{"id":113940,"date":"2023-04-02T17:18:46","date_gmt":"2023-04-02T15:18:46","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=113940"},"modified":"2023-04-02T17:18:47","modified_gmt":"2023-04-02T15:18:47","slug":"voyages-01-nuits-davant","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/voyages-01-nuits-davant\/","title":{"rendered":"#voyages | Deux voyages"},"content":{"rendered":"\n<p><a href=\"#Le-p\u00e8re-et-le-fils\" data-type=\"internal\" data-id=\"#Le-p\u00e8re-et-le-fils\">Le p\u00e8re et le fils<\/a><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#1\" data-type=\"internal\" data-id=\"#1\">Nuits<\/a><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#2\" data-type=\"internal\" data-id=\"#2\">Arriv\u00e9es<\/a><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#3\" data-type=\"internal\" data-id=\"#3\">Coinc\u00e9s<\/a><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#4\" data-type=\"internal\" data-id=\"#4\">A\u00e9roports<\/a><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#5\" data-type=\"internal\" data-id=\"#5\">Fragments de lieux<\/a><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#Au-Moulin-de-Prez\" data-type=\"internal\" data-id=\"#Au-Moulin-de-Prez\">Au Moulin de Prez<\/a><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#reconstitutions-d'Am\u00e9rique\">Reconstitutions d&rsquo;Am\u00e9rique<\/a><\/p>\n\n\n\n<p id=\"-Trois-histoires\"><a href=\"#Trois-histoires\">Trois histoires<\/a><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"Le-p\u00e8re-et-le-fils\">Le p\u00e8re et le fils<\/h2>\n\n\n\n<p>Ils sont assis, le p\u00e8re surtout, obligatoirement assis. Le p\u00e8re oublie&nbsp;: sommes-nous mardi&nbsp;? vendredi&nbsp;? le matin&nbsp;? la nuit&nbsp;? Le fils d\u00e9tourne le regard. Que lui dire, \u00e0 ce p\u00e8re qui oublie&nbsp;? Tu te souviens, la R\u00e9union&nbsp;? Le p\u00e8re se souvient. Alors, raconte. Les litchis, le p\u00e8re aime les litchis. Puis il oublie. Toi, raconte. Le fils a oubli\u00e9, c\u2019est loin, la R\u00e9union. On a \u00e9conomis\u00e9 longtemps, \u00e7a nous a co\u00fbt\u00e9 cher, on voulait partir une fois tous ensemble, c\u2019\u00e9tait le dernier moment (c\u2019est le p\u00e8re qui parle), alors on a tout r\u00e9serv\u00e9, l\u2019avion, l\u2019h\u00f4tel, tout. Il n\u2019y avait pas que la R\u00e9union (le fils cherche \u00e0 faire parler le p\u00e8re). L\u2019\u00eele Maurice aussi, mais la R\u00e9union, c\u2019est plus beau, c\u2019est plus luxuriant (ils ont dit le mot en m\u00eame temps, se sont souri). Et il y a eu aussi l\u2019Am\u00e9rique (il y a comme une question dans la voix du p\u00e8re). Oui, l\u2019Am\u00e9rique, dit l\u2019enfant, bien s\u00fbr qu\u2019il y a eu l\u2019Am\u00e9rique. Et la grange, ils en sont o\u00f9&nbsp;? Bient\u00f4t finie, la grange. Quand on est rentr\u00e9, il a fallu longtemps avant que le chauffage (le p\u00e8re s\u2019interrompt). Et l\u2019enfant, il a vu quoi, en Am\u00e9rique&nbsp;? Le p\u00e8re a ferm\u00e9 les yeux. Il \u00e9coute. Le soir, quand c\u2019est l\u2019heure, ils l\u2019emm\u00e8nent au haut d\u2019une tour et il tombe, le p\u00e8re. C\u2019est un r\u00eave que tu fais, dit l\u2019enfant. Raconte, dit le p\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"Nuits\">Nuits<\/h2>\n\n\n\n<p id=\"1\">Demain, la maison sera vide. Ils dorment tous, font semblant, nous dormons tous pour de faux, sauf F. qui dort pour de vrai, il dormira pour de vrai du d\u00e9but \u00e0 la fin, F., mais nous, nous ne dormons pas, nous faisons semblant, chacun dans notre lit, nous faisons semblant de dormir pour de vrai mais demain la maison sera vide. Jamais elle n\u2019a \u00e9t\u00e9 vide, la maison, jamais si longtemps, est-ce qu\u2019elle tiendra le coup&nbsp;? L\u2019oncle viendra mettre des buches. Elle aura froid, la maison, et nous serons au soleil, et d\u00e9j\u00e0 lui dans son lit se sent un peu coupable de la laisser seule, la maison, m\u00eame s\u2019il y aura les vaches, que l\u2019associ\u00e9 s\u2019en occupera, des vaches et le beau-fr\u00e8re s\u2019occupera du feu, mais ni l\u2019associ\u00e9 ni l\u2019oncle \u2014 le beau-fr\u00e8re, pour lui, c\u2019est l\u2019oncle, pour les autres \u2014 n\u2019habitent dans la maison, mais on a tout r\u00e9serv\u00e9, \u00e7a nous a co\u00fbt\u00e9 bien cher, c\u2019est la premi\u00e8re fois et la derni\u00e8re qu\u2019on part tous ensemble, il \u00e9tait temps, on s\u2019est ruin\u00e9 pour \u00e7a, pas tout \u00e0 fait ruin\u00e9 mais presque, \u00e7a compense les ann\u00e9es o\u00f9 on ne partait pas, un jour au lac, un jour en montagne, une nuit en cabane, et une fois \u00e0 Paris, pour la premi\u00e8re communion d\u2019une cousine, et le chalet \u00e0 Grandvillars, seulement deux ou trois, les gar\u00e7ons, la premi\u00e8re des filles, pas tous, partir tous, \u00e7a faisait trop mais cette fois c\u2019est la derni\u00e8re occasion, apr\u00e8s ils seront trop grands, la petite a d\u00e9j\u00e0 un copain, elle se demande si deux semaines au soleil sans lui, elle va tenir, elle se demande s\u2019il va lui manquer \u2014 elle se demande si pour manquer on dit <em>manquaison <\/em>ou <em>mancuit\u00e9 <\/em>\u2014 mais elle pense \u00e0 la plage, \u00e0 la chaleur, \u00e0 elle en bikini au bord de la piscine et ce n\u2019est plus son petit copain, c\u2019est un grand type bronz\u00e9, muscl\u00e9, un type de l\u00e0-bas, et au d\u00e9but elle r\u00e9siste mais le soleil, les muscles, les vacances, et elle se tourne dans son lit en se disant que non, elle ne peut pas d\u00e9j\u00e0 le tromper, et les gar\u00e7ons sont aussi dans leur lit, ils ne pensent pas \u00e0 des filles, ils pensent \u00e0 l\u2019avion, \u00e0 la peur quand \u00e7a d\u00e9colle puis \u00e7a va, juste une mont\u00e9e d\u2019adr\u00e9naline, et F., \u00e0 quoi pense-t-il, F., en dormant, \u00e0 quoi r\u00eave-t-il&nbsp;? Il sait qu\u2019on part, F., et c\u2019est tout. Et elle, elle pense \u00e0 tout ce \u00e0 quoi les autres ne pensent pas&nbsp;: les passeports, les billets, les r\u00e9servations d\u2019h\u00f4tels, la voiture \u00e0 louer, les horaires, les valises, on part demain, il faut prendre l\u2019avion \u00e0 B\u00e2le, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 Mulhouse, escale \u00e0 Roissy \u2014 ou Orly&nbsp;? elle ne sait plus, \u00e7a l\u2019emp\u00eache de dormir de confondre Roissy et Orly \u2014 et arriv\u00e9e sur place quand&nbsp;? Quasiment pas de d\u00e9calage horaire, au moins \u00e7a va, et le lendemain, le programme, c\u2019est quoi&nbsp;? On improvisera, mais il faut \u00eatre en forme, il faut dormir, demain est un grand jour, ils se disent tous \u00e7a, demain est un grand jour, sauf F., qui dort \u00e0 poings ferm\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Cette fois, c\u2019est d\u00e9cid\u00e9, il s\u2019en va. Il va en Am\u00e9rique. Demain matin, il part. Il prend le train, il prend le bateau, il va en Am\u00e9rique et sa chambre ne sera plus sa chambre, il dormira ailleurs, dans une cabine, dans un h\u00f4tel \u2014 il n\u2019a jamais dormi dans une cabine ni dans un h\u00f4tel, ni m\u00eame dans un wagon-lit \u2014 il est dans sa chambre mais ce n\u2019est d\u00e9j\u00e0 plus sa chambre, m\u00eame si rien n\u2019a chang\u00e9, le poster avec le cheval et Marilyn Monroe, le bureau pour les devoirs, les cahiers \u2014 pas le cahier, les cahiers, le cahier restera l\u00e0 o\u00f9 il est, dans la grange \u2014 le rayon de lune \u00e0 travers la fente du volet, \u00e7a aussi, \u00e7a reste, c\u2019est la pleine lune, et quand c\u2019est la pleine lune, il a de la peine \u00e0 dormir, surtout quand c\u2019est la pleine lune et que demain il part en Am\u00e9rique et il n\u2019en revient pas, de partir en Am\u00e9rique. L\u2019Am\u00e9rique, c\u2019\u00e9tait une sorte de r\u00eave, et il se demande \u00e0 quoi il r\u00eavera, quand il y sera, en Am\u00e9rique, s\u2019il n\u2019y a plus d\u2019Am\u00e9rique \u00e0 r\u00eaver, est-ce qu\u2019il r\u00eavera \u00e0 cette chambre ici, est-ce que le cheval, est-ce que Marilyn lui manqueront, mais des chevaux, c\u2019en est plein, en Am\u00e9rique, et Marilyn&nbsp;Monroe, c\u2019est l\u2019Am\u00e9rique, toutes les femmes d\u2019Am\u00e9rique ressemblent \u00e0 Marilyn, et ce sera un r\u00eave jour et nuit si toutes les femmes ressemblent \u00e0 Marilyn et peut-\u00eatre bien que personne ne dort, en Am\u00e9rique, jamais, mais le cheval a disparu, Marilyn a ferm\u00e9 les yeux, un nuage est pass\u00e9 devant la lune et peut-\u00eatre bien qu\u2019il serait temps de dormir. Demain est un autre jour, ils disent \u00e7a tout le temps, mais cette fois ce sera vrai&nbsp;: demain sera pour de vrai un autre jour, il n\u2019arrive pas \u00e0 y croire, l\u2019enfant.<\/em><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"2\">Arriv\u00e9es<\/h2>\n\n\n\n<p>Luxuriant, c\u2019est le mot qu\u2019ils disent tous, sans trop savoir ce que c\u2019est, luxuriant, sans trop savoir donner des noms aux arbres, et le mot qui arrive ensuite, c\u2019est exotique, mais il faut regarder les panneaux \u2014 non, c\u2019est Pano, witz r\u00e9curent \u2014 et bien retenir comme il faut le nom de l\u2019endroit, un nom de saint mais tous les panneaux \u2014 non, c\u2019est \u2026 \u2014 portent des noms de saints&nbsp;\u2014 Saint-Denis, Saint-Paul, Saint-Pierre, Saint-Beno\u00eet, Saint-Gilles, Saint-Leu \u2014 c\u2019est l\u00e0, h\u00f4tel Iloha, il faut tourner, cesser de longer l\u2019oc\u00e9an, tourner o\u00f9, le conducteur panique, tourner l\u00e0, il tourne, vous \u00eates s\u00fbrs, il a tourn\u00e9, et c\u2019est un petit chemin et les voil\u00e0 devant, est-ce que c\u2019est bien l\u00e0&nbsp;? Il faut marcher, c\u2019est luxuriant, ces arbres \u2014 c\u2019est \u00e9crit dans le prospectus \u2014 ce sont des flamboyants, c\u2019est un nom qui leur va bien, des flamboyants, et il y a aussi, quand on monte vers le bungalow, des bananiers, mais ce ne sont pas des arbres, on ne savait pas que \u00e7a ne poussait pas sur des arbres, les bananes, m\u00eame si c\u2019est peut-\u00eatre quand m\u00eame un arbre, quand on est si loin de chez soi, m\u00eame un arbre, on ne sait plus ce que c\u2019est, et les filles ouvrent grand les yeux, elles ont rep\u00e9r\u00e9 la piscine et le bar et le serveur, et les fruits, \u00e7a aussi, c\u2019est autrement que d\u2019habitude, des esp\u00e8ces de boules un peu roses \u2014 Sainte-Rose, c\u2019est aussi le nom d\u2019un ville, par ici, ou d\u2019un village, c\u2019est sur la carte, on ira voir \u2014 et \u00e7a s\u2019appelle des litchis, \u00e7a n\u2019a pas beaucoup de go\u00fbt mais c\u2019est bon, et il y a aussi des papayes \u2014 le witz, c\u2019est plus Pano, c\u2019est foufourche \u2014 et c\u2019est bon aussi, et des mangues, on aime moins, et on d\u00e9fait les valises, il fait grand soleil et soudain il pleut, comme \u00e7a, sans avertir, on est arriv\u00e9 jusque l\u00e0 et on n\u2019en revient pas, d\u2019\u00eatre arriv\u00e9 jusque l\u00e0, \u00e0 l\u2019h\u00f4tel Iloha en plein de milieu de l\u2019oc\u00e9an, m\u00eame pas l\u2019Atlantique, qu\u2019on avait d\u00e9j\u00e0 vu, l\u2019Oc\u00e9an Indien, et c\u2019est luxuriant, elle r\u00e9p\u00e8te que c\u2019est luxuriant et les autres disent oui, c\u2019est luxuriant, m\u00eame si luxuriant soudain on se rend compte que c\u2019est la luxure et que c\u2019est mal, la luxure, et les filles n\u2019ont d\u2019yeux que pour le serveur du bar pr\u00e8s de la piscine, mais elle ne savent pas quoi commander, elles ne savent ce qu\u2019on boit, \u00e0 l\u2019h\u00f4tel Iloha, et elles ne savent pas non plus, les filles, quoi lui dire, au serveur.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Elle est l\u00e0. Il l\u2019a reconnue. C\u2019est la m\u00eame que sur la photo. Elle est l\u00e0 pour les accueillir tous, elle est l\u00e0 avec le flambeau, avec la couronne, elle est l\u00e0 avec le livre mais on ne peut pas encore lire ce qui est \u00e9crit sur le livre, mais il sait ce qui est \u00e9crit, c\u2019est \u00e9crit une date, une date qu\u2019on doit savoir par c\u0153ur quand on vient ici et il la sait par c\u0153ur, cette date, il ne sait par c\u0153ur que cette date-l\u00e0, 4 juillet 1776, mais ce n\u2019est pas tout \u00e0 fait \u00e7a qui est \u00e9crit, ce qui est \u00e9crit, c\u2019est <\/em>July IV MDCCLXXVI<em> et \u00e7a signifie qu\u2019on est arriv\u00e9, qu\u2019on y est, en Am\u00e9rique, et cette dame, c\u2019est la libert\u00e9, mais une libert\u00e9 qui fait peur, parce que ce qu\u2019on voit derri\u00e8re, ce sont des gratte-ciel, c\u2019est une ville immense, et on n\u2019a jamais mis les pieds dans une ville si grande, si haute, si bruyante, parce que m\u00eame de l\u00e0, m\u00eame pas arriv\u00e9, on entend, on devine le grondement de la ville, les voitures, les sir\u00e8nes, le fracas, les cris, et on s\u2019accroche au bastingage \u2014 le mot bastingage, c\u2019est un mot pour voyager, comme le mot tarmac, mais sur l\u2019eau \u2014 et on h\u00e9site, est-ce qu\u2019on va vraiment d\u00e9barquer ou est-ce qu\u2019on fait demi-tour&nbsp;? Mais on n\u2019a pas le choix, terminus, tout le monde descend, non monsieur, vous ne pouvez pas rester, c\u2019est un billet aller que vous avez pris, par un billet aller-retour.<\/em><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"3\">Coinc\u00e9s<\/h2>\n\n\n\n<p>L\u2019oc\u00e9an. Coinc\u00e9s au milieu de l\u2019oc\u00e9an. Loin de tout. Le paradis sur terre, luxuriant, exotique, tropical, tout ce qu\u2019on veut, mais loin de tout. On nous dit que ce n\u2019est pas possible, qu\u2019apr\u00e8s tout ici c\u2019est la France, mais nous ne sommes pas fran\u00e7ais, qu\u2019on leur dit, et eux&nbsp;: vous parlez fran\u00e7ais, c\u2019est tout comme. Le ventilateur tourne, on a peur qu\u2019il nous tombe dessus. C\u2019est mieux de rester \u00e0 l\u2019h\u00f4tel, de ne pas trop sortir, vous comprenez&nbsp;? Non, nous ne comprenons pas, on n\u2019a pas fait tous ces kilom\u00e8tres pour rester \u00e0 l\u2019h\u00f4tel, on avait pr\u00e9vu l\u2019ascension du volcan, le tour de l\u2019\u00eele, le cirque de Mafate mais pas question, il faut rester ici, \u00e0 l\u2019h\u00f4tel Iloha, ce n\u2019est pas si mal, l\u2019h\u00f4tel Iloha, il y a la piscine, les cocktail, les serveurs baraqu\u00e9s, les filles seront contentes, mais des piscines, des cocktails, des baraqu\u00e9s, on a tout \u00e7a chez nous, mais c\u2019est comme \u00e7a, qu\u2019ils disent, on n\u2019y peux rien, vous pouvez descendre \u00e0 la plage, alors on descend \u00e0 la plage, mais ce n\u2019est pas une plage de sable fin comme dans l\u2019\u00eele d\u2019apr\u00e8s, mais l\u2019eau est bonne, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 \u00e7a, mais quand m\u00eame, rester \u00e0 l\u2019h\u00f4tel quand on a fait un si long voyage. C\u2019est la mis\u00e8re, ils nous ont dit, les gens n\u2019en peuvent plus, la m\u00e9tropole les oublie, vous comprenez&nbsp;? Alors couvre-feu, ils ont dit aussi, d\u00e9sol\u00e9s, et ils l\u2019ont l\u2019air vraiment, d\u00e9sol\u00e9s, et nous aussi, alors on se baigne dans la piscine, le serveur h\u00e9site laquelle draguer, on fait exploser la note de t\u00e9l\u00e9phone, on mange des litchis, on fait semblant qu\u2019on aime \u00e7a, le serveur finalement s\u2019est rabattu sur une autre, les filles font la gueule, est-ce que vous voulez encore des litchis, c\u2019est excellent, non papa, \u00e7a n\u2019a pas de go\u00fbt, les litchis.<\/p>\n\n\n\n<p><em>On n\u2019entre pas. Pas \u00e0 l\u2019\u00e2ge qu\u2019il a. On ne fait pas demi-tour. Pas si on n\u2019a pas de billet. On fait quoi&nbsp;? Il attend&nbsp;: impossible arriv\u00e9e, impossible retour. Rien \u00e0 faire. La dame de dos ne se retourne pas, comment le pourrait-elle&nbsp;? Il attend&nbsp;: des papiers&nbsp;? Il n\u2019y a pas pens\u00e9. Comment peut-on ne pas penser aux papiers&nbsp;? Ils ne comprennent pas. Il est parti, voil\u00e0 tout, il est arriv\u00e9, il n\u2019a pas pens\u00e9 aux papiers. C\u2019est un homme tr\u00e8s muscl\u00e9 qui lui parle. Il en a peur. Pourquoi n\u2019avez-vous pas de papiers&nbsp;? Il n\u2019a pas le temps de r\u00e9pondre. Pourquoi \u00eates-vous venus&nbsp;? Parce que c\u2019est l\u2019Am\u00e9rique, a-t-il envie de r\u00e9pondre, mais ce n\u2019est pas une r\u00e9ponse, m\u00eame si c\u2019est vrai, il est venu parce que c\u2019est l\u2019Am\u00e9rique, pour rien d\u2019autre, parce que l\u2019Am\u00e9rique c\u2019est l\u2019Am\u00e9rique, mais il ne peut pas r\u00e9pondre \u00e7a et l\u2019autre le regarde avec s\u00e9v\u00e9rit\u00e9. Il y en a un deuxi\u00e8me, moins muscl\u00e9, plus m\u00e9chant, plus sournois, on dirait, avec des lunettes rondes et un carnet, et il note les r\u00e9ponses sur le carnet, mais comme il ne r\u00e9pond rien, il ne note rien, le deuxi\u00e8me homme \u2014 c\u2019est quoi, un douanier, un flic, un militaire&nbsp;? \u2014 combien de temps comptez-vous rester, il ne sait pas, longtemps, mais il ne sait plus, peut-\u00eatre que ce serait mieux de rentrer, mais il est seul, les autres ne savent pas qu\u2019il est parti, enfin si, ils doivent savoir, maintenant, mais il ne leur a rien dit, mais il ne peut pas r\u00e9pondre \u00e7a \u00e0 ces types, et d\u00e9j\u00e0 il y a une autre question, est-ce que vous \u00eates un terroriste, il se demande s\u2019il a bien entendu, est-ce qu\u2019ils lui ont bien demand\u00e9 s\u2019il \u00e9tait un terroriste et il se demande ce qu\u2019il se passerait s\u2019il r\u00e9pondait oui mais personne ne r\u00e9pond oui \u00e0 une telle question, les terroristes r\u00e9pondent non sinon ils loupent leur coup et ceux qui ne sont pas terroristes r\u00e9pondent non aussi parce que personne ne veut se faire passer pour un terroriste, surtout pas ici, surtout pas \u00e0 New York, alors il r\u00e9pond oui, pour voir, et eux&nbsp;: tu te crois malin&nbsp;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"4\">A\u00e9roports<\/h2>\n\n\n\n<p>Roissy&nbsp;? Orly&nbsp;? Le plus petit des deux. Un hall presque vide, des gens, peu de gens, qui mangent des sandwichs et qui attendent, et F., qui dort. Il a dormi tout du long, F., il n\u2019a rien vu. Il s\u2019est endormi dans les \u00eeles, il se r\u00e9veillera dans la neige. Un banc de m\u00e9tal, grillag\u00e9, c\u2019est tout ce qu\u2019on a trouv\u00e9 pour coucher F. mais ce n\u2019est pas grave, il dort, il pourrait dormir n\u2019importe o\u00f9, F., mais nous, on ne dort pas, on attend, et en attendant, on ne sait pas quoi faire. On lit. On a lu d\u00e9j\u00e0 avant, alors on n\u2019en peut plus de lire, on se raconte des histoires, on joue au jeu des mots, quelqu\u2019un dit un mot et l\u2019autre dit le mot qui lui passe par la t\u00eate et ainsi de suite, sauf que ce sont toujours les m\u00eames mots qui reviennent, alors on se tait, les filles ont trouv\u00e9 un magazine, elles regardent les photos, ou alors on regarde passer les gens, mais il n\u2019y a pas grand-monde, il n\u2019y a pas tous ceux qui partaient \u00e0 La Mecque, les p\u00e8lerins de l\u2019aller, qui n\u2019ont pas fini de tourner autour de la Kaaba, il y a des dames press\u00e9es qui trainent derri\u00e8re elles des valises \u00e0 roulettes et des enfants fatigu\u00e9s, il y a des hommes encravat\u00e9s, press\u00e9s aussi, une petit mallette dans la main, qui se tiennent droit, fiers, et qui ne jettent aucun regard sur personne, des types qui vont de l\u2019avant, les entrepreneurs de demain, qui n\u2019ont pas une minute \u00e0 perdre, et c\u2019est tout, il n\u2019y pas plus personne, on a regard\u00e9 un peu les avions d\u00e9coller mais au bout de trois ou quatre, voil\u00e0, on a lu le panneau des destinations, des noms qui font r\u00eaver, Istanbul, Copenhague, Las Palmas, Budapest, on lu en rouge les annulations, mais pas notre avion, notre avion a seulement du retard, on a entendu cette voix f\u00e9minine dire <em>les passagers \u00e0 destination de Moscou<\/em> et <em>Terminal B <\/em>et <em>sont attendus <\/em>et <em>embarquement<\/em>, on vu les personnels d\u2019\u00e9quipage, les stewards, les h\u00f4tesses, les pilotes, on a devin\u00e9 des flirts mais on s\u2019est peut-\u00eatre tromp\u00e9&nbsp;: le pilote et l\u2019h\u00f4tesse&nbsp;? l\u2019h\u00f4tesse et le steward&nbsp;? le pilote et le steward&nbsp;? les deux h\u00f4tesses&nbsp;? On a imagin\u00e9 des choses en attendant et puis on a vu ce type arriver, on connaissait ce type, on l\u2019avait vu \u00e0 la t\u00e9l\u00e9 et l\u00e0, c\u2019\u00e9tait lui, en vrai, et une des filles a dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Julien Lepers, jamais j\u2019aurais pens\u00e9, il a les cheveux gras.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><em>JFK&nbsp;? LaGuardia&nbsp;? Le plus grand des deux. Un hall presque bond\u00e9, des gens, beaucoup de gens, qui mangent des hamburgers et qui attendent, et l\u2019enfant, qui dort. Il a dormi tout du long, l\u2019enfant, il n\u2019a rien vu. Il s\u2019est endormi dans le bus, il se r\u00e9veillera dans un instant. Un banc de plastique, rouge, c\u2019est tout ce qu\u2019on a trouv\u00e9 pour coucher l\u2019enfant mais ce n\u2019est pas grave, il dort, il pourrait dormir n\u2019importe o\u00f9, l\u2019enfant, mais autour, on ne dort pas, on attend, et en attendant, on court. On ach\u00e8te. On a achet\u00e9 d\u00e9j\u00e0 avant, alors on n\u2019en peut plus d\u2019acheter, on se raconte des histoires, on joue au jeu des mots, quelqu\u2019un dit un mot et l\u2019autre dit le mot qui lui passe par la t\u00eate et ainsi de suite, sauf que ce sont des mots que l\u2019enfant ne comprend pas, alors on se prom\u00e8ne, les filles ont tourn\u00e9 une vid\u00e9o, elles regardent leur nombril, ou alors elles regardent passer les types, mais il y a trop de monde, il y a tous ceux qui partent au Canada, les trappeurs de caribous, qui n\u2019ont pas fini de traquer ces pauvres b\u00eates, il y a des dames press\u00e9es qui tra\u00eenent derri\u00e8re elles des valises \u00e0 roulettes et des enfants fatigu\u00e9s, il y a des hommes encravat\u00e9s, press\u00e9s aussi, une petit mallette dans la main, qui se tiennent droit, fiers, et qui ne jettent aucun regard sur personne, des types qui vont de l\u2019avant, les entrepreneurs de demain, qui n\u2019ont pas une minute \u00e0 perdre, et ce n\u2019est pas tout, il y a tout un tas de monde, on a regard\u00e9 un peu les avions &nbsp;se poser mais au bout de trois ou quatre cents, voil\u00e0, on a lu le panneau des destinations, des noms qui font r\u00eaver, Miami, Puerto Rico, Las Vegas, Chicago, on lu en rouge les annulations, mais pas notre avion, notre avion a seulement du retard, on a entendu cette voix f\u00e9minine dire passengers to Dallas et Terminal B et d\u2019autres mots qu\u2019on ne comprend pas, on a vu les personnels d\u2019\u00e9quipage, les stewards, les h\u00f4tesses, les pilotes, on a devin\u00e9 des flirts mais on s\u2019est peut-\u00eatre tromp\u00e9&nbsp;: le pilote et l\u2019h\u00f4tesse&nbsp;? l\u2019h\u00f4tesse et le steward&nbsp;? le pilote et le steward&nbsp;? les deux h\u00f4tesses&nbsp;? On a imagin\u00e9 des choses attendant et puis on a vu ce type arriver, on connaissait ce type, on l\u2019avait vu \u00e0 la t\u00e9l\u00e9 et l\u00e0, c\u2019\u00e9tait lui, en vrai, et une des filles a dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Brad Pitt.&nbsp;\u00bb L\u2019enfant a regard\u00e9. Ce n\u2019\u00e9tait pas Brad Pitt.<\/em><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"5\">Fragments de lieux<\/h2>\n\n\n\n<p><strong>\u00c9glise. <\/strong>La lave s\u2019est scind\u00e9e en deux devant la porte de bois. Rose encercl\u00e9 de noir. Statuettes, ex-voto, couleurs, lumi\u00e8re. Au fond&nbsp;: l\u2019oc\u00e9an.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Pr\u00e9cipice. <\/strong>Porte ouverte sur le vide, au contour d\u2019une longue mont\u00e9e. Le corps gigotant du fr\u00e8re, le voir en bas, fracass\u00e9, pas le vouloir, mais le voir, impossible de ne pas le voir.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Flamboyant. <\/strong>Sous l\u2019arbre rouge, le petit \u00e9tal du vendeur de litchis. Terre ros\u00e9e. L\u2019arbre a d\u00e9teint.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Sommet. <\/strong>Le brouillard, la croix, un homme barbouill\u00e9 de cr\u00e8me solaire. Sur la croix, l\u2019altitude. Rien d\u2019autre. Une croix de bois, un peu pench\u00e9e, le sourire de ce type tout blanc.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Cimeti\u00e8re. <\/strong>Un mur&nbsp;: au-dessous, le parking&nbsp;; au-dessus, les tombes. Des fleurs, des pierres, un cimeti\u00e8re ordinaire, et le monument aux morts, des noms, des dates.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Ilet-\u00e0-Cordes. <\/strong>La pente, raide, et ces petites maisons, tout en haut, \u00e9parpill\u00e9es dans le vert, de la t\u00f4le rouill\u00e9e, un chemin de terre. Les cordes qu\u2019il fallait aux esclaves marrons pour monter l\u00e0, leur trace sur la paroi.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Grotte. <\/strong>D\u00e9sert de caillasse s\u00e8che, interminable. Mirage&nbsp;? La grotte avec dedans de l\u2019ombre, un peu, et quelques mots \u00e9crits sur ceux qui tentaient de s\u2019\u00e9chapper.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Volcan. <\/strong>Noirceur sur la pente nue, pierres liss\u00e9es par les pieds de la file, marcheurs qui se penchent puis reculent, un reste de fum\u00e9e, le bouillonnement de la cuisson.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Bungalow. <\/strong>Maisonnette de bois. Sur la terrasse, la main tient ferme le couteau. La mangue coup\u00e9e en deux, le bord des bouches humide, les dents, riantes.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"Au-Moulin-de-Prez\">Au Moulin de Prez<\/h2>\n\n\n\n<p>Un voyage, presque. Dimanche apr\u00e8s-midi (le matin, la messe, ce n\u2019est pas un voyage). Le Moulin de Prez, tu te souviens&nbsp;? En voiture \u2014 l\u2019Opel rouge, la CX, la Chrysler qui chauffait dans les mont\u00e9es, l\u2019Espace \u2014 jusqu\u2019\u00e0 l\u2019or\u00e9e de la for\u00eat, champ de ma\u00efs, et le panneau orange, l\u2019aqueduc romain, on cens\u00e9 voir quoi&nbsp;? Un trou, des cailloux, rien, m\u00eame pas une ruine, mais d\u2019abord marcher, les trois ponts, l\u2019Arbogne \u2014 lire <em>Le P\u00e8re Goriot<\/em> les pieds dans l\u2019eau \u2014 tu as oubli\u00e9 Joseph des Pilons (c\u2019est le p\u00e8re qui parle), le pote qui dormait dans la brouette \u00e0 la tourn\u00e9e du char, mais avancer, marcher encore, acc\u00e9l\u00e9rer le pas parce qu\u2019on a soif, on a pass\u00e9 le troisi\u00e8me pont, on est arriv\u00e9 \u2014 aujourd\u2019hui tout est \u00e0 l\u2019abandon, elle s\u2019appelle comment d\u00e9j\u00e0, la chanteuse qui a achet\u00e9 \u00e7a&nbsp;? (c\u2019est le fils qui pose la question, le p\u00e8re n\u2019en sait rien, il sait qu\u2019il y a des tuyaux dans l\u2019eau, quelque part dans l\u2019Arbogne, derri\u00e8re la boulangerie) \u2014 on y est, c\u2019est le Moulin de Prez, ce n\u2019est pas un moulin, c\u2019est un mini-zoo, avec des lamas, des poneys, des chiens et ce jars qui avait pinc\u00e9 le cousin \u2014 en rentrant, des fois, on s\u2019arr\u00eate chez l\u2019oncle \u00e0 moustache, on boit un verre au canal, on mange du g\u00e2teau au vin cuit \u2014 mais au Moulin de Prez, si on veut, on peut faire un tour en poney, mais on ne veut pas, on veut aller sur la terrasse o\u00f9 sont \u00e9crits des proverbes indiens (d\u2019Am\u00e9rique), <em>l\u2019eau c\u2019est la vie, vive l\u2019eau de vie <\/em>(rien d\u2019indien l\u00e0-dedans, mais on croyait \u00e7a, quand on \u00e9tait petit) et on boit un sirop avec une paille et on peut voir encore d\u2019autres animaux, au Moulin de Prez, des autruches (tu te souviens, s\u2019il y avait des autruches, papa&nbsp;?), des dindons, des chats, mais il faut d\u00e9j\u00e0 repartir, demain c\u2019est l\u2019\u00e9cole, on reviendra dimanche prochain s\u2019il fait beau. On est revenu au Moulin de Prez, on y revient souvent&nbsp;: derri\u00e8re un grillage, la maison s\u2019\u00e9croule, c\u2019est une ruine, le Moulin de Prez, un rien pire que l&rsquo;aqueduc, un rien qu\u2019on a connu avant qu\u2019il soit rien, un rien avant qu\u2019une chanteuse tombe amoureuse du lieu, l\u2019ach\u00e8te, l\u2019oublie. Le p\u00e8re s\u2019en souvient, du Moulin de Prez, lui qui oublie tout. La chanteuse, non, on ne s\u2019en souvient plus.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/Moulin-de-Prez-1024x768.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-116852\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/Moulin-de-Prez-1024x768.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/Moulin-de-Prez-420x315.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/Moulin-de-Prez-768x576.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/Moulin-de-Prez-1536x1152.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/Moulin-de-Prez-2048x1536.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">C&rsquo;\u00e9tait l\u00e0, le Moulin de Prez.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"reconstitutions-d'Am\u00e9rique\">Reconstitutions d&rsquo;Am\u00e9rique<\/h2>\n\n\n\n<p>&#8211; L\u2019enfant, l\u2019Am\u00e9rique&nbsp;: obsession, impossible de m\u2019en d\u00e9faire (le sparadrap du capitaine)<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Dans la t\u00eate de l\u2019enfant (qui est cet enfant&nbsp;?), le mot Mississippi, des chansons, des photos (un ranch, une pendaison, des confettis) <\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Trop d\u2019Am\u00e9rique tue l\u2019Am\u00e9rique.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Le livre cach\u00e9, le r\u00eave \u00e9crit, le r\u00eave s\u2019\u00e9crit, on y serait, en Am\u00e9rique, au Superbowl, \u00e0 Las Vegas, \u00e0 la Maison Blanche, serrer la main du pr\u00e9sident (Jimmy Carter, on aimerait bien, Ronald Reagan, Franklin Delano Roosevelt) et la premi\u00e8re dame (Michelle Obama, Laura Bush, Jackie Kennedy, sa robe encore tach\u00e9e de sang).<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; S\u2019entra\u00eener \u00e0 la liste des 50 \u00c9tats (sans tricher)&nbsp;: Californie (commencer par l\u2019essentiel), 1, Texas, 2, Floride, 3, Kentucky, 4, Mississippi, 5, Caroline du Nord, 6, Caroline du Sud, 7, Delaware, 8, Tennessee, 9, (rien de g\u00e9ographique dans cette liste, les laisser venir comme ils peuvent), New York (est-ce que c\u2019est bien un \u00c9tat&nbsp;?), 10, Washington (l\u2019\u00c9tat), 11, Washington DC (un \u00c9tat&nbsp;?), 12, Alaska, 13, Hawa\u00ef, 14, Vermont (<a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=esynsha53A8\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">la pleine lune<\/a>, hier), 15, Nebraska, 16, Nevada, 17, Nouveau-Mexique, 18, Michigan, 19, Montana, 20, Massachussetts, 21, Kansas, 22, Dakota du Nord, 23, Dakota du Sud, 24, Alabama, 25, Ohio, 26, (l\u2019enfant commence \u00e0 peiner), Rhode Island, 27, Louisiane, 28, (lui viennent des noms canadiens, Nouveau-Brunswick, Terre-Neuve, Saskatchewan), Arkansas, 29, Colorado, 30, (il en reste 20 et plus rien ne vient), (tricher&nbsp;?), G\u00e9orgie, 31, Oklahoma, 32, Wisconsin, 33, Virginie, 34, Virginie Occidentale, 35, Iowa, 36, Utah, 37, New Jersey, 38, (cette fois, il triche), Oregon, 39, Idaho, 40, Wyoming, 41, Minnesota, 42, Missouri, 43, Illinois, 44, Pennsylvanie, 45, Maine, 46, New Hampshire, 47, Maryland, 48, Connecticut, 49, Indiana, 50 (si Washington DC n\u2019est pas un \u00c9tat, il en manque encore un).<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"Trois-histoires\">Trois histoires<\/h2>\n\n\n\n<p>Michel raconte l\u2019histoire du village noir. Il roule un peu moins vite pour qu\u2019on regarde\u00a0: village pauvre, t\u00f4les rouill\u00e9es, boue. Le village noir, c\u2019est le village des noirs, on ne s\u2019y arr\u00eate pas. Michel roule de moins en moins vite. Le village noir est maudit. En face, c\u2019est le village blanc, le village des blancs, mais ce n\u2019est pas un village, ce sont des propri\u00e9t\u00e9s priv\u00e9es. Le village noir, voil\u00e0 son histoire\u00a0: au d\u00e9but, ici, ce ne sont ni des noirs ni des blancs, les noirs sont venus d\u2019Afrique, les blancs sont venus d\u2019Europe, il y a ceux qui sont venus d\u2019Inde, et le village noir c\u2019\u00e9tait pour les parquer, les noirs, et ils l\u2019ont b\u00e2ti comme ils ont pu, ils ont pris les restes des propri\u00e9t\u00e9s priv\u00e9es, ce que les blancs foutaient loin \u2014 il ne dit pas <em>jetaient<\/em>, Michel, il dit <em>foutaient loin<\/em>, et il grimace \u2014 et ils ont construit le village noir, mais attention, le village noir doit rester noir, on ne peut pas s\u2019y arr\u00eater, parce que vous \u00eates blancs, vous comprenez\u00a0? Michel ralentit. Le minibus est presque \u00e0 l\u2019arr\u00eat. Il se retourne vers nous\u00a0: les noirs du village noir, ce sont des cannibales. Puis il \u00e9clate de rire. Et acc\u00e9l\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>La dame \u00e0 la guitare raconte l\u2019histoire du bateau qui a fait naufrage, pas celui-ci, rassurez-vous, celui en-dessous, celui que vous irez voir demain, en sous-marin. La dame \u00e0 la guitare raconte cette histoire en chantant. Hisse et ho, matelot, navigue, navigue, petit bateau trou\u00e9 prend l\u2019eau. Elle se marre, la dame \u00e0 la guitare, petit bateau prend l\u2019eau, matelot, hisse et ho, plouf, au fond de l\u2019eau, petit bateau, vous irez demain et vous me ram\u00e8nerez le tr\u00e9sor, mes tout beaux, elle chante, la dame \u00e0 la guitare, le tr\u00e9sor au fond de l\u2019eau, hisse et ho.<\/p>\n\n\n\n<p>F. ne raconte rien. Il s\u2019assied par terre et il fait des gestes, il dit <em>sur la t\u00eate<\/em>, il dit <em>dans les oreilles<\/em> puis il refuse d\u2019avancer. F., personne ne raconte son histoire, on sait qui est F., il a dormi dans l\u2019avion, il a regard\u00e9, il a \u00e9t\u00e9 surpris, il a eu chaud, alors que raconter&nbsp;? F. est n\u00e9 une oreille repli\u00e9e. F. a grandi, un peu. F. a tourn\u00e9 un papier, il a chass\u00e9 les mouches, il a dormi dans l\u2019avion et le voil\u00e0 \u00e0 l\u2019autre bout du monde, sans savoir, le voil\u00e0 qui a chaud, qui regarde l\u2019oc\u00e9an, qui n\u2019a pas tellement envie d\u2019aller se baigner, qui pr\u00e9f\u00e8re manger des litchis ou des papayes ou ce que vous voulez, parce dans l\u2019histoire de F., manger, c\u2019est important, et parfois F. dit <em>je t\u2019aime<\/em>, comme \u00e7a, pour le plaisir de dire <em>je t\u2019aime<\/em>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le p\u00e8re et le fils Nuits Arriv\u00e9es Coinc\u00e9s A\u00e9roports Fragments de lieux Au Moulin de Prez Reconstitutions d&rsquo;Am\u00e9rique Trois histoires Le p\u00e8re et le fils Ils sont assis, le p\u00e8re surtout, obligatoirement assis. Le p\u00e8re oublie&nbsp;: sommes-nous mardi&nbsp;? vendredi&nbsp;? le matin&nbsp;? la nuit&nbsp;? Le fils d\u00e9tourne le regard. Que lui dire, \u00e0 ce p\u00e8re qui oublie&nbsp;? Tu te souviens, la <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/voyages-01-nuits-davant\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#voyages | Deux voyages<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":97,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[4107,4111,4129,4157,4168,4221,4247,4272,4094],"tags":[],"class_list":["post-113940","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-01_la_nuit_d_avant","category-02_arrivee_dans_la_ville","category-03_michaux_impossible_retour","category-04_cortazar","category-05_bouvier","category-06_calvino","category-08_bergounioux","category-08_quintane_colomb","category-le_double_voyage-2"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/113940","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/97"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=113940"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/113940\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=113940"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=113940"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=113940"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}