{"id":113415,"date":"2023-01-24T13:55:01","date_gmt":"2023-01-24T12:55:01","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=113415"},"modified":"2023-05-23T00:04:40","modified_gmt":"2023-05-22T22:04:40","slug":"voyages-02-avec-et-sans-esther","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/voyages-02-avec-et-sans-esther\/","title":{"rendered":"#voyages #02 | Avec et sans Esther"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"925\" height=\"617\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/rooftopper-looking-down.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-113416\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/rooftopper-looking-down.jpg 925w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/rooftopper-looking-down-420x280.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/rooftopper-looking-down-768x512.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 925px) 100vw, 925px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Regarder la ville \u00e0 travers le hublot de l\u2019avion. La nuit vient de tomber, les lumi\u00e8res des lampadaires sur les grandes axes routiers dessinent un r\u00e9seau de veines jaunes sur la peau de l\u2019ailleurs. En bas, tout para\u00eet si petit et fragile. J\u2019ai envie de prendre ces voitures miniatures avec mes doigts et de les lancer les unes contre les autres pour provoquer des accidents. Tout est si net malgr\u00e9 le bruit assourdissant des r\u00e9acteurs de l\u2019avion. Je distingue le mouvement, lent et silencieux, je ne distingue pas la vie. Ces images vues du ciel grandissent petit \u00e0 petit jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elles disparaissent subitement pour laisser places aux feux multicolores qui d\u00e9limitent la piste d\u2019atterrissage. Lentement, mon regard s\u2019horizontalise, je ne plonge plus vers l\u2019ailleurs, je m\u2019y glisse.<\/p>\n\n\n\n<p>Tomber du ciel en plein coeur de l\u2019ailleurs. L\u2019avion est traitre, il efface le temps et les distances, il comprime le monde et les territoires, il dilue les cultures et les langues. Un ami am\u00e9ricain m&rsquo;a racont\u00e9 une l\u00e9gende familiale, de ces histoires dont on ne sait pas trop si elles sont vrais mais que le seul d\u00e9sir d\u2019y croire fait exister. Son grand-p\u00e8re fran\u00e7ais a \u00e9migr\u00e9 aux Etats-Unis au d\u00e9but des ann\u00e9es vingt apr\u00e8s \u00eatre ressorti vivant des tranch\u00e9es du Chemin des Dames. Sa fa\u00e7on \u00e0 lui de tourner le dos au cauchemar qui l\u2019a habit\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 son dernier souffle. Ce vieil homme racontait que la travers\u00e9e de l\u2019oc\u00e9an en paquebot avait dur\u00e9 sept jours et que c\u2019\u00e9tait le temps qu\u2019il fallait pour quitter un pays et se pr\u00e9parer \u00e0 arriver dans un autre. Le d\u00e9barquement \u00e0 Ellis Island, ce devait \u00eatre autre chose que sortir de JFK. J\u2019aurais aim\u00e9 vivre \u00e7a.<\/p>\n\n\n\n<p>Se confronter aux personnages des s\u00e9ries t\u00e9l\u00e9s. J\u2019ai vingt ans et une tignasse \u00e0 faire pleurer les Jackson Five. Avec la fiche de renseignements distribu\u00e9e dans l\u2019avion que j\u2019ai consciencieusement remplie, je me pr\u00e9sente au policier derri\u00e8re son guichet et confirme que je ne suis pas communiste, ni anarchiste, et qu\u2019en l\u2019\u00e9tat actuel, je ne suis sous l\u2019emprise d\u2019aucune drogue. Le policier me regarde de travers, je ne sais pas encore que les gens qui portent un uniforme ne savent pas regarder droit. Il ressemble aux policiers que je croisais sur l\u2019\u00e9cran de la t\u00e9l\u00e9vision de ma grand-m\u00e8re le samedi apr\u00e8s-midi. Il regarde \u00e0 nouveau la fiche et me baragouine un truc que je comprends pas. Il r\u00e9p\u00e8te et je ne re-comprends pas. Alors, il quitte son guichet et me conduit dans une salle vitr\u00e9e. Il me fait signe de m\u2019asseoir \u00e0 une table, me pose le formulaire devant les yeux et me donne un stylo. Apr\u00e8s plusieurs minutes, je comprends : il veut que j\u2019inscrive l\u2019adresse o\u00f9 je vais loger \u00e0 New-York. Je souris, je dis que je ne sais pas. Il ne sourit pas, il dit qu\u2019il lui faut une adresse. Sur la table traine un magazine. Devant ses yeux, je l\u2019ouvre et je recopie la premi\u00e8re adresse que je trouve, sous la publicit\u00e9 d\u2019un coiffeur. Le policier prend ma fiche, me regarde, moi et la boule de cheveux que je porte sur la t\u00eate, et me dit : \u00ab&nbsp;Okay&nbsp;\u00bb. C\u2019est le premier mot am\u00e9ricain que je comprends.<\/p>\n\n\n\n<p>Apprivoiser l\u2019\u00e9tranger le plus rapidement possible. M\u00eame si, lorsqu\u2019on rejoint l\u2019ailleurs, on devient l\u2019\u00e9tranger. Il faut vite comprendre qu\u2019un pays \u00e9tranger est un endroit o\u00f9 l\u2019on est l\u2019\u00e9tranger. M\u00eame en situation l\u00e9gale. J\u2019ai quitt\u00e9 ma petite chambre universitaire autour de laquelle gravitait mon univers et je me retrouve apr\u00e8s quelques heures d\u2019avion dans un monde myst\u00e9rieux o\u00f9 je suis satellis\u00e9 loin de l\u2019\u00e9picentre. O\u00f9 il me faut faire l\u2019effort de nager dans des courants inconnus et dans des logiques parfois improbables. L\u2019a\u00e9roport John Fitzgerald Kennedy, JFK pour les habitu\u00e9s, est un ensemble de b\u00e2timents construits en corolle \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie desquels les avions se rangent sous l\u2019\u00e9tendard de leur compagnie. Ce qui veut dire que lorsqu\u2019on vient chercher quelqu\u2019un, il faut mieux conna\u00eetre le nom de la compagnie que la seule heure d\u2019arriv\u00e9e de l\u2019avion. Esther ne savait pas que je voyageais sur la United Airlines en provenance de Bruxelles. Apr\u00e8s avoir satisfait aux formalit\u00e9s douani\u00e8res et polici\u00e8res, apr\u00e8s avoir r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 mon sac \u00e0 dos sur le tapis roulant des bagages, je franchis le point de non retour par une \u00e9paisse porte vitr\u00e9e automatique. Des dizaines de paires d\u2019yeux me scrutent, certains bras portent des pancartes avec des noms de personnes, parfois d\u2019h\u00f4tels ou de compagnies de voyages. \u00c0 la recherche d\u2019Esther, je d\u00e9visage ces inconnus jusqu\u2019au dernier. Pas d\u2019Esther. Ma belle danseuse m\u2019a oubli\u00e9. Je m\u2019assois \u00e0 l\u2019\u00e9cart jusqu\u2019\u00e0 ce que le hall se vide puis je d\u00e9cide de rejoindre Manhattan. Il doit bien y avoir un m\u00e9tro ou un bus. Un taxi.<\/p>\n\n\n\n<p>Je sors de l\u2019a\u00e9roport en suivant les indications fl\u00e9ch\u00e9es qui me m\u00e8nent au terminal des taxis. J\u2019ai bien fait d\u2019emporter quelques dollars en liquide. Sans Esther \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s, la nuit devient lourde. Je monte dans un cab jaune et demande au chauffeur de m\u2019amener \u00e0 Manhattan dans un anglais \u00e0 d\u00e9couper au couteau. Sur le miroir du r\u00e9troviseur int\u00e9rieur, je vois les yeux du chauffeur noir se fendre en amandes. Il rit et me r\u00e9pond en fran\u00e7ais que c\u2019est grand Manhattan. Alors je lui dis que je ne sais pas o\u00f9 aller, je lui demande s\u2019il ne connait pas un h\u00f4tel pas trop cher dans le centre parce que j\u2019ai une fille \u00e0 retrouver dans New York. Il me demande \u00e0 son tour combien d\u2019ann\u00e9es j\u2019ai devant moi et sans attendre ma r\u00e9ponse me dit qu\u2019il peut m\u2019emmener \u00e0 un petit h\u00f4tel pas loin de Broadway et de la 6\u00e8me avenue que tient un cousin, ha\u00eftien et francophone comme lui. Les rues de New-York brillent des lumi\u00e8res multicolores qui se refl\u00e8tent sur la chauss\u00e9e mouill\u00e9e et me maquillent le visage de couleurs \u00e9ph\u00e9m\u00e8res derri\u00e8re la vitre du taxi. La fatigue m\u2019enserre dans ses griffes et essaie de m\u2019\u00e9craser. La ville n\u2019est pas encore pr\u00eate \u00e0 s\u2019endormir. Les larges trottoirs accueillent des gens enjou\u00e9s malgr\u00e9 le froid. Le taxi s\u2019arr\u00eate au coin d\u2019une rue sombre. Je descends, r\u00e9cup\u00e8re mon sac dans le coffre et suis le chauffeur une dizaine de m\u00e8tres jusqu\u2019\u00e0 un h\u00f4tel oubli\u00e9 dans la p\u00e9nombre signal\u00e9 par une \u00e9paisse lumi\u00e8re rouge qui clignote quelques mots incomplets au-dessus de la porte d\u2019entr\u00e9e. Par des escaliers puant la pluie, je monte au quatri\u00e8me \u00e9tage et entre dans la chambre au bout du couloir. \u00ab&nbsp;Pour ne pas \u00eatre d\u00e9rang\u00e9 par les clients&nbsp;\u00bb, m\u2019assure le concierge. Je r\u00e9cup\u00e8re la clef, ferme la porte, pose mon sac et m\u2019affale les bras en croix sur le lit \u00e0 la propret\u00e9 douteuse. Des chants de sir\u00e8nes que je ne connais pas m\u2019emportent dans un sommeil rythm\u00e9 par des flashs rougeoyants intermittents.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai finalement retrouv\u00e9 Esther. Par hasard, elle \u00e9tait en train de tourner dans l\u2019immense a\u00e9roport, d\u2019un terminal \u00e0 l\u2019autre, et nous nous sommes retrouv\u00e9s nez \u00e0 nez, bouche \u00e0 bouche. Elle me serre dans ses bras, autant pour manifester son sinc\u00e8re bonheur de me revoir que pour c\u00e9l\u00e9brer l\u2019incroyable hasard qui a provoqu\u00e9 nos retrouvailles. Puis, elle m\u2019emm\u00e8ne en me serrant fort la main pour ne pas me perdre. La compression exag\u00e9r\u00e9e de ma main r\u00e9sonne en moi comme un cri de f\u00e9licit\u00e9. Un bus navette, le train, puis le m\u00e9tro. Je suis perdu. Je suis comme un chien tenu en laisse qui traverse un monde \u00e9trange empli de pubs incompr\u00e9hensibles, de bruits myst\u00e9rieux, de personnes balbutiant un \u00e9trange charabia. Je suis devant la t\u00e9l\u00e9vision de ma grand-m\u00e8re. La rame de m\u00e9tro sursaute une derni\u00e8re fois dans l\u2019expiration grin\u00e7ante d\u2019un dernier r\u00e2le. Jusqu\u2019\u00e0 l\u2019immobile. C\u2019est le dernier arr\u00eat, celui qui ouvre sur l\u2019ailleurs. La porte s\u2019ouvre, lib\u00e9rant son contingent de personnes press\u00e9es dans un \u00e9change osmotique avec un autre contingent de personnes press\u00e9es qui, elles, attendent sur le quai pour entrer dans la rame. Le quai de mon ailleurs, pourtant, ressemble \u00e0 tous les autres quais. La couleur du b\u00e9ton se conjugue \u00e0 tous les temps, les nuances de gris jusqu\u2019au plus sale, jusqu\u2019au plus \u00e9tranger. Nous sortons du m\u00e9tro. Les sir\u00e8nes chantent dans une langue inconnue. Une bouche d\u2019\u00e9gout laisse \u00e9chapper une lourde fum\u00e9e blanche. Un vendeur ambulant enveloppe de papier journal un bretzel g\u00e9ant. Esther m\u2019emm\u00e8ne dans un petit appartement qu\u2019une amie lui a pr\u00eat\u00e9e en plein coeur de Greenwich Village. C\u2019est l\u00e0 que nous allons vivre, Esther et moi, nos premi\u00e8res nuits am\u00e9ricaines.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:12px\">Photo by:\u00a0<a href=\"https:\/\/burst.shopify.com\/@thenomadbrodie\">Brodie<\/a> <a href=\"https:\/\/burst.shopify.com\/licenses\/creative-commons\">Creative Commons<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Regarder la ville \u00e0 travers le hublot de l\u2019avion. La nuit vient de tomber, les lumi\u00e8res des lampadaires sur les grandes axes routiers dessinent un r\u00e9seau de veines jaunes sur la peau de l\u2019ailleurs. En bas, tout para\u00eet si petit et fragile. 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