{"id":113735,"date":"2023-03-10T13:12:44","date_gmt":"2023-03-10T12:12:44","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=113735"},"modified":"2023-03-10T13:12:45","modified_gmt":"2023-03-10T12:12:45","slug":"voyage-du-dehors-james-hardy","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/voyage-du-dehors-james-hardy\/","title":{"rendered":"Voyage du dehors |\u00a0James Hardy"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>1. La nuit d&rsquo;avant<\/strong><\/p>\n\n\n<p style=\"text-align: left\">Ils rentrent \u00e0 pied dans la douceur du soir sans se presser, sans dire un mot non plus parce que l\u2019un n\u2019a pas assez d\u2019yeux pour voir pour tout ce que la rue lui montre, parce que la ville parle pour eux, hausse parfois le ton avec un moteur ou une grappe de passants, c\u2019est comme \u00e7a ici, on dirait qu\u2019on f\u00eate quelque chose mais c\u2019est toujours comme \u00e7a dans cette ville, c\u2019est le type de la r\u00e9ception qui leur dit, le plus grand des deux essayent de tenir une conversation avec lui, il fait durer l\u2019\u00e9change et il a ce petit air d\u00e9\u00e7u qui passe sur son visage en voyant d\u2019autres clients arriver, il dit encore quelques mots dans le vide parce qu&rsquo;il doit travailler le r\u00e9ceptionniste et il n&rsquo;a d&rsquo;autre choix que de suivre comparse dans les escaliers. Sur le palier, encore quelques mots, les derni\u00e8res gouttes d&rsquo;une source qui se tarit, et pourtant le Grand continue de presser le linge, il refait le menu de leur festin du soir et l\u2019autre, bien poli et se contente de finir ses phrases parce qu\u2019ils ont d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9 de tout \u00e7a au restaurant, et puis sur le retour aussi, avant de se trouver \u00e0 court d\u2019adjectifs pour qualifier le repas. Le Grand lui souhaite de se reposer, il dit que c\u2019est important pour partir aux aurores comme ils doivent le faire, il insiste et l\u2019autre se contente d\u2019acquiescer en glissant son badge dans la fente du bo\u00eetier et ouvrir sa chambre. Bonne nuit Laurent, bonne nuit, les derniers mots du Grand se faufilent tout juste quand il referme la porte.<\/p>\n<p>La pi\u00e8ce n\u2019est pas dans le noir, la lumi\u00e8re du boulevard d\u00e9borde par les stores. Il trouve facilement le petit secr\u00e9taire en bois verni pour poser son badge et son portefeuille. La lampe de chevet qu\u2019il allume \u00e9claire vaguement la valise ouverte au pied de son lit et donne \u00e0 la pi\u00e8ce une ambiance de wagon-lit. Il commence par s\u2019asseoir sur l\u2019\u00e9dredon, caresse l&rsquo;imprim\u00e9 de roses avec le dos de ses doigts et y d\u00e9plie tout son corps, doucement, en \u00e9tirant les bras et le dos. Les pales au plafond font semblant de rafraichir la pi\u00e8ce et battent la mesure du sommeil qui se tient pr\u00eat \u00e0 l&#8217;emporter. Il allonge encore ses jambes en retirant ses chaussures du bout des orteils. Plus doucement encore ses paupi\u00e8res se ferment. Rien pour les faire trembler, pas m\u00eame les coups qu&rsquo;on donne \u00e0 la porte, d&rsquo;ailleurs, il les entend \u00e0 peine. C\u2019est \u00e0 la deuxi\u00e8me salve, plus forte, qu\u2019il revient \u00e0 lui.<\/p>\n<p>Le Grand raconte comment il a cru que, mais qu\u2019en fait il a oubli\u00e9 de, et l\u2019autre est d\u00e9j\u00e0 en train de fouiller sa valise si bien ordonn\u00e9e, il fouille en h\u00e2te, nerveusement il fouille en jetant des regards le plus loin possible derri\u00e8re lui sans se retourner parce qu&rsquo;il sent, parce qu&rsquo;il le voit sans le voir le Grand et son regard insistant, il le sent que le Grand derri\u00e8re lui scrute ses faits et gestes comme une vieille chouette et \u00e7a le g\u00eane, \u00e7a l\u2019irrite m\u00eame tellement qu\u2019il se fige soudain en soupirant et se tourne pour l&rsquo;attraper tout entier avec son regard d\u2019aigle en lui demandant ce qu\u2019il est vraiment venu chercher. Le Grand bafouille des sons \u00e9tonn\u00e9s et \u00e9tonnants, varient les tons pour trouver la note la plus juste, il est venu chercher un cachet \u00e0 cause de sa migraine, il r\u00e9p\u00e8te \u00e7a plusieurs fois pour rendre la chose plus vraie que vraie et l\u2019autre attend patiemment qu\u2019il s\u2019\u00e9puise, comme tout \u00e0 l\u2019heure dans le couloir. Le Grand prend le cachet que l\u2019autre lui tend. Et bien bonne nuit Laurent, bonne nuit, il va pour prendre la porte mais tra\u00eene le pas, quelque chose dans son corps r\u00e9siste, et l&rsquo;autre sait d\u00e9j\u00e0 qu&rsquo;il s&rsquo;\u00e9claircit la voix pour faire sortir ce qui y est coinc\u00e9, il s\u2019oblige \u00e0 le dire comme \u00e7a sans artifice parce que \u00e7a l&rsquo;\u00e9puise lui aussi ce petit jeu. Il dit combien le d\u00e9sert est inconnu pour lui, m\u00eame s\u2019il le connait par c\u0153ur, il dit que le d\u00e9sert lui \u00e9chappera toujours et qu&rsquo;il y va pour \u00e7a, il dit qu&rsquo;il n&rsquo;a pas peur de lui tant qu\u2019il part avec quelqu\u2019un, quelqu&rsquo;un oui mais pas n&rsquo;importe quel inconnu et justement, le hic c&rsquo;est que de lui, de l&rsquo;autre, il ne sait rien ou pas grand-chose, rien de plus que cet ami a dit de lui, rien de plus que son CV, les CV ne disent jamais rien de personne, il continue comme \u00e7a \u00e0 tricoter ses mots en regardant ses chaussures, il se dit d\u00e9sol\u00e9, que le billet de retour ne sera pas un probl\u00e8me, il dit qu\u2019il le payera de sa poche s\u2019il le faut mais qu\u2019il pr\u00e9f\u00e8re que \u00e7a se passe ainsi, il pr\u00e9f\u00e8re encore partir seul. Et pendant qu&rsquo;il d\u00e9roule sa pelote, l\u2019autre qu\u2019il appelle Laurent s\u2019est assis sur la chaise en bois verni du petit secr\u00e9taire et l\u2019a \u00e9cout\u00e9 attentivement, sans grimace ni \u00e9tonnement, il l\u2019a \u00e9cout\u00e9 jusqu\u2019au bout et a laiss\u00e9 infuser ses mots quelques temps apr\u00e8s \u00e7a encore, dans le faux silence de la chambre et du boulevard qu&rsquo;on pouvait confondre \u00e0 cette heure l\u00e0. Et puis celui qu&rsquo;on appelle Laurent s\u2019est mis \u00e0 parler de ce go\u00fbt d\u2019orange et de fleur d\u2019oranger qui lui est rest\u00e9 dans la bouche. Il ne lui parle que de \u00e7a au Grand, que du go\u00fbt d&rsquo;orange qui lui rappelait tant de chose et de la fleur d&rsquo;oranger qui sur le retour l&rsquo;a rendu si l\u00e9ger. Il ne lui parle rien d\u2019autre que du dessert qu\u2019ils ont partag\u00e9 ce soir et demain aux aurores ils se retrouveront dans le hall de l\u2019h\u00f4tel avec leurs bagages et sur le boulevard qui ne dort jamais, et sans se dire un mot de plus, ils prendront la m\u00eame voiture pour le d\u00e9sert.\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: center\"><strong>2. L&rsquo;arriv\u00e9e dans la ville<\/strong><\/p>\n<p>Il lui demande si c\u2019est bien la premi\u00e8re fois qu\u2019elle vient ici et elle a ce sourire, elle prend un petit moment avant de lui r\u00e9pondre parce qu\u2019il a d\u00e9j\u00e0 pos\u00e9 la question plusieurs fois et elle lui fait remarquer, tu es s\u00fbr il fait, il s\u2019excuse en marmonnant, il est un peu fatigu\u00e9 par le voyage, de tirer ses valises, elle le regarde faire sans l\u2019aider, elle n\u2019a presque rien, elle, rien qu\u2019un tout petit sac en bandouli\u00e8re, il aimerait bien savoir pourquoi elle a si peu de choses mais elle a d\u00e9j\u00e0 r\u00e9pondu, vaguement r\u00e9pondu mais r\u00e9pondu quand m\u00eame et les silences qu\u2019elle installe avant de r\u00e9pondre \u00e0 ses questions sont de plus en plus longs et le d\u00e9courage, il a le regard qui s\u2019agite dans tous les sens, il ne sait pas o\u00f9 il va, il est venu ici il y a longtemps et les halls d\u2019a\u00e9roport, ce n\u2019est pas ce qu\u2019on retient, il a besoin de se justifier, il voit qu\u2019il fait les choses dans le d\u00e9sordre, elle le reprend sans faire de mani\u00e8re, sans humeur, lui montre comment prendre une ticket de m\u00e9tro, il dit qu\u2019il sait mais la laisse faire parce qu\u2019il fait les choses \u00e0 l\u2019envers et pas elle, elle d\u00e9ambule dans les couloirs comme si elle \u00e9tait venu le chercher lui, comme si elle faisait le trajet tous les jours, il faut que je me trouve un h\u00f4tel, une chambre, quelque chose, elle dit \u00e7a entre deux portes de m\u00e9tro, tu sais o\u00f9 tu vas toi ? Sa question l\u2019agace, elle commence \u00e0 l\u2019agacer, il met un temps avant de r\u00e9pondre lui aussi, il r\u00e9pond dans un soupire qu\u2019il a r\u00e9serv\u00e9 depuis y a longtemps, c\u2019est ce que tout le monde fait, c\u2019est ce que les gens font, en fait, il y a du bruit dans le wagon, les fen\u00eatres ouvertes donnent sur le vacarme, et c\u2019est ce qui comble le silence qui s\u2019est install\u00e9 entre eux, il a \u00e9t\u00e9 trop sec et la g\u00eane lui fait baisser la t\u00eate, il va se reprendre, le m\u00e9tro ralentit, il a trouv\u00e9 quoi dire, il y a d\u00e9j\u00e0 moins de bruit parce que la rame entre en station, il l\u00e8ve la t\u00eate pour lui dire mais elle parle avant lui, c\u2019\u00e9tait sympa de se rencontrer comme \u00e7a, au hasard, elle dit juste \u00e7a et elle sort sans lui dire au revoir, avec son sac en bandouli\u00e8re et le pas de quelqu\u2019un qui sait o\u00f9 aller, il a bafouill\u00e9 quelque chose mais ses mots sont partis avec elle et les autres, il jette des coups d\u2019\u0153il inquiet autour de lui mais personne n\u2019a rien a vu, il s\u2019accroche \u00e0 ses valises, il n\u2019a plus qu\u2019elles.<\/p>\n<p>Il dit au serveur du caf\u00e9 qu\u2019il a habit\u00e9 l\u00e0 il y\u2019a longtemps, qu\u2019il venait ici tous les jours, qu\u2019il adorait leur expresso, le serveur force ses no way, mais il s\u2019en fout, il continue, il ne reconnait rien depuis qu\u2019il est arriv\u00e9 alors venir ici c\u2019est rassurant pour lui, il n\u2019a rien \u00e0 perdre \u00e0 raconter \u00e7a, il parle dans une autre langue que la sienne et dans cette langue, il est quelqu\u2019un d\u2019autre, il est quelqu\u2019un qui parle beaucoup et se d\u00e9finit avec des lieux communs qu\u2019il n\u2019oserait pas dire dans sa langue \u00e0 lui, dans cette langue il est bourr\u00e9 de bons principes et de go\u00fbts tr\u00e8s simples et tr\u00e8s clairs, il ne bafouille pas dans cette langue, il nage avec des brassards, il ne peut pas couler, il adorait ce caf\u00e9, il le dit plusieurs fois, il l\u2019adorait et le serveur joue le jeu en revenant avec une carafe pour le servir, dites-moi si c\u2019est toujours le m\u00eame, il boit une gorg\u00e9e, c\u2019est le m\u00eame, il r\u00e9pond trop vite, exactement le m\u00eame, trop vite pour que ce ne soit vrai, il rit pour rendre la surprise sinc\u00e8re, il rit le temps que le serveur s\u2019\u00e9loigne, mais qui ici est dupe, qui ici peut le regarder dans les yeux sans voir la d\u00e9ception, sans voir l&rsquo;angoisse de ne jamais arriver ici.<\/p>\n<p><!-- \/wp:post-content --><\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. 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