{"id":113219,"date":"2023-03-25T09:41:05","date_gmt":"2023-03-25T08:41:05","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=113219"},"modified":"2023-03-25T09:41:44","modified_gmt":"2023-03-25T08:41:44","slug":"le-voyage-1","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/le-voyage-1\/","title":{"rendered":"#voyages #09 | Le voyage"},"content":{"rendered":"\n<p>Sur le toit-terrasse du S\u00e9rail. L\u00e0, Selim dort, s\u2019il dort\u2026 son sommeil est un myst\u00e8re. Les plus anciens ici racontent qu\u2019il l\u2019a perdu comme un trousseau de clefs et qu\u2019il doit depuis le p\u00e9n\u00e9trer par effraction avec l\u2019aide du m\u00e9chant petit couteau qu\u2019il garde dans sa manche, ou de l\u2019\u00e9pingle \u00e0 cheveux d\u2019une femme aim\u00e9e. L\u2019hiver, Osmin l\u2019enroule dans une peau d\u2019ours, dont la t\u00eate fait chapeau, afin qu\u2019il puisse tenir la nuit sur le toit. L\u00e0-haut l\u2019air est glacial, mais Selim suffoque \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur quand le sommeil s\u2019approche. Un matin, Osmin a d\u00fb briser avec un petit marteau la peau d\u2019ours qui avait gel\u00e9 pour en lib\u00e9rer Selim. On dit qu\u2019il \u00e9tait si br\u00fblant de fi\u00e8vre que son empreinte \u00e9tait calcin\u00e9e \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la peau. Quand Selim monte pour la nuit, la conteuse et la joueuse de Ney l\u2019accompagnent parfois, alors nous nous pressons derri\u00e8re elles pour entendre l\u2019histoire, qu\u2019elles changent \u00e0 chaque fois\u2026<br>Un jeune chasseur d\u00e9sirait\u00a0 plus que sa vie la peau d\u2019un ours des montagnes de la Perse. Apr\u00e8s s\u2019\u00eatre\u00a0 longuement pr\u00e9par\u00e9, il part avec son cheval, une de ces petites montures agiles\u00a0 sur les sentiers raides et pierreux, et le n\u00e9cessaire pour deux jours de\u00a0 bivouac. Ce chasseur, vois-tu, \u00e9tait atteint d\u2019une grave vanit\u00e9 dont il semblait\u00a0 ignorer tout. \u00c0 mesure que cheval et cavalier s\u2019\u00e9loignent de la ville, leur joie\u00a0 s\u2019accro\u00eet, ils respirent plus librement et leurs mouvements trouvent leurs\u00a0 mesures v\u00e9ritables sur les terrains d\u00e9gag\u00e9s. L\u2019ombre de la for\u00eat leur offre un\u00a0 asile frais contre le terrible soleil de midi. Ils font \u00e9tape pr\u00e8s d\u2019un ruisseau\u00a0 qui chante un vieil air de l\u2019enfance du monde. L\u2019herbe est la plus douce qu\u2019ils\u00a0 aient connue, et chaque bouch\u00e9e des provisions de voyage du chasseur, pourtant\u00a0 fort simples, le remplit d\u2019all\u00e9gresse et de vigueur. Ils abordent bravement les\u00a0 sentiers abrupts, les feuilles deviennent peu \u00e0 peu des \u00e9pines. Le cheval fait\u00a0 de nombreux \u00e9carts, mais la ma\u00eetrise du cavalier les tient loin des pr\u00e9cipices.\u00a0 Les traces de l\u2019ours commencent \u00e0 appara\u00eetre, de-ci, de-l\u00e0, et le chasseur sent\u00a0 forcir la d\u00e9termination dans son c\u0153ur. Pourtant, bient\u00f4t, il doit laisser pa\u00eetre\u00a0 sa monture et continuer seul, parmi les roches et les maigres r\u00e9sineux. La nuit\u00a0 tombe. Les \u00e9toiles au ciel r\u00e9pondent au petit feu de son bivouac. Il s\u2019endort\u00a0 bienheureux en songeant \u00e0 tous les chasseurs de l\u2019immensit\u00e9. Au plus noir de la\u00a0 nuit, il est r\u00e9veill\u00e9 par le pas lourd de l\u2019ours. Le feu s\u2019est \u00e9teint. La lune\u00a0 s\u2019est cach\u00e9e. Il saisit son arc, et tire au jug\u00e9. Dans le silence, il entend sa\u00a0 fl\u00e8che tomber au fond du ravin. L\u2019ours est l\u00e0, tout pr\u00e8s, qui le consid\u00e8re. De\u00a0 sa grosse patte, l\u2019animal attire l\u2019homme comme s\u2019il n\u2019\u00e9tait qu\u2019un peu de sable\u00a0 et s\u2019accouple avec lui. Au matin, l\u2019aube br\u00fble la montagne mieux qu\u2019aucun feu.\u00a0 Le chasseur profond\u00e9ment humili\u00e9 voit cependant cette splendeur et un \u00e9trange\u00a0 courage l\u2019\u00e9treint. Il fait la promesse de revenir, de prendre la peau de l\u2019ours,\u00a0 avec son couteau.<\/p>\n\n\n\n<p>Les hasards de l\u2019existence, la guerre, le rude hiver, les exigences du&nbsp; monde des hommes emp\u00eachent pendant trois ans le chasseur d\u2019honorer sa promesse.&nbsp; Mais le voil\u00e0 de retour, il s\u2019est tellement pr\u00e9par\u00e9 \u00e0 cet instant qu\u2019il est&nbsp; devenu une lame. Son cheval m\u00eame trouve ses os trop pointus \u00e0 travers la selle.&nbsp; Il le m\u00e8ne grand train comme pour d\u00e9livrer un message. Ils connaissent \u00e0 nouveau&nbsp; le ravissement de la for\u00eat o\u00f9 de minuscules fleurs violettes leur racontent d\u2019o\u00f9&nbsp; vient le go\u00fbt des hommes pour les tapis et sa condamnation \u00e0 n\u2019\u00eatre jamais&nbsp; satisfaits par eux. Ils boivent \u00e0 la source une eau si pure qu\u2019elle semble se&nbsp; casser dans leur bouche en \u00e9clats de sucre. Ils se s\u00e9parent sur le petit&nbsp; plateau, mais le cavalier, dans la peur des loups, n\u2019attache pas cette fois-ci&nbsp; son beau petit cheval \u00e0 l\u2019arbre de la premi\u00e8re fois. Il monte jusqu\u2019\u00e0 avoir le&nbsp; corps bris\u00e9 par l\u2019effort et cette fatigue l\u2019enivre mieux qu\u2019un vin de soleil. La&nbsp; lune \u00e9claire comme en plein jour, dans un autre monde, un monde de lait. En un&nbsp; souffle, il s\u2019endort. Un ronflement l\u2019\u00e9veille en sursaut. L\u2019ours est couch\u00e9&nbsp; contre lui. Il se saisit sans broncher de son grand poignard, mais alors qu\u2019il&nbsp; s\u2019appr\u00eate \u00e0 l\u2019attaquer, la b\u00eate, d\u2019un geste n\u00e9gligent, s\u2019\u00e9tirant comme apr\u00e8s une&nbsp; bonne nuit, envoie l\u2019arme voler vers la lune dans laquelle elle se confond.&nbsp; L\u2019animal de sa grosse patte entoure la taille mince du jeune homme et s\u2019accouple&nbsp; avec lui. Tu le sais, le chasseur reviendra une troisi\u00e8me fois, beaucoup plus&nbsp; tard. Un homme fait, \u00e0 pr\u00e9sent, et il tuera l\u2019ours sans s\u2019apercevoir qu\u2019il&nbsp; s\u2019agit d\u2019une femelle. Il ne sentira aucune joie \u00e0 ce troph\u00e9e qui soit comparable&nbsp; \u00e0 celle de l\u2019aube rouge sur la montagne, de la source pure, du r\u00e9cit des fleurs&nbsp; violettes, de l\u2019accouplement avec l\u2019ours. Un gar\u00e7on d\u2019une dizaine d\u2019ann\u00e9es&nbsp; viendra pleurer sur ce grand corps. Un gar\u00e7on griffu, brun et poilu.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#8<\/h2>\n\n\n\n<p>\u0627\u0628\u0640\u0640\u0640\u0640\u0640\u0646 \u0628\u0640\u0640\u0640\u0640\u0640\u0637\u0651\u0640\u0640\u0640\u0648\u0637\u0640\u0640\u0640\u0640\u0640\u0629 \/ \u2d4e\u2d49\u2d59 \u2d4f \u2d61\u2d53\u2d31\u2d5f\u2d5f\u2d53\u2d5f<\/p>\n\n\n\n<p>Le nom, on ne sait pas le lire. On accepte sa \u00ab traduction \u00bb en europ\u00e9en, mais d\u00e9j\u00e0 quelque chose est \u00e9chapp\u00e9 pour de bon sur quoi on ne mettra pas la main.<\/p>\n\n\n\n<p>La main \u00e0 couper, celle qu&rsquo;on donne en gage de bonne foi, mais aussi de certitude avec la vanit\u00e9 qui va main dans la main avec cette notion, la certitude (qu&rsquo;est-ce que \u00e7a peut bien vouloir dire pour des \u00e2mes passag\u00e8res comme les n\u00f4tres ? La foi, sans doute, mais la foi m\u00eame sans doute est le contraire du marbre grav\u00e9. Elle d\u00e9place des montagnes, para\u00eet-il, et ce mouvement la pr\u00e9sente bien dans une forme d&rsquo;inconstance), la main \u00e0 couper c&rsquo;est \u00e9galement celle des voleurs.<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u02beAbu \u02bfAbd Allah Mu\u1e25ammad Ibn \u02bfAbd Allah al-Law\u0101t\u012b a\u1e6d-\u1e6canj\u012b Ibn Ba\u1e6d\u1e6d\u016b\u1e6da, n\u00e9 le 24 f\u00e9vrier 1304 \u00e0 Tanger et mort en 1368 (ou peut-\u00eatre en 1377)<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Un jour on perd la foi dans les dictionnaires. Le langage bouge, mais aussi les dates grav\u00e9es sur les tombes. Nombreux sont-ils, comme l&rsquo;architecte M\u00e2hy\u00e2r, \u00e0 avoir grav\u00e9 eux-m\u00eames la date de leur mort sur leur st\u00e8le et avec une \u00e9pitaphe bien trouv\u00e9e encore.<\/p>\n\n\n\n<p>Charit\u00e9 bien ordonn\u00e9e commence par soi-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>Le troisi\u00e8me pilier de l&rsquo;Islam c&rsquo;est justement la zak\u00e2t (une fois encore, on doit accepte cette traduction et ne pas oublier un instant qu&rsquo;elle nous l\u00e8se de \u0632\u064e\u0643\u064e\u0627\u0629). Elle sert, entre autres, \u00ab au voyageur qui n\u2019a pas ce qui lui permet d\u2019atteindre sa destination \u00bb (s\u00f4urat At-Tawbah \/ 60).<\/p>\n\n\n\n<p>Ibn Battuta fait le grand d\u00e9tour de Marrakech \u00e0 Marrakech. C&rsquo;est un voyage qu&rsquo;on peut faire en restant chez soi, puisque le point d&rsquo;arriv\u00e9e et le point de d\u00e9part sont les m\u00eames.<\/p>\n\n\n\n<p>Les Rroms s\u00e9dentaires, le jour de la Saint George, sortent de leur maison par la porte de devant, font un grand tour et reviennent \u00e0 la nuit par la porte de derri\u00e8re. S&rsquo;il n&rsquo;y en a pas ? Mais la condition sine qua non est qu&rsquo;il y ait au moins deux sorties.<\/p>\n\n\n\n<p>Le tour d&rsquo;Ibn Battuta fait <em>plus de 120 000 kilom\u00e8tres <\/em>de circonf\u00e9rence.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p><em>Imaginons un homme. Un jour il part faire le tour du monde, parce que le monde est rond, voil\u00e0 il part, il est parti tourbillonner. \u00c7a dure des semaines, des mois et des ann\u00e9es, mais \u00e7a n&rsquo;est pas un probl\u00e8me, parce que le monde est rond et qu\u2019il sait qu\u2019un jour il va repasser par sa ville, qu\u2019il reconna\u00eetra avec sa maison. Il n\u2019est pas perdu, il croit, parce qu\u2019il sait o\u00f9 est sa maison, sur la ligne qui fait le tour du monde comme la longue <a href=\"https:\/\/www.emmanuellecordoliani.com\/la-commune-pontevedrine-la-ceinture-et-la-lune\/\">ceinture d&rsquo;amiti\u00e9<\/a>. Il croit qu\u2019il faut seulement marcher sur la ligne et ne pas s\u2019impatienter. Mais pendant qu\u2019il est quelque part, sa maison est d\u00e9molie et \u00e7a il ne peut pas le savoir et alors il est d\u00e9j\u00e0 arriv\u00e9 et reparti des tas de fois sans s\u2019en apercevoir. Il est bien v\u00e9ritablement perdu<\/em>.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Ibn Battuta fait son tour <em>entre 1325 et 1392<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Voil\u00e0 ce qui est \u00e9crit dans la notice. Et aussi qu&rsquo;il <em>meurt en 1368 ou 1377<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelle date ment ?<br>Un fant\u00f4me prolonge son voyage pendant quinze ans ?<br>Un vivant qui se ferait passer pour le mort ? Mais qui alors ?<br>Ibn Battuta qui se ferait passer pour mort ? Tentative d&rsquo;\u00e9chapper \u00e0 la c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 ? Nostalgie du voyage sans publicit\u00e9 des d\u00e9buts ? De ses hasards ? De son ignorance ?<\/p>\n\n\n\n<p>La carte court de <em>l\u2019ancien territoire du Khanat bulgare de la Volga au nord, jusqu\u2019\u00e0 Tombouctou au sud, et de Tanger \u00e0 l\u2019ouest jusqu\u2019\u00e0 Quanzhou en Extr\u00eame-Orient.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>En regardant la carte attentivement, la grande, sur laquelle la carte des voyages d&rsquo;Ibn Battuta s&rsquo;inscrit, les mers apparaissent. Caspienne, noire, M\u00e9diterran\u00e9e et leurs goulots d&rsquo;\u00e9tranglement du flux des voyageurs. Impossible \u00e0 pr\u00e9sent de faire le tour<\/p>\n\n\n\n<p>En regardant la carte attentivement, on entend une rumeur lointaine. Un homme qui voyagerait l\u00e0 l&rsquo;entendrait mieux. Il percevrait mille voix qui incessamment adressent des recommandations, disent des histoires et le rappellent \u00e0 son essence propre. Ainsi, plus il voyage, plus il se perd et plus il se conna\u00eet.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Ses m\u00e9moires compil\u00e9s par le lettr\u00e9 Ibn Juzayy al-Kalbi en un livre intitul\u00e9 \u062a\u0640\u0640\u0640\u0640\u062d\u0640\u0641\u0640\u0629 \u0627\u0644\u0640\u0640\u0640\u0640\u0640\u0646\u0640\u0638\u0640\u0627\u0631 \u0641\u0640\u0640\u0640\u064a \u063a\u0640\u0640\u0640\u0631\u0627\u0626\u0640\u0640\u0640\u0628 \u0627 \u0644\u0623\u0645\u0640\u0640\u0640\u0640\u0640\u0640\u0635\u0640\u0627\u0631 \u0648\u0639\u0640\u0640\u0640\u062c\u0640\u0627\u0626\u0640\u0640\u0640\u0628 \u0627 \u0644\u0623\u0633\u0640\u0640\u0640\u0640\u0640\u0640\u0641\u0640\u0627\u0631, Tu\u1e25fat an-Nu\u1e93\u1e93\u0101r f\u012b Ghar\u0101\u02beib al-Am\u1e63\u0101r wa Aj\u0101\u02beib al-Asf\u0101r \u00abCadeau pr\u00e9cieux pour ceux qui consid\u00e8rent les choses \u00e9tranges des grandes villes et les merveilles des voyages\u00bb, sont commun\u00e9ment appel\u00e9 \u00abVoyages\u00bb.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Voil\u00e0 encore la traduction ! Comment du Cadeau pr\u00e9cieux pour ceux qui consid\u00e8rent les choses \u00e9tranges des grandes villes et les merveilles des voyages, n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 conserv\u00e9 que le dernier mot ? Le dernier mot du voyageur est-ce voyages ? Cela semble impossible \u00e0 croire : couch\u00e9 dans un foss\u00e9 ou sur une liti\u00e8re de fortune, ou m\u00eame dans la salle d&#8217;embarquement d&rsquo;un a\u00e9roport international, le dernier mot sera le nom de la derni\u00e8re chose vue : herbe, lune, chat en sac. Une \u00e9piphanie est toujours possible : <a href=\"https:\/\/soundcloud.com\/emmanuelle-cordoliani\/de-leau-tu-as-toujours-ete-aime?si=47ea2b14155e49fa945679715f748f6c&amp;utm_source=clipboard&amp;utm_medium=text&amp;utm_campaign=social_sharing\">de l&rsquo;eau, tu as toujours \u00e9t\u00e9 aim\u00e9<\/a>. Mais <em>voyages<\/em> ? Non.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Toutefois, il faut rester prudent sur la fiabilit\u00e9 de quelques parties de ces \u00e9crits, certains historiens doutant qu\u2019Ibn Battuta ait r\u00e9ellement effectu\u00e9 la totalit\u00e9 des p\u00e8lerinages et voyages relat\u00e9s.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>S&rsquo;il les a relat\u00e9s, c&rsquo;est qu&rsquo;il les a faits : la relation est performative.<\/p>\n\n\n\n<p>Les r\u00eaves de la nuit existent au m\u00eame titre que le quotidien. Ils le jouxtent.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est probablement la Soigneuse qui a \u00e9voqu\u00e9 la premi\u00e8re Ibn Battuta et son voyage immense, percevant (dans quel marc de caf\u00e9, au r\u00e9veil de quel songe ?) qu&rsquo;Osmin ne reviendrait pas de sit\u00f4t. Le personnel du S\u00e9rail a ainsi accueilli plus simplement la dissolution de leur communaut\u00e9 dans l&rsquo;espace du monde.<\/p>\n\n\n\n<p>En l&rsquo;absence de nouvelles d&rsquo;Osmin, le Cadeau pr\u00e9cieux pour ceux qui consid\u00e8rent les choses \u00e9tranges des grandes villes et les merveilles des voyages a fait office de courrier. Les deux figures se sont \u00e0 la longue superpos\u00e9es, \u00e0 la mani\u00e8re des cartes des voyages et de la mappemonde.<\/p>\n\n\n\n<p>Les rares signes d&rsquo;Osmin se sont simplement ins\u00e9r\u00e9s dans la narration des voyages d&rsquo;Ibn Battuta. Mais ils ont \u00e9t\u00e9 tant comment\u00e9s et redits que bient\u00f4t leur importance d\u00e9passa celle du Cadeau pr\u00e9cieux qu&rsquo;ils augmentaient.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette r\u00e9f\u00e9rence revient trois fois dans le corpus. Les vingt-cinq ann\u00e9es du voyage d\u2019Osmin sont pourtant symboliques : son errance temporelle et spatiale d\u00e9passant largement ce cadre. Mais les voix narratives pr\u00e9f\u00e8rent le terme de 9119 nuits, \u00e9quivalent approximatif de vingt-cinq ann\u00e9es. C\u2019est une mani\u00e8re \u00e9vidente de privil\u00e9gier la piste po\u00e9tique et fictionnelle des 1001 nuits et la relation singuli\u00e8re qu\u2019elles offrent \u00e0 la notion de dur\u00e9e, englobant dans leurs contes des p\u00e9riodes bien plus longues.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#4<\/h2>\n\n\n\n<p>Le petit visage de Sacha, soucieux dans les stations services, fig\u00e9 devant les \u00e9talages de junk food. \u00c0 cela aussi, il faudrait renoncer, comme \u00e0 tous les opiums. Son intransigeance t\u00eatue et puis sa d\u00e9faite, quand je sortais de la bo\u00eete \u00e0 gants un paquet de crocodiles achet\u00e9 en douce. Les bestioles se faisaient longuement m\u00e2chonner, la conversation \u00e9tait suspendue. Les passages aux toilettes \u00e9taient souvent hilarants : ses apparitions aux lavabos faisaient sursauter les routiers. Son air naturellement grima\u00e7ant et sa casquette, qu&rsquo;on pouvait croire litt\u00e9ralement viss\u00e9e sur sa t\u00eate, comme pour cacher une tr\u00e9panation, un troisi\u00e8me \u0153il ou une prise femelle, lui avait pourtant valu deux ou trois rencontres moins amusantes. C&rsquo;est \u00e0 l&rsquo;une de ces occasions que j&rsquo;ai d\u00e9couvert son arme et le calme qui allait avec. Sa main, osseuse et fine, restait ferme, mais le plus impressionnant \u00e9tait l&rsquo;apparition de l&rsquo;engin&#8230; D&rsquo;o\u00f9 sortait-il ?<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#3<\/h2>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"474\" height=\"492\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/1405cf60576ed47e9503be13ed704a98-saul-leiter-coffee-shops.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-115144\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/1405cf60576ed47e9503be13ed704a98-saul-leiter-coffee-shops.jpg 474w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/1405cf60576ed47e9503be13ed704a98-saul-leiter-coffee-shops-405x420.jpg 405w\" sizes=\"auto, (max-width: 474px) 100vw, 474px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s avoir longtemps tergivers\u00e9, il s&rsquo;est d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 aller au bout de sa parole. Le March\u00e9 des Vacillantes, il l&rsquo;a vu, entendu et senti, mais il ne peut jurer y avoir mis les pieds : les histoires de Selim sont taill\u00e9es dans l&rsquo;\u00e9toffe du songe et au r\u00e9veil\u2026 comment savoir si les morts sont morts,&nbsp; si on a oubli\u00e9 l&rsquo;heure, s&rsquo;il existe bel et bien un March\u00e9 des Vacillantes. Tout ne se v\u00e9rifie pas. Tant qu&rsquo;on n&rsquo;a pas vu le corps allong\u00e9 entre les bougies de la veill\u00e9e et les vieilles psalmodiantes, tant qu&rsquo;on ne distingue pas clairement l&rsquo;aube du cr\u00e9puscule, tant qu&rsquo;on ne mange pas le mouton aux \u00e9pices dans ces petits chaussons de p\u00e2te, en d\u00e9ambulant d&rsquo;un stand \u00e0 l&rsquo;autre pour juger sur pied, on ne peut mettre la main au feu. Et parfois, le corps est perdu \u00e0 jamais, les yeux cessent de voir clair m\u00eame en plein midi, on arrive le jour d&rsquo;apr\u00e8s, et sur le sol les traces laiss\u00e9es des chapiteaux, des castelets, des chevaux, les d\u00e9tritus dans la poussi\u00e8re racontent l&rsquo;histoire qu&rsquo;on leur fait dire. Voil\u00e0 le genre d&rsquo;excuse qu&rsquo;il s&rsquo;est servi longtemps, \u00e0 lui-m\u00eame, car au fond, qui d&rsquo;autre a-t-il jamais tromp\u00e9 que ses semblables : les go\u00fbteurs d&rsquo;histoires ? Mais tout \u00e0 coup, il sait qu&rsquo;il ne reviendra pas. On a dit qu&rsquo;il avait perdu son chemin. N&rsquo;est-ce pas le destin de quiconque pr\u00e9tend aller au bout de sa parole et revenir ? Il s&rsquo;en aper\u00e7oit trop tard, peut-il en \u00eatre autrement ? La fronti\u00e8re n\u2019\u00e9tait qu\u2019une chaise pos\u00e9e sur la route herbeuse. On la d\u00e9pla\u00e7ait quand venait une automobile, ou une charrette. Et maintenant, c\u2019est un temple aust\u00e8re et s\u00e9v\u00e8rement gard\u00e9. Entretemps, il a dormi vingt ann\u00e9es pr\u00e8s d\u2019un lac. Il avait trouv\u00e9 asile pour la nuit dans un monast\u00e8re. En entendant la confession des autres depuis l\u2019\u00e9table o\u00f9 on l\u2019avait rang\u00e9, lui et son tapis de pri\u00e8re, il a \u00e9t\u00e9 pris d&rsquo;un vertige et la route de Vienne s&rsquo;est effac\u00e9e de sa m\u00e9moire. Sacha-mon-d\u00e9lice, interdit d\u2019orchestre apr\u00e8s la fin de la guerre,&nbsp; \u00e9tait la coqueluche de l\u2019h\u00f4tel Bulgaria. Il jouait encore magnifiquement, mais surtout disait des blagues. Elles l&rsquo;ont conduit tout droit au camp de Lovetch, o\u00f9 on l&rsquo;a battu \u00e0 mort. Chacun pleure en ce demandant ce qu&rsquo;il a bien pu jouer \u00e0 la fin\u2009? Pour celui qui l\u2019a entendu une derni\u00e8re fois, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du mur, c&rsquo;\u00e9tait le signal du non-retour. Ou bien encore, la mer de Sofia l&rsquo;a pris corps et \u00e2me : sept ann\u00e9es de travaux collectifs sur la base du volontariat. Rien qu\u2019un grand trou sec finalement : d\u2019anciennes canalisations romaines emportent l\u2019eau qu\u2019on y conduit, sans qu\u2019on sache pour o\u00f9. Reste un panneau : ICI FUTUR PORT DE PARLOVO au terminus du tram. Or, il ne sait pas fendre les eaux et elles se tiennent d\u00e9sormais entre lui et le S\u00e9rail.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#2<\/h2>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"823\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/Lyubyanka_2019web-1024x823.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-113959\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/Lyubyanka_2019web-1024x823.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/Lyubyanka_2019web-420x337.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/Lyubyanka_2019web-768x617.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/Lyubyanka_2019web-1536x1234.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/Lyubyanka_2019web.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">c) Franck Herfort<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Selim \u00e9tait un joueur froid. Je l\u2019avais entrevu \u00e0 la table plusieurs fois. Il l\u2019ignorait, bien \u00e9videmment, il aurait profond\u00e9ment d\u00e9sapprouv\u00e9 que je&nbsp;laisse Osmin seul, malade en fond de&nbsp;cale, pour venir l\u2019observer dans les salons. Mais ce n\u2019\u00e9tait pas l\u2019unique raison. Il ne se laissait pas facilement conna\u00eetre et tout \u00e9tait rigoureusement compartiment\u00e9, d\u00e9j\u00e0, ce qui ne me facilitait pas la t\u00e2che.&nbsp;Alors, je me glissais dans les \u00e9tages, profitant d\u2019un r\u00e9pit dans les spasmes qui secouait le grand corps d\u2019Osmin depuis que nous avions embarqu\u00e9. J\u2019avais mis la main sur une tenue du personnel de bord \u00e0 la buanderie, une nuit d\u2019errance, et je pouvais aller et venir avec ma petite coiffe blanche et mon tablier, invisible \u00e0 tous. Selim jouait sans \u00e2me, sans int\u00e9r\u00eat, sa concentration prenait un air d\u2019ennui, de distraction, comme si un subalterne avait \u00e9t\u00e9 entrain de r\u00e9gler pour lui un probl\u00e8me d\u2019intendance qui le retardait l\u00e9g\u00e8rement dans le grand voyage qu\u2019il avait entrepris&#8230; &nbsp;Voil\u00e0 bient\u00f4t trois ans que nous ne tenons pas en place, et pourtant cette nuit et la premi\u00e8re de notre voyage. Nous rentrons chez nous, dans une maison dont nous ne connaissons que la forme de la serrure. Cette fois, nous ne fuyons pas, personne ne crie derri\u00e8re nous, nous ne retenons plus notre souffle, nous nous rendons dans une ville pour nous y \u00e9tablir, pour y respirer. La lueur dans les yeux de Selim allume un petit feu dans le compartiment. Osmin dort sans un soubresaut. Selim veille, comme un enfant qui attend de voir la mer qu\u2019on lui a promise.&nbsp;&nbsp;<br>Ils sont arriv\u00e9s \u00e0 la nuit tomb\u00e9e dans une gare qui r\u00e9pliquait parfaitement \u00e0 celle de l\u2019Est, qu\u2019ils avaient quitt\u00e9 deux jours avant. La ville sentait le neuf, les immeubles \u00e9taient hauts, les rues larges, \u00e9clair\u00e9es. Vienne n\u2019\u00e9tait pas une capitale \u00e0 secrets, \u00e0 recoins et ils \u00e9taient tr\u00e8s expos\u00e9s soudain, en d\u00e9pit de l\u2019heure tardive. Il n\u2019y avait plus d\u2019argent pour une voiture. Selim n\u2019avait pas pu jouer dans le train, n\u2019y avait pas seulement pens\u00e9 tant il \u00e9tait pris par le voyage, les montagnes sombres couronn\u00e9es de neige \u00e0 la lune, la promesse renouvel\u00e9e de la vie, d\u2019une vie&#8230; Ils marchaient. Personne n\u2019aurait song\u00e9 \u00e0 s\u2019en plaindre. Ils \u00e9taient l\u00e9gers. Le froid qui les entamait quelques jours plus t\u00f4t \u00e0 Paris, les revigorait ici. C\u2019\u00e9tait \u00e0 n\u2019y rien comprendre. La ville ne ressemblait \u00e0 rien de connu. Pourtant, malgr\u00e9 sa grande pompe protocolaire, sa pesanteur architecturale, c\u2019\u00e9tait bien Vienne la rouge, comme ils l\u2019avaient entendu dire dans le train, un esprit bougeait l\u00e0, comme dans une bouteille. Les gens semblaient se presser sans encombre vers leur soir\u00e9e, mais dans les caves, dans les caf\u00e9s une grande machine \u00e9tait \u00e0 l\u2019\u0153uvre qui pouvait secouer tout \u00e7a. Elle \u00e9tait la porte de l\u2019Orient.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"798\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/TACOT-1024x798.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-113220\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/TACOT-1024x798.jpeg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/TACOT-420x327.jpeg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/TACOT-768x599.jpeg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/TACOT-1536x1197.jpeg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/TACOT.jpeg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#1<\/h2>\n\n\n\n<p>Le voyage s&rsquo;annon\u00e7ait. La derni\u00e8re extr\u00e9mit\u00e9 \u00e9tait depuis longtemps atteinte et d\u00e9pass\u00e9e. Il n&rsquo;y avait plus moyen de faire autrement, ni de faire tout court, les protocoles lentement effiloch\u00e9s se disloquaient, bient\u00f4t plus rien ne fonctionnerait. Chaque fois, le d\u00e9part se faisait attendre davantage, qui sait comment tout cela tenait encore ensemble quand, enfin, le voyage s&rsquo;annon\u00e7ait. Quelqu&rsquo;un avait entendu, les oreilles trainaient toujours, le plancher de la chambre du patron grincer sous le poids d&rsquo;Osmin. Il le convoquait l\u00e0 deux \u00e0 trois fois par an, et dans les jours qui suivait, le voyage recommen\u00e7ait. Tout le monde respirait. On attendait patiemment, ce n&rsquo;\u00e9tait plus qu&rsquo;une question de jours. Seul Osmin broyait du noir, ruminant comme un golem la mince feuille roul\u00e9e des mots qu&rsquo;il n&rsquo;avait pas dit. D&rsquo;une fois \u00e0 l&rsquo;autre, sa mine empirait, il devenait min\u00e9ral pendant les heures, parfois les jours qui pr\u00e9c\u00e9daient effectivement le d\u00e9part. Il se tenait \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart de nous, poussant des soupirs de caverne, mais nul n&rsquo;en avait cure, tant notre soulagement \u00e9tait grand. Le voyage s&rsquo;annon\u00e7ait et avec lui le mouvement, la vie s&#8217;emparait de nous et c&rsquo;\u00e9tait \u00e9trange, puisqu&rsquo;Osmin serait comme \u00e0 chaque fois le seul \u00e0 sortir du S\u00e9rail, \u00e0 s&rsquo;\u00e9loigner, \u00e0 demeurer absent pour une p\u00e9riode impossible \u00e0 pr\u00e9dire (et dieu sait pourtant combien nous l&rsquo;avions essay\u00e9, et par tous les moyens encore. Pas un oracle, du jeu de 32 cartes aux nuages guett\u00e9s sur le toit, en passant par nos r\u00eaves soigneusement diss\u00e9qu\u00e9s \u00e0 la table commune du petit-d\u00e9jeuner d\u00e8s que le voyage s&rsquo;annon\u00e7ait, n&rsquo;\u00e9tait laiss\u00e9 de c\u00f4t\u00e9). Ce qui devait \u00eatre difficile pour lui, pensions-nous, c&rsquo;\u00e9tait cette incertitude du jour exact. Nous \u00e9tions \u00e0 la merci de l&rsquo;auto. Et il pouvait se passer des soir\u00e9es enti\u00e8res, sans que rien d&rsquo;int\u00e9ressant ne se pr\u00e9sente. Et puis, fatalement, arrivait cette nuit particuli\u00e8re, o\u00f9 le Vestiaire faisait savoir \u00e0 la Cigari\u00e8re d&rsquo;un bref hochement de t\u00eate que&nbsp;<em>nous l&rsquo;avions<\/em>. Sans que les invit\u00e9s s&rsquo;en aper\u00e7oivent, l&rsquo;information traversait la bo\u00eete comme une tra\u00een\u00e9e de poudre que nous aurions jur\u00e9 voir \u00e0 l&rsquo;\u0153il nu. Le Cliquetis le recevait, lui donnait l&rsquo;argent n\u00e9cessaire, ou du moins nous l&rsquo;imaginions, et des clefs. Celles de l&rsquo;auto, \u00e9videmment, mais \u00e9galement d&rsquo;autres qu&rsquo;Osmin n&rsquo;\u00e9tait pas toujours en mesure de rendre \u00e0 son retour. Et jamais, alors, le Cliquetis, pourtant enclin \u00e0 de froides col\u00e8res, ne se f\u00e2chait. Osmin allait ensuite voir le spectacle et il ne participait \u00e0 aucun num\u00e9ro \u00e0 la veille du d\u00e9part. Il observait l&rsquo;habit d&rsquo;or de Selim, son cigare, ses gestes et tout le temps semblait mener int\u00e9rieurement une discussion faite de reproches, de craintes, mais \u00e9galement d&rsquo;assurance de tranquillit\u00e9 qui le faisait vilainement sourire par instant. Pendant le reste de la nuit et quel que soit le temps, il montait sur le toit. Aux entractes, Selim le rejoignait et ils restaient assis l&rsquo;un \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;autre, serr\u00e9s sous une m\u00eame couverture quand il gelait. Certains pr\u00e9tendent que Selim chantait alors pour lui et qu&rsquo;Osmin dormait les yeux ouverts pendant de longues minutes. L&rsquo;heure sonnait avant l&rsquo;aube. Chacun faisait de son mieux pour le croiser, m\u00eame si peu d&rsquo;entre nous se permettaient de lui adresser un signe, ni m\u00eame de le regarder dans les yeux. Il sortait par la porte de derri\u00e8re, cherchait l&rsquo;auto, \u00e9ventuellement assommait le chauffeur si les drogues n&rsquo;avaient pas fait effet, sinon il le d\u00e9posait gentiment sur le trottoir. Une fois assis dans l&rsquo;auto, il baissait la vitre, d\u00e9marrait et s&rsquo;absorbait dans la ville qui s&rsquo;effilait jusqu&rsquo;\u00e0 dispara\u00eetre dans le r\u00e9troviseur.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sur le toit-terrasse du S\u00e9rail. L\u00e0, Selim dort, s\u2019il dort\u2026 son sommeil est un myst\u00e8re. Les plus anciens ici racontent qu\u2019il l\u2019a perdu comme un trousseau de clefs et qu\u2019il doit depuis le p\u00e9n\u00e9trer par effraction avec l\u2019aide du m\u00e9chant petit couteau qu\u2019il garde dans sa manche, ou de l\u2019\u00e9pingle \u00e0 cheveux d\u2019une femme aim\u00e9e. L\u2019hiver, Osmin l\u2019enroule dans une <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/le-voyage-1\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#voyages #09 | Le voyage<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":43,"featured_media":115144,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[4111,4094],"tags":[],"class_list":["post-113219","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-02_arrivee_dans_la_ville","category-le_double_voyage-2"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/113219","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/43"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=113219"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/113219\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/115144"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=113219"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=113219"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=113219"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}