{"id":11372,"date":"2019-09-09T08:49:26","date_gmt":"2019-09-09T06:49:26","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=11372"},"modified":"2019-09-09T13:53:24","modified_gmt":"2019-09-09T11:53:24","slug":"lusignan","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/lusignan\/","title":{"rendered":"LUSIGNAN peut-\u00eatre"},"content":{"rendered":"\n<p>Dans cette ville o\u00f9 elle s\u2019arr\u00eate pour couper la route. Elle est au volant de son automobile \u2014 ma boite \u00e0 savon, c\u2019est comme \u00e7a qu\u2019elle appelle son automobile. Ce doit \u00eatre \u00e0 Lusignan. Lusignan c\u2019est le nom qui me vient. Et M\u00e9lusine, dans le prolongement du nom de la ville. Elle avait r\u00e9serv\u00e9 une chambre d\u2019h\u00f4tel \u00e0 Lusignan; si nous avions fait la route d\u2019une traite nous aurions rat\u00e9 le dernier bateau. Est-ce qu\u2019elle avait parl\u00e9 de M\u00e9lusine au d\u00e9but de notre voyage? M\u00e9lusine: une sorci\u00e8re ? une f\u00e9e? Il y avait cette l\u00e9gende. Une femme se m\u00e9tamorphosait en dragon au contact de l&rsquo;eau. Elle aurait v\u00eacu \u00e0 Lusignan, dans le ch\u00e2teau. Une histoire pour prendre patience \u2014 on divertit les enfants au cours des longs trajets, chanter \u00e0 tue t\u00eate ou compter les automobiles de couleur noire  n\u2019aurait pas&nbsp;&nbsp;suffi \u00e0 \u00e9gayer la route. <\/p>\n\n\n\n<p>Avant de monter dans notre chambre nous soupons \u2014 elle disait souper pour le repas du soir&nbsp;; cette impression de solitude \u00e0 deux. Sous bois, ch\u00e2teau, femme serpent grav\u00e9s sur les murs, comme des pages arrach\u00e9es \u00e0 la m\u00e9moire. (j\u2019imagine,je brode) \u2014 Tu voudras un dessert ma ch\u00e9rie&nbsp;? Nous montons l\u2019escalier capitonn\u00e9, un tapis \u00e9pais aux arabesques rouges. Lueurs des appliques en abats jours fronc\u00e9s. Nous empruntons le couloir, qui conduit aux chambres du premier \u00e9tage. Son bagage, (j\u2019imagine) une petite valise \u00e9cossaise \u00e0 glissi\u00e8re (je brode) j\u2019ai voulu le porter. C\u2019est un truc d\u2019enfant, porter le bagage et se sentir devenu grand. Quand elle tourne la cl\u00e9 dans la serrure, le porte cl\u00e9, un rectangle de bois trop grand pour entrer dans une poche, se balance \u00e0 la ficelle qui l\u2018attache \u00e0 la cl\u00e9. Une grande cl\u00e9, comme on en voit dans les maisons \u00e0 la campagne. Une voix (j\u2019imagine, je brode) \u2014 Si vous sortez, pensez \u00e0 mettre la cl\u00e9 au tableau. C\u2019est l\u2019h\u00f4teli\u00e8re qui avait servi le souper. Une soupe &#8211; je n&rsquo;aimais pas la soupe- grumeleuse, ti\u00e8de sur le dessus et br\u00fblante en dessous. Puis le jambon pur\u00e9e. J\u2019attendais le dessert. Un d\u00f4me de cr\u00e8me fouett\u00e9e (je brode) serti de lamelles d\u2019ang\u00e9lique. Je n\u2019aimais pas l\u2019ang\u00e9lique.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes devant la porte de la chambre 4.&nbsp;J\u2019imagine un 4. De laiton, de c\u00e9ramique, un pochoir&nbsp;? Combien de chambres au premier \u00e9tage de cet h\u00f4tel de Lusignan. Quelle probabilit\u00e9 ai-je de me tromper en d\u00e9posant un 4 sur la porte&nbsp;&nbsp;de cette chambre&nbsp;? \u2014 N\u00e9e un 14 de l\u2019ann\u00e9e 14 \u00e0 4 heures \u2014 tant d\u2019autres quatre jalonn\u00e8rent ma vie, aimait-elle raconter. Une vie \u00e0 se mettre en quatre&nbsp;? Jusqu\u2019au nombre d\u2019enfants qu\u2019elle avaient eus. \u2014 Pourriez-vous, me r\u00e9server une chambre. La quatre je vous prie. L&rsquo;a-telle jamais  demand\u00e9 \u00e0 l&rsquo;h\u00f4teli\u00e8re de Lusignan?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Nous entrons. C\u2019est une chambre minuscule. Le lit double avec sa t\u00eate de lit disproportionn\u00e9e occupe tout l\u2019espace. Il y a une suspension en forme de tulipe &#8211; elle diffuse une lumi\u00e8re jaune &#8211; une chaise, une table, un bouquet artificiel dans un vase opalin. Il y a une fen\u00eatre qui donne sur un r\u00e9verb\u00e8re. La fen\u00eatre est ouverte en espagnolette. Espagnolette est un mot qui me vientd\u2019elle. \u2014 J\u2019ai laiss\u00e9 la fen\u00eatre en espagnolette, \u00e0 cause de l\u2019humidit\u00e9. Je dirai \u00e0 Odette de passer fermer plus tard. Elle a prononc\u00e9 le mot espagnolette dans l\u2019\u00e9couteur d\u2019un t\u00e9l\u00e9phone de bak\u00e9lite cr\u00e8me. Elle a retir\u00e9 sa boucle d\u2019oreille, un clips. Elle la tient dans la main droite. Elle retirait toujours sa boucle d\u2019oreille pour t\u00e9l\u00e9phoner. Qui \u00e9coute \u00e0 l\u2019autre bout du fil ?<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019impression vague du papier peint. Celle de lignes horizontales fan\u00e9es roses et de fleurs minuscules. Un papier que je retrouverai des ann\u00e9es plus tard dans une pension de l&rsquo;ile o\u00f9 nous nous rendions \u2014 j&rsquo;y faisais le m\u00e9nage des chambres, un job d&rsquo;\u00e9t\u00e9. Un papier que j\u2019ai cru retrouver&nbsp;dans un film de Bergman. Plan serr\u00e9 sur le profil d\u2019une femme la t\u00eate enfonc\u00e9 dans l&rsquo;oreiller. Plan sur le mouvement d\u2018une main le long d\u2019un mur tapiss\u00e9. Le doigt parcourt les lignes verticales du papier rose fan\u00e9. Une voix  prononce une phrase qui me parvient trou\u00e9e&nbsp;&nbsp;\u2014 l\u2019amour&nbsp;&#8230;&#8230;.. m\u00eame la mort. <\/p>\n\n\n\n<p>Le mot amour elle le pronon\u00e7ait plus souvent que le mot espagnolette. Il fallait s\u2019aimer beaucoup disait-elle. Aimer qui&nbsp;?&nbsp;&nbsp;S\u2019aimer soi&nbsp;? Aimer l\u2019autre&nbsp;? Aimer son prochain comme soi m\u00eame&nbsp;? Aimer \u00e0 en mourir&nbsp;? Elle en connaissait un bout sur l\u2019amour. Elle avait jou\u00e9 Marivaux. Elle n\u2019avait pas jou\u00e9 de trag\u00e9die. Elle jouerait plus tard une pi\u00e8ce de Marguerite Duras \u2014&nbsp;C&rsquo;est fou c&rsquo;que j&rsquo;peux t&rsquo;aimer&nbsp;&#8211; C&rsquo;que j&rsquo; peux t&rsquo;aimer, des fois&nbsp;&nbsp;Des fois, j&rsquo;voudrais crier&nbsp;&nbsp;&#8211;&nbsp;Chante une autre voix. Ce sont les mots de Piaf (j\u2019imagine, je brode) les mots de Piaf dans le motif p\u00e2le du papier de cette chambre de Lusignan. Je saute sur le lit. La t\u00eate de lit cogne au mur de papier. Il ne se d\u00e9chire pas.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Elle se d\u00e9shabille. Elle est en chemise de corps. Elle est torse nu. Elle gardera jusqu\u2019\u00e0 sa mort un torse de jeune fille. Je la suis dans le cabinet de toilette, un r\u00e9duit avec un lavabo et une douche minuscules. Je ne suis pas (j\u2019imagine) assez grande pour voir mon visage en entier dans le miroir ovale qui surplombe le lavabo. Il y a des taches (je brode) sur le rebord du miroir. L\u2019usure du tain comme une moisissure. Il faudra me d\u00e9barbouiller devant ce miroir sale. D\u00e9barbouiller, non, ce&nbsp;&nbsp;n\u2019est pas un mot qui me vient d\u2019elle \u2013 Faire sa toilette, elle a dit.  Les mains puis la figure et se brosser les dents.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Elle m\u2019embrasse sur le front&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;dors ma ch\u00e9rie et Dieu&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;te b\u00e9nisse dors&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;maintenant oui demain&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;nous&nbsp;&nbsp;&nbsp;je m\u2019en souviens&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;c\u2019\u00e9tait&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;\u00e0 Lusignan peut-\u00eatre&nbsp;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans cette ville o\u00f9 elle s\u2019arr\u00eate pour couper la route. 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