 la vitre de la voiture, s\u2019\u00e9tonnant de la monotonie de ces maisons align\u00e9es toutes semblables. Le beau temps est enfin revenu, et les couleurs aussi reviennent sur les joues, et la faim s\u2019invite \u00e0 son tour et l\u2019on grignote dans la voiture chips, pommes et g\u00e2teaux, on n\u2019est pas difficile et l\u2019on chante pour signifier que tout va bien et que le s\u00e9jour va vraiment commencer, et au bout d\u2019un temps dont ils ne savent plus grand-chose, sans doute au moins trois heures, Southampton se profile et appara\u00eet plut\u00f4t plaisante avec ses longues avenues, mais il faut encore beaucoup errer avant de trouver l\u2019auberge de jeunesse, que l\u2019on esp\u00e8re meilleure que celle de Dieppe o\u00f9 le sommeil ne fut pas tr\u00e8s bon, et enfin l\u2019A.J. d\u00e9nich\u00e9e, s\u2019installer dans un dortoir, filles d\u2019un c\u00f4t\u00e9, gar\u00e7on de l\u2019autre, et apr\u00e8s un brin de toilette, enfin marcher dans les rues de la ville, fixant les fa\u00e7ades et les passants, tout cet inconnu dont se nourrir, \u00e0 la recherche d\u2019un restaurant pour apaiser la faim.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Jour d\u00e9nou\u00e9. Sortir de l\u2019Eurostar. Poser le regard. Laisser Saint Pancrace. Se perdre dans la langue. C\u2019est cela qui est recherch\u00e9. L\u2019ailleurs par les mots. Penser dans sa langue. Le bruit de fond de mots anglais. Les noms de rues \u00e0 retrouver. L\u2019itin\u00e9raire est trac\u00e9. Se perdre dans les mots. Avancer entre ce qui fait obstacle. Le plan entre les mains. Le trajet est trac\u00e9. Il n\u2019y a plus qu\u2019\u00e0. Se heurter sans doute aux passants press\u00e9s. Prendre le temps de l\u2019h\u00e9sitation. La vue qui s\u2019insinue en m\u00e9andres. L\u2019eau de la langue qui cogne. Corps qui se creuse. Marcher du pas de quelqu\u2019un qui sait. Mais ne pas savoir. Avancer. Bifurquer. Revenir sur ses pas. Une vie quoi. Savoir pourquoi \u00eatre ici. Bien r\u00e9aliser la vanit\u00e9 de ce s\u00e9jour. Tout est bu\u00e9e. \u00c9cran de fum\u00e9e. Avancer. Le trottoir mouill\u00e9. Longer The British Library. Venir l\u00e0 plus tard. Il n\u2019est pas encore temps. Besoin de marcher. Emprunter les rues moins importantes. Besoin de ralentir. Oublier le brouhaha de la gare. Les mains tendues. Laisser le corps s\u2019apaiser. Prendre le temps de l\u2019arriv\u00e9e. De l\u2019effleurement de la ville. De ses pierres. De son sol. De ses streets. De son stress aussi. Prendre la direction du logement trouv\u00e9. Le choix du quartier entre Gordon square et Tavistock square. Pour les noms. Pour l\u2019emplacement. Pour rester dans l\u2019imaginaire. Pour prolonger les songes. Pour pouvoir \u00e9crire Bloomsbury. Ressentir. Pens\u00e9es r\u00e9tract\u00e9es. \u00c0 transpercer le voile des sensations. Pour le trouble infus\u00e9. Le sillon qui s\u2019inscrit dans le corps.Le tatouage sur les cordes vocales. Autour le bruit de la circulation. Rester vigilant au sens des voitures. Ne pas oublier. \u00c9couter ce que les autres ne savent pas. Ce qui se tait autour. Rester dans l\u2019invisibilit\u00e9. Mais l\u2019habitude est prise depuis longtemps. Ce ne sera pas difficile. Puis s\u2019abreuver aux l\u00e8vres des livres. Pour retrouver vie. Avancer encore. L\u2019arriv\u00e9e est proche. S\u2019arr\u00eater dans le square. Chercher le buste. Rester devant. Comme un enfant. Il y a des priorit\u00e9s. Tout ne s\u2019explique pas. Ce n\u2019est qu\u2019une statue. Mais fouler le sol de ce square est symbolique. La vie a besoin de symboles. Vivre avec ces \u00e9clairs. Ces intuitions sans mots. Insuffler ces \u00e9lans. Lever les yeux vers les maisons autour. Apr\u00e8s rejoindre le lieu de r\u00e9sidence qui est l\u00e0. Traverser la rue. Se dire que c\u2019est fait. Enfin juste un petit peu de ce qui est pr\u00e9vu. C\u2019est un bon d\u00e9but.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p># 05 Nicolas Bouvier Voiture&nbsp;: r\u00e9ussir \u00e0 faire passer un fil avec un n\u0153ud au bout, accrocher le bitonio (la tirette) qui bloquait la porte en position ferm\u00e9e, les cl\u00e9s rest\u00e9es sur le tableau de bord, et apr\u00e8s de nombreuses tentatives r\u00e9ussir l\u2019exploit. Prendre enfin la route pour l\u2019\u00e9tape Plymouth- Hayle. 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