{"id":113212,"date":"2023-02-10T23:36:48","date_gmt":"2023-02-10T22:36:48","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=113212"},"modified":"2023-02-18T18:49:10","modified_gmt":"2023-02-18T17:49:10","slug":"lautre-voyage-01","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/lautre-voyage-01\/","title":{"rendered":"#voyages #05 | L&rsquo;autre voyage"},"content":{"rendered":"\n<p>L\u2019asile&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019ours bleu&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La baleine\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Le z\u00e8bre<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019agneau mystique&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le bal infernal\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"650\" height=\"333\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/R.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-115141\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/R.jpg 650w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/R-420x215.jpg 420w\" sizes=\"auto, (max-width: 650px) 100vw, 650px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Il avait vant\u00e9 les haltes du voyage. L\u2019Italie, Sienne, Venise\u2026 Mais elle connaissait l\u2019oiseau et sa chanson d\u00e9j\u00e0, d\u00e9j\u00e0 \u00e0 ce moment-l\u00e0, oui, et elle n\u2019avait pas l\u00e0 une fameuse connaissance. Les d\u00e9parts du centre de la France vers onze heure du soir pour rallier Amsterdam, ras\u00e9 de pr\u00e8s pour le rendez-vous de dix heures tapantes le lendemain. Entre les deux une nuit de bagnole \u00e0 n\u2019en plus finir, \u00e0 croiser des phares perdus en sens inverse sur l\u2019autoroute, avant de s\u2019an\u00e9antir dans un cinq \u00e9toiles des abords de la capitale o\u00f9 il pouvait dormir comme un plomb dans un king size bed pendant les deux heures et trente minutes qui restaient avant de passer en fanfare au matin. Elle s\u2019en \u00e9tait tra\u00een\u00e9 des tristesses et des maux de ventres, ces lendemains de raids, tandis qu\u2019il brillait dans les salons, increvable, remont\u00e9 comme un coucou par cette vie \u00e0 l\u2019arrach\u00e9. Alors qu\u2019il essaye de lui vendre le grand retour au pays par ses haltes, l\u2019Italie, tu verras, Sienne, Venise\u2026 Il n\u2019y avait rien \u00e0 vendre. Elle avait donn\u00e9 sa parole de l\u2019accompagner longtemps avant, longtemps avant d\u2019\u00eatre d\u00e9sillusionn\u00e9e. Elle s\u2019\u00e9tait promis de voir \u00e7a : le retour apr\u00e8s vingt ans d\u2019absence, vingt ans d\u2019ouest. \u00e7a paierait largement la peine. Et il y en aurait. Arriv\u00e9 en Italie, il aurait crev\u00e9 les chevaux sous lui dans un autre si\u00e8cle. Apr\u00e8s quinze heures de route, auxquelles la n\u00e9cessit\u00e9 avait p\u00e9niblement arrach\u00e9 trois pauses de station essence, o\u00f9 il fallait pisser vite, comme si la voiture risquait de repartir sans eux, jeter dans des petits paniers de m\u00e9tal des sandwichs en plastique saisis \u00e0 l\u2019aveugle dans des bacs r\u00e9frig\u00e9r\u00e9s et payer tout \u00e7a, pisse essence et bouffe, avec un billet dont il n\u2019attendait pas la monnaie, apr\u00e8s quinze heures d\u2019autoroute sans un mot, il d\u00e9clarait forfait. Cela faisait d\u00e9j\u00e0 trois bonnes heures qu\u2019elle se tenait pr\u00eate, certaine qu\u2019il allait les envoyer dans un arbre plut\u00f4t que de retourner au pays, au pays tant d\u00e9sir\u00e9 de loin et tant ha\u00ef, qu\u2019il allait les envoyer dans un arbre avec leur histoire d&rsquo;amour d\u00e9glingu\u00e9e, dont il ne restait plus que ce pacte ancien : \u201cSi tu rentres, je serai l\u00e0, je ferai le voyage avec toi\u201d. Ils ne trouvaient pas d\u2019h\u00f4tel dans la ville italienne, ni Sienne, ni Pise, ni tu verras, o\u00f9 ils d\u00e9rivaient. Il s&rsquo;impatientait, mieux aura valu reprendre la route, elle savait qu\u2019il en \u00e9tait capable, de conduire jusqu\u2019\u00e0 crever les chevaux de la merc\u00e9d\u00e8s. Elle lui avait trouv\u00e9 l\u2019allure d\u2019un roi tzigane avec ses montagnes de monnaie de tous les pays du monde, pos\u00e9es sur les bord de fen\u00eatre de son appartement. Les poign\u00e9es qu\u2019il en fourrait dans ses poches avant de sortir, sa fa\u00e7on de donner \u00e0 tous les pauvres qu\u2019il croisait\u2026 Il allait les mettre dans un arbre, ou dans un ravin, on ne peut rien contre la fatalit\u00e9 : ce type avait le visage de sa mort et r\u00e9ciproquement. L\u2019h\u00f4tel \u00e9tait miteux. Il aurait voulu acheter le plus cher, comme il en avait l\u2019habitude, compenser encore, l\u2019absence de tout par la finesse des draps, par la largeur du lit, par l\u2019\u00e9paisseur de la moquette. Mais il n\u2019y avait pas, l\u00e0,moyen de donner le change et \u00e7a n&rsquo;avait plus d&rsquo;importance :&nbsp; ils auraient oubli\u00e9 la chambre avant m\u00eame d\u2019avoir repris l\u2019autoroute. Au r\u00e9veil, elle \u00e9tait furieuse, comme lui, elle \u00e9tait pr\u00eate pour le ravin, l\u2019arbre\u2026 Ils n\u2019avaient pas d\u00e9jeun\u00e9. Ils s\u2019\u00e9taient asperg\u00e9s d\u2019eau froide, comme dans les toilettes des restoroutes. Et \u00e7a avait encore dur\u00e9, cette mis\u00e8re de brutes, cet acharnement , mais c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te : une course o\u00f9 ils se seraient affront\u00e9s. Elle avait quitt\u00e9 la place de la morte et celle du copilote. Sans bouger de son si\u00e8ge, elle y serait avant lui, elle lui grillerait la priorit\u00e9 sur son grand retour au pays natal, elle ne demanderait plus \u00e0 s\u2019arr\u00eater, elle voudrait plus encore que lui, arriver l\u00e0-bas, le plus vite possible, dans cette asc\u00e8se de la terreur qui br\u00fblait tout sur son passage. Par un jeu des contraires, il proposa de s\u2019arr\u00eater \u00e0 Pise, ou \u00e0 V\u00e9rone, parce qu\u2019il fallait voir \u00e7a, \u00e0 ce qu\u2019on disait et qu\u2019elle aimait le th\u00e9\u00e2tre et les choses pench\u00e9es. Elle r\u00e9pliqua que c\u2019\u00e9tait au sujet de Naples qu\u2019on disait \u00e7a. Ils s\u2019arr\u00eat\u00e8rent tout de m\u00eame. Travers\u00e8rent une foule o\u00f9 leur \u00e9puisement f\u00e9roce leur donnait l\u2019impression de flotter en sens contraire dans un bouillon de culture. Ils marchaient l\u00e0 comme dans un temps diff\u00e9rent (eux seuls pr\u00e9sents \u00e0 l\u2019indicatif tandis que tous les autres se seraient promen\u00e9s dans le conditionnel ? Tous les autres auraient eu le choix, alors qu\u2019ils se sentaient clou\u00e9s \u00e0 cette pause, dans cette errance de fin de matin\u00e9e par une fatalit\u00e9 implacable), faits d\u2019une mati\u00e8re diff\u00e9rente, (de pierre ? de plomb ?) au milieu des touristes en barbapapa. Il lui proposait des glaces, des caf\u00e9s, du chianti. Il parlait la langue apaisante des duty free d\u2019a\u00e9roport sans s\u2019apercevoir qu\u2019ils n\u2019\u00e9taient plus dans un de ces espaces parfaitement conformes, mais dans une ville, assaillie de p\u00e9quins \u00e0 appareils photos, certes, mais o\u00f9 des gens vivaient et vaquaient \u00e0 leur petites affaires sans se soucier de lui vendre quoi que ce soit, ni de lui \u00eatre agr\u00e9able, de cette fa\u00e7on qu\u2019il exigeait et m\u00e9prisait d\u2019un m\u00eame \u00e9lan. Elle n\u2019avait pas faim, ces \u00e9tapes lui rappelaient un autre s\u00e9jour en Italie, autrement d\u00e9sol\u00e9, dont elle gardait le go\u00fbt aux l\u00e8vres, des ann\u00e9es apr\u00e8s, d\u2019une honte terrible. Elle ne voulait plus remettre les pieds dans cet assouvissement, dans cette rage docile qui avait \u00e9t\u00e9 la sienne. Ils reprirent enfin la route et ne s\u2019arr\u00eat\u00e8rent plus jusqu\u2019\u00e0 ce que l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 de l\u2019Europe de cette \u00e9poque ne les arr\u00eate. Il y avait l\u00e0 une fronti\u00e8re. Des heures d\u2019attente pour les voitures, des jours pour les camions. Des gosses jouaient entre les bagnoles comme dans un parc d\u2019attraction, d\u2019interminables parties de douaniers et de voleurs. Leurs parents grillaient des saucisses sur des barbecues de fortune. Ils sortirent de la voiture, s\u2019\u00e9tir\u00e8rent, et se regard\u00e8rent en souriant par-dessus le toit. Tr\u00eave.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#3<\/h2>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"648\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/665121_460875037298537_1717352782_o-2-1024x648.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-115053\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/665121_460875037298537_1717352782_o-2-1024x648.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/665121_460875037298537_1717352782_o-2-420x266.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/665121_460875037298537_1717352782_o-2-768x486.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/665121_460875037298537_1717352782_o-2-1536x972.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/665121_460875037298537_1717352782_o-2.jpg 2038w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Un soir ou un autre, la porti\u00e8re s\u2019ouvre et c\u2019est Porto. Si tu d\u00e9chirais ton passeport en petits morceaux et le jetais dans les toilettes de l\u2019h\u00f4tel aux meubles de bois sombres et aux murs tout blancs, personne ne te retrouverait. Pendant dix ans, l&rsquo;instant te hante, mais la peur d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 jou\u00e9e (simple victime d&rsquo;une illusion d&rsquo;optique) et de la d\u00e9ception, plus cruelle qu&rsquo;une amiti\u00e9 trahie, de le constater de tes propres yeux, te tiennent si loin, si proche, dans l&rsquo;obsession de cet instant et dans l&rsquo;interdiction d&rsquo;un retour. Finalement, quand tu descends seule de l&rsquo;avion, tu mesures ton erreur : pendant toutes ces ann\u00e9es tu croyais t&rsquo;\u00eatre imagin\u00e9 cette autre vie possible, alors que tu l&rsquo;avais simplement imagin\u00e9e. Le d\u00e9calage semble mince ? Pourtant un monde tient dans cette distinction, un monde habitable, qui t&rsquo;attend \u00e0 chaque coin de rue en pente, dans le vieux tram citadin qui pousse jusqu&rsquo;\u00e0 la mer, dans la tranquillit\u00e9 terrifiante du Douro fig\u00e9 sous l&rsquo;arc immense du Pont Dom-Luis, dans l&#8217;empilement des cr\u00e2nes tenant les murs d&rsquo;une petite \u00e9glise de laquelle on ressort de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;Atlantique\u2026 \u2014 Un monde hors de port\u00e9e de qui te poursuivrait  et le conditionnel para\u00eet \u00e0 tes yeux de moins en moins justifi\u00e9, \u00e0 mesure que passent les ann\u00e9es \u2014.<br>Depuis, le sc\u00e9nario se r\u00e9p\u00e8te, \u00e0 l&rsquo;Est, dans des trains qui ne m\u00e8nent qu&rsquo;\u00e0 eux -m\u00eames, et qui s\u00e8me ta vie officielle avec gr\u00e2ce, au profit d&rsquo;autres, possibles, enfin et \u00e0 nouveau. Des vies apparemment vides, o\u00f9 le temps lui aussi profite du d\u00e9guisement d&rsquo;un horaire pour ne plus rendre de compte \u00e0 personne, et sa valise reste \u00e0 quai ou s&rsquo;\u00e9gare dans d&rsquo;improbables correspondances, tandis qu&rsquo;il dort dans le compartiment d\u00e9sert d&rsquo;un wagon de premi\u00e8re classe sans autre confort que la tranquillit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#2<\/h2>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/image-1-1024x768.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-114061\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/image-1-1024x768.png 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/image-1-420x315.png 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/image-1-768x576.png 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/image-1.png 1280w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>En \u00e9t\u00e9, l&rsquo;aube est un jeu d&rsquo;enfant. Elle ne voit personne sur le quai. Peut-\u00eatre est-elle la seule passag\u00e8re du train. La seule qui reste, apr\u00e8s la dizaine d&rsquo;arr\u00eats qui ont scand\u00e9 la nuit, ses paupi\u00e8res s&rsquo;ouvrant comme un store pour chacun, le jet de lumi\u00e8re orang\u00e9e des sodiums comme fond d&rsquo;\u0153il entre deux r\u00eaves qui ne ressemblaient pas \u00e0 ceux du sommeil, mais plut\u00f4t \u00e0 une errance, \u00e0 un vagabondage de libre association, \u00e0 ces courses grisantes entre les boutons d&rsquo;or dans le pr\u00e9 en pente pr\u00e8s de la rivi\u00e8re&#8230; Le peu qu&rsquo;elle a emport\u00e9, elle le laisse dans une consigne \u00e0 pi\u00e8ces, une consigne \u00e0 cl\u00e9. Elle quitte la gare les bras nus, un vague sac de plage sur la hanche. Il est encore trop t\u00f4t pour ne pas frissonner, mais c&rsquo;est comme \u00e7a qu&rsquo;il faut se montrer si on veut ne rien manquer du soleil qui se l\u00e8ve sur la terre. Elle emprunte le chemin dont on lui a parl\u00e9, celui qui de la gare, longe le parc et la mer en contrebas. Il y a un char, un char d&rsquo;assaut, il n&rsquo;apparait pas dans la brume, l&rsquo;air est presque sec, il se d\u00e9coupe tr\u00e8s nettement sur la hauteur. Ce n&rsquo;est plus qu&rsquo;une bo\u00eete de conserve, et \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur il doit sentir ce que sente les vieilles bo\u00eetes de corned-beef mal vid\u00e9es, mais vu de loin, il ressemble \u00e0 ces miniature de guerre que les adultes collectionnent pour reconstituer telle bataille, la refaire, l&rsquo;amender, jusqu&rsquo;\u00e0 ce que mort s&rsquo;ensuive. La mont\u00e9e en pente douce la r\u00e9chauffe. Les oiseaux font \u00e0 cette heure plus de bruit que la ville. Les immeubles en bordure du parc se tiennent bien tranquilles. une voiture passe de loin en loin, qui file vers le port, dans le sens inverse. Elle va marcher jusqu&rsquo;\u00e0 la petite place o\u00f9 on l&rsquo;a emmen\u00e9e la premi\u00e8re fois qu&rsquo;elle est venue dans cette ville, dans ce pays. Elle va s&rsquo;asseoir au pied de l&rsquo;h\u00f4tel dont elle croira longtemps qu&rsquo;il porte en hommage le nom du long retour d&rsquo;Ulysse dans sa patrie. Une meute de chiens sauvages court dans sa direction, s&rsquo;ils n&rsquo;\u00e9taient pas tant fam\u00e9liques, elle aurait peur, s&rsquo;ils ne couraient pas aussi vite, elle s&rsquo;immobilise, fig\u00e9e sur le chemin comme le char sur le petit monticule de gazon \u00e0 sa gauche, les chiens la fr\u00f4lent, elle garde les yeux fix\u00e9s sur le camouflage du char. Elle se retournent pour les regarder s&rsquo;\u00e9loigner. O\u00f9 vont-ils ainsi? Son ventre gargouille, elle presse le pas vers le premier caf\u00e9 de la journ\u00e9e, grec, ici on ne dit pas l&rsquo;autre nom, mais il est inscrit dans la t\u00eate qui dit dodeline toujours de droite \u00e0 gauche pour dire oui, et surtout dans le geste franc du menton qui se l\u00e8ve pour dire non. Elle peut en boire tout le jour sans trembler, en \u00e9t\u00e9, la chaleur le fait passer, ou la mer, ou la langue&#8230; Une colonnade en h\u00e9micycle d\u00e9limite la place et l&rsquo;entr\u00e9e du parc. Quand elle l&rsquo;a vue la premi\u00e8re fois, elle s&rsquo;en est moqu\u00e9 de ce faux vestige, elle l&rsquo;a m\u00e9pris\u00e9 cette colonnade en b\u00e9ton au milieu des restaurants espagnols, italiens ou am\u00e9ricains et des marchands de ballons et d&rsquo;huile solaire. Dans la lumi\u00e8re du petit matin, elle prend la mesure de sa m\u00e9prise : rien n&#8217;emp\u00eachera  la Thrace, ici, son espace et son temps.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#1<\/h2>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/HOTEL-1024x1024.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-113216\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/HOTEL-1024x1024.jpeg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/HOTEL-420x420.jpeg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/HOTEL-200x200.jpeg 200w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/HOTEL-768x768.jpeg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/HOTEL.jpeg 1080w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>La veille du d\u00e9part, ils allaient dormir pr\u00e8s des terrains. Que leur fallait-il apprivoiser au juste ?&nbsp; Se repr\u00e9sentaient-ils les avions comme de gros oiseaux taciturnes et farouches qui, approch\u00e9s trop vite, les auraient plant\u00e9s l\u00e0, d\u00e9collant avant l\u2019heure ? Ou bien les a\u00e9roports \u00e9taient-ils pareils pour eux \u00e0 des temples, abritant d\u2019antiques divinit\u00e9s dans leur modernit\u00e9 de fa\u00e7ade, qui auraient r\u00e9clam\u00e9 d\u2019une voix terrible d\u2019infra-basse, d\u2019eux seuls audible, des m\u00e9nagements, des pr\u00e9s\u00e9ances, douze heures au moins de pr\u00e9sence dans leur aire, pour acc\u00e9der au v\u0153u du voyage ? Lequel d\u2019entre eux avaient instaur\u00e9 cet usage, voil\u00e0 ce qu\u2019ils ne savaient plus. Mais immanquablement, ils passaient, ensemble ou s\u00e9par\u00e9ment, la nuit pr\u00e9c\u00e9dent le d\u00e9part dans un des h\u00f4tels pr\u00e9vus \u00e0 cet unique usage et qui environnent les a\u00e9roports du monde entier, avec leur petite navette, marqu\u00e9 au chiffre de leur cha\u00eene, armoiries d\u00e9risoires, coll\u00e9es sur un minibus jusqu\u2019au prochain rachat par un autre groupe du m\u00eame acabit, et qui leur ferait faire, au petit matin, les derniers m\u00e8tres qui les s\u00e9paraient de la zone d\u2019embarquement. Il n\u2019y avait rien \u00e0 faire, dans ces g\u00eetes d\u2019\u00e2mes en instance. Manger des choses emball\u00e9es qui sortaient d\u2019un distributeur plac\u00e9 bien en \u00e9vidence \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 de chaque \u00e9tage, et dont ils faisaient un pique-nique d\u2019anniversaire pour les enfants qu\u2019ils avaient \u00e9t\u00e9, sur la grande couette immacul\u00e9e de ce lit toujours trop grand pour la sale petit nuit qu\u2019ils dormiraient, dans l\u2019attente de la sonnerie des r\u00e9veils, car il en fallait au moins deux pour pouvoir faire semblant de bien dormir quelques heures, se dire qu\u2019ils ne risquaient rien, qu\u2019ils avaient d\u00e9j\u00e0 vol\u00e9 et que jamais l\u2019avion n\u2019\u00e9tait parti sans eux, ou \u00e0 la rigueur lors de correspondances compliqu\u00e9es et, ma foi, ce n\u2019\u00e9tait pas de leur faute, une avarie de moteur n\u2019\u00e9tant en rien comparable \u00e0 une panne d\u2019oreiller. D\u2019autres fois, ils d\u00eenaient au restaurant de l\u2019h\u00f4tel, quand un tel lieu existait, et alors on leur servait des choses d\u00e9ball\u00e9es sorties d\u2019un autre distributeur, dans une salle \u00e9clair\u00e9e comme le hall voisin de l\u2019a\u00e9roport et ils se r\u00e9confortaient de la pauvret\u00e9 de la chair en laissant tra\u00eener leurs oreilles dans les sonorit\u00e9s cosmopolites de la salle, comme on sauce son assiette en s\u2019\u00e9tonnant de l\u2019assaisonnement. Ils \u00e9taient rares qu\u2019ils partent ensemble pass\u00e9 cette nuit et l\u2019un d\u2019entre eux resterait dans l\u2019a\u00e9roport tandis que l\u2019autre s\u2019envolerait le lendemain. C\u2019\u00e9tait aussi simple que de s\u2019accompagner \u00e0 la gare, mais cette nuit dormir loin de chez eux, loin de leur lit, les plongeait \u00e0 chaque fois dans une grande perplexit\u00e9. Ils avaient le sentiment qu\u2019ils auraient d\u00fb faire quelque chose, quelque chose de particulier dans cette chambre d\u2019h\u00f4tel, dans ce grand lit \u00e9tranger, tout en \u00e9tant incapables de dire quoi. Parfois, cette impression les secouaient au point qu\u2019ils passaient les quelques heures horizontales blottis l\u2019un contre l\u2019autre, mais le plus souvent, elles les d\u00e9sarmaient au point qu\u2019ils n\u2019arrivaient m\u00eame plus \u00e0 se retrouver dans le lit royal et la solitude les terrassait. Ils dormaient alors, d\u2019un sommeil dur et plein de larmes rentr\u00e9es et quand leurs r\u00e9veils sonnaient, \u00e0 quelques minutes d\u2019intervalle, ils ne savaient plus si la s\u00e9paration qui s\u2019annon\u00e7ait les soulageait ou les peinait davantage. Ils se d\u00e9brouillaient cependant pour rester l\u2019un \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019autre dans la navette, quitte \u00e0 ne pas s\u2019asseoir. Ils se faisaient la conversation et il \u00e9tait question du gobelet de caf\u00e9 qu\u2019ils trouveraient de si bonne heure et d\u2019une chanson qui les amusaient encore apr\u00e8s tant d\u2019ann\u00e9es.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019asile&nbsp; L\u2019ours bleu&nbsp; La baleine\u00a0 Le z\u00e8bre L\u2019agneau mystique&nbsp; Le bal infernal\u00a0 Il avait vant\u00e9 les haltes du voyage. L\u2019Italie, Sienne, Venise\u2026 Mais elle connaissait l\u2019oiseau et sa chanson d\u00e9j\u00e0, d\u00e9j\u00e0 \u00e0 ce moment-l\u00e0, oui, et elle n\u2019avait pas l\u00e0 une fameuse connaissance. Les d\u00e9parts du centre de la France vers onze heure du soir pour rallier Amsterdam, ras\u00e9 de <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/lautre-voyage-01\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#voyages #05 | L&rsquo;autre voyage<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":43,"featured_media":115141,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[4107,4111,4129,4094],"tags":[],"class_list":["post-113212","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-01_la_nuit_d_avant","category-02_arrivee_dans_la_ville","category-03_michaux_impossible_retour","category-le_double_voyage-2"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/113212","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/43"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=113212"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/113212\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/115141"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=113212"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=113212"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=113212"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}