{"id":113428,"date":"2023-01-24T15:06:10","date_gmt":"2023-01-24T14:06:10","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=113428"},"modified":"2023-01-24T15:06:11","modified_gmt":"2023-01-24T14:06:11","slug":"voyages-2-en-pleine-lumiere","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/voyages-2-en-pleine-lumiere\/","title":{"rendered":"Voyages #2 | En pleine lumi\u00e8re"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Quand nous sommes arriv\u00e9s \u00e0 Berlin avec mon fils et mon fr\u00e8re, nous ne reconnaissions rien de ce que nous avions \u00e0 l\u2019esprit, les images des films, Fassbinder, les ruines et le secret. Plus de vingt heures de bus et le dos fourbu, nous \u00e9tions debout dans cette station autorouti\u00e8re, \u00e0 peine r\u00e9veill\u00e9s, \u00e0 cause de ce sommeil brutalis\u00e9 tout du long par de fr\u00e9quents arr\u00eats, la douane \u00e0 chaque fronti\u00e8re grimpait parmi nous, d\u00e9ambulait dans l\u2019all\u00e9e centrale en r\u00e9clamant de-ci de-l\u00e0, au hasard, les papiers d\u2019identit\u00e9. Les lumi\u00e8res s\u2019allumaient plein tube, \u00e9clairant violemment les t\u00eates. Nous arriv\u00e2mes le surlendemain en matin\u00e9e, tout nous semblait \u00e9trange. D\u2019abord cette lumi\u00e8re incertaine, bizarre, qui faisait comme un filtre par-dessus les rues. Nous \u00e9tions aux abords de la ville, comme au ras d\u2019un pr\u00e9cipice, \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 de l\u2019Europe, presque aux confins des l\u00e9gendes (j\u2019avais lu Vassili Grossman, et le Ma\u00eetre et Marguerite, j\u2019avais vu les Tarkovski \u00e0 dix-huit ans), je me sentais au bord d\u2019une mer.<\/p>\n\n\n\n<p>Il avait fallu prendre un train, plusieurs peut-\u00eatre, pour retrouver la pension qui nous accueillait tous les trois. La ville \u00e9tait plate comme un songe, sans escaliers, brune et grise, nous \u00e9tions comme de petites ardoises intenables dans cette grisaille, les avenues \u00e9normes bougeaient comme des fleuves. Mon seul souvenir d\u2019escaliers fut celui, rocambolesque, de la pension, avec cette petite chambre \u00e0 peine plus grande que 3 lits accol\u00e9s, basse de plafond, la fen\u00eatre s\u2019entrouvrait en bascule, rectangulaire, plate aussi sous la lumi\u00e8re. C\u2019\u00e9tait insuffisant, tellement il faisait chaud. Tout \u00e9tait lisse comme une dalle de b\u00e9ton, et le soleil tapait par-dessus, de toute sa vigueur d\u2019\u00e9t\u00e9 continental. Nous \u00e9tions assomm\u00e9s. C\u2019est pourquoi les mus\u00e9es, pris dans la glue, devenaient refuges, et les squats d\u2019artistes s\u2019ouvraient sur des milliers de graffitis. L\u2019\u00e9motion la plus forte, ce fut l\u2019escalier \u00e9troit qui nous livrait \u00e0 la maison d\u2019Anne Franck. Nos visages \u00e9cras\u00e9s sur la vitre, \u00e0 quelques centim\u00e8tres du journal, l\u2019\u00e9criture p\u00e2le, sa main invisible, ses cheveux, son souffle t\u00e9nu, ses contraintes, ses non-dits, nos souvenirs de lecture, et Jamal n\u2019en revenait pas de regarder, lui qui venait d\u2019en achever la lecture. On ne s\u2019\u00e9ternisait pas dans les mus\u00e9es, on passait, repassait, on chantait par-dessus les \u0153uvres, on laissait les toiles rouler dans la gorge, former une p\u00e2te, un levain chaud dans le ventre, caprice de nuit tel \u00e9chapp\u00e9e belle. On en parlait rarement, mais on marchait longtemps apr\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est trois heures du matin quand on nous dirige vers ce petit avion de ligne, pas de d\u00e9pression cette nuit, nous pourrons atterrir vers six heures, un petit bus scolaire nous attendra \u00e0 l\u2019a\u00e9roport, on pourra se reposer chez Marie-Jo la tenanci\u00e8re de la taverne. D\u2019\u00eatre seule avec ma valise, emmitoufl\u00e9e comme pour aller skier \u2013 moi qui ne suis jamais all\u00e9e sur une piste enneig\u00e9e \u2013 c\u2019est une forme de r\u00e9conciliation. Le c\u0153ur ralentit, le froid fige les alv\u00e9oles du poumon. Des gants, un bonnet ocre, une grosse \u00e9charpe, la combinaison bl\u00eame, mes yeux dissous dans l\u2019\u00e9lectricit\u00e9. D\u2019un coup me revient l\u2019envie d\u2019\u00e9crire, de planter des clous, construire, charpenter, revenir au fond des premiers mots. Cadence nouvelle des syllabes. Frapper sur la langue. Une dame me donne sa barquette de frites, finalement refuse de c\u00e9der \u00e0 la tentation de manger. \u00ab&nbsp;De pr\u00e9voir ce froid, j\u2019ai tendance \u00e0 trop manger&nbsp;\u00bb. Les pommes de terre rappellent le Finist\u00e8re quimp\u00e9rois, les yeux riv\u00e9s sur le t\u00e9l\u00e9viseur un \u00e9conome entre les doigts, les \u00e9paisses \u00e9pluchures qu\u2019on donnait ensuite au cochon. La friteuse et ses bruits de giclures si caract\u00e9ristiques. Je remercie la dame. Avec ce chaud dans la bouche, tout se dilue&nbsp;: l\u2019appr\u00e9hension de partir sans avoir rien pr\u00e9vu, un roman, un clavier d\u00e9roulant qui ne p\u00e8se pas davantage qu\u2019un litre de lait, un portable o\u00f9 je souffle des compos tard dans la nuit. Quand l\u2019avion d\u00e9colle, nous sommes un petit groupe, les gens rentrent en famille dans les familles, il n\u2019y a pas de touristes. Au bout de deux heures, sous la lente syncop\u00e9e de l\u2019appareil, des grincements m\u00e9caniques et le silence du m\u00e9tal, mon corps ressent soudain une divagation de froid, per\u00e7u par avance, percutant les \u00e9paules et l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 des coudes. La peau des avant-bras picote \u00e9trangement. \u00ab&nbsp;Vous avez pris de quoi vous v\u00eatir\u2026&nbsp;\u00bb s\u2019inqui\u00e8te la dame. Tout le monde est calme dans l\u2019appareil, les visages tombent en eux-m\u00eames et il n\u2019est pas possible d\u2019y d\u00e9tecter une atmosph\u00e8re particuli\u00e8re, c\u2019est une forme de jet\u00e9e en dedans, comme le repli aux confins de soi. \u00ab&nbsp;Je fais de la musique, et vous\u2026&nbsp;\u00bb, elle penche vers moi, peut-\u00eatre ce besoin d\u2019un coup d\u2019\u00eatre rassur\u00e9e, repeupl\u00e9e de monde. Dehors par le hublot, nous ne percevons qu\u2019une brume \u00e9norme, tr\u00e8s \u00e9paisse, et tout au fond surgit la piste d\u2019atterrissage, splendidement \u00e9clair\u00e9e, les jalons forment une route bien d\u00e9limit\u00e9e, n\u00e9ons blancs de chaque c\u00f4t\u00e9, et ligne droite de carr\u00e9s rouges au centre de la piste, la beaut\u00e9 imm\u00e9diate prend au ventre, encourage le pilote \u00e0 se placer bien au milieu. J\u2019ai toujours pens\u00e9 aux oiseaux, qui pourraient se fourguer par erreur dans le moteur, malgr\u00e9 les ondes dissuasives. J\u2019y pense \u00e0 chaque atterrissage, surtout ici, dans cet a\u00e9roport qui jouxte l\u2019oc\u00e9an.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est un miracle d\u2019atterrir sur une \u00eele. Quand nous sortons dans le couloir en pr\u00e9fabriqu\u00e9, jusqu\u2019au grand hall de la Pointe Blanche, j\u2019ai remont\u00e9 les lainages jusqu\u2019au rebord des yeux, mon c\u0153ur s\u2019acc\u00e9l\u00e8re, une forme de panique, qu\u2019est-ce qui m\u2019a pris, qu\u2019est-ce qui m\u2019a pris bon sang. Le vieux bus scolaire, jaune comme dans les films am\u00e9ricains, nous attend sur le parking. J\u2019ai le temps de longer de lourds aplats de neige sur le bas-c\u00f4t\u00e9, ils forment d\u2019\u00e9normes foss\u00e9s gorg\u00e9s d\u2019humidit\u00e9, ind\u00e9pla\u00e7ables sans les tenailles des pelleteuses qui dorment dans la rue. Je dis que je veux marcher, j\u2019ai des boots aux pieds, ils peuvent prendre ma valise, je les rejoindrai chez Marie-Jo c\u2019est m\u00eame pas \u00e0 trois kilom\u00e8tres, ils me disent que non, la nuit comme \u00e7a sans la lumi\u00e8re, mais il fait jour, non ils disent, les lampadaires de l\u2019a\u00e9roport trahissent les perceptions, toute cette brume qui les refl\u00e8te, on se rend pas compte, vraiment on se rend pas compte, je scrute alors le lointain de la grisaille, essayant de reconna\u00eetre le ressac des pointes du Finist\u00e8re. Le froid rentre doucement par les oreilles, le vent pagaille (\u00ab&nbsp;avant, pendant l\u2019hiver, il n\u2019y avait pas tout ce vent&nbsp;\u00bb), et ces d\u00e9gel\u00e9es sombres contre le front, alors je fais comme eux&nbsp;: j\u2019\u00e9coute et me tais. La brume encombre les pens\u00e9es, d\u00e9braille la t\u00eate et me d\u00e9vale en entier. \u00ab&nbsp;On rentre ici comme en hibernation\u2026 mais \u00e7a nous emp\u00eache pas de faire du th\u00e9\u00e2tre\u2026&nbsp;\u00bb &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Avec cet accent si beau, imprenable et doux \u2013 cavale d\u2019un \u00e9cureuil sur les rochers.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quand nous sommes arriv\u00e9s \u00e0 Berlin avec mon fils et mon fr\u00e8re, nous ne reconnaissions rien de ce que nous avions \u00e0 l\u2019esprit, les images des films, Fassbinder, les ruines et le secret. Plus de vingt heures de bus et le dos fourbu, nous \u00e9tions debout dans cette station autorouti\u00e8re, \u00e0 peine r\u00e9veill\u00e9s, \u00e0 cause de ce sommeil brutalis\u00e9 tout <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/voyages-2-en-pleine-lumiere\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">Voyages #2 | En pleine lumi\u00e8re<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":330,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-113428","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-atelier"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/113428","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/330"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=113428"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/113428\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=113428"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=113428"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=113428"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}