{"id":113996,"date":"2023-01-29T10:49:43","date_gmt":"2023-01-29T09:49:43","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=113996"},"modified":"2023-01-29T16:03:21","modified_gmt":"2023-01-29T15:03:21","slug":"le-double-voyage-02_arrivee_dans_la_ville","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/le-double-voyage-02_arrivee_dans_la_ville\/","title":{"rendered":"#voyages #02 | arriv\u00e9e"},"content":{"rendered":"\n<ol class=\"wp-block-list\">\n<li><br>Le bus s&rsquo;est arr\u00eat\u00e9 brusquement. Encore un peu perdue dans ma somnolence, je regarde par la fen\u00eatre et j&rsquo;aper\u00e7ois qu&rsquo;autour de nous s&rsquo;\u00e9tend une grande clairi\u00e8re, comme une respiration bienvenue dans la for\u00eat si dense. Il fait lumineux mais lourd dans cette jungle trop exploit\u00e9e. Il y a beaucoup de bruits aussi, des cris de singes, des chants d&rsquo;oiseaux et des paroles que je ne saisis absolument pas.<br>Les gens commencent \u00e0 sortir du bus et je comprends que le chauffeur attend que je fasse de m\u00eame. Il est l\u00e0 et me fait des signes pour me montrer la porte de sortie. Vite, aller chercher mon sac dans la soute. Je le r\u00e9cup\u00e8re pendant qu&rsquo;\u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s, une femme avec son enfant sur le ventre prend un gros sac d&rsquo;oignons. L&rsquo;enfant m&rsquo;observe avec de grands yeux ouverts, mange un morceau de ma\u00efs, suit le mouvement de sa maman jetant son sac sur le dos avant de s&rsquo;\u00e9loigner. Je prend mon sac Berghaus et avance sur la terre crue et rouge.<br>Devant notre bus dont tous les occupants sont \u00e0 pr\u00e9sent sortis, plusieurs camions attendent. En demandant \u00e7a et l\u00e0 ce qu&rsquo;il se passe, j&rsquo;apprends que les camions et transports de passagers ne peuvent plus passer car nous entrons dans une zone d&rsquo;exploitation. J&rsquo;ai le choix d\u00a0\u00bbattendre le lendemain ou de continuer ma route \u00e0 pied.<br>Je ne sais pas o\u00f9 je suis, si ce n&rsquo;est au milieu du monde.<br>Un homme en vague uniforme militaire s&rsquo;approche de moi et me propose de me mettre \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re d&rsquo;un pick-up &#8211; \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat plus que douteux \u2013 afin de me d\u00e9poser l\u00e0 o\u00f9 je le souhaite tant que c&rsquo;est sur sa route.<br>Dans la foul\u00e9e, il me pr\u00e9sente un homme sans \u00e2ge et sans dents. C&rsquo;est son p\u00e8re, me dit-il, comme pour me rassurer.<br>Je ne suis pas s\u00fbre d&rsquo;avoir compris, mais j&rsquo;accepte.<br>Je monte \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re de son pick up et c&rsquo;est alors que commence un fabuleux voyage \u00e0 travers la jungle o\u00f9 mes sens ont l&rsquo;audace de se d\u00e9multiplier&nbsp;: l&rsquo;odeur sucr\u00e9e des orchid\u00e9es, la lumi\u00e8re qui descend doucement derri\u00e8re d&rsquo;immenses arbres, les bosses incessantes de ce chemin qui me m\u00e8ne quelque part et U2 qui crachote une vieille chanson dans un tout aussi vieux poste radio.<br>Je suis hors du monde, ce qui tombe bien quand on est nulle part.<br>Apr\u00e8s une heure ou peut-\u00eatre deux, le militaire en guenilles frappe sur la vitre s\u00e9parant la remorque de la cabine et me montre l&rsquo;endroit o\u00f9 je dois \u00eatre d\u00e9pos\u00e9e. Il arr\u00eate le v\u00e9hicule, en sort et me tend sa main pour m&rsquo;aider \u00e0 descendre.<br>&#8211; C&rsquo;est par l\u00e0, me dit-il. Tout droit tu trouveras la place principale de M.<br>Nous, on continue vers T.<br>Je prends mon sac, lui donne un peu de monnaie, un sourire et \u00ab&nbsp;merci, vraiment&nbsp;\u00bb.<br>&#8211; Cuidade&nbsp;!<br>Je marche seule sur cette route en terre, entour\u00e9e d&rsquo;arbres et berc\u00e9e par le son d&rsquo;un lointain cours d&rsquo;eau. Une vieille femme vient \u00e0 ma rencontre. Elle porte sur son dos un gros ballot rempli de tr\u00e8s grandes feuilles que je pense \u00eatre des feuilles de bananier. Elle est tellement courb\u00e9e que son visage semble toucher le sol. Sa grosse jupe noire cache des pieds enroul\u00e9s dans des gros sabots. Elle ne l\u00e8ve pas la t\u00eate mais marmonne quelque chose.<br>Je regarde devant moi et continue. Sur ma gauche, une cahute recouverte de chaux et une minuscule petite fille assise par terre joue avec un chien. Je sens que j&rsquo;arrive. Il para\u00eet que c&rsquo;est la derni\u00e8re ville qui pr\u00e9sente une route. Apr\u00e8s, ce sera la pirogue si je veux continuer. Il para\u00eet que, jadis, il y avait plein de touristes. Il parait que c&rsquo;est une ville tr\u00e8s s\u00fbre. Il para\u00eet que je pourrai me poser. Il para\u00eet qu&rsquo;il y a une guesthouse \u00ab&nbsp;deuxi\u00e8me \u00e0 gauche quand tu verras le caf\u00e9 du coin&nbsp;\u00bb. Il para\u00eet que je pourrai manger quelque chose.<br>Il para\u00eet. Elle m&rsquo;appara\u00eet.<br>De loin d&rsquo;abord. Vide. Calme. Il est 6h et il fait noir. Ponctuel, le soleil se couche en effet tous les jours \u00e0 la m\u00eame heure.<br>Petit \u00e0 petit, j&rsquo;aper\u00e7ois des lampadaires \u00e0 la lumi\u00e8re blafarde et clignotante, comme dans mon village d&rsquo;enfance. Voil\u00e0 qui me rassure. J&rsquo;avance toujours. A un moment, j&rsquo;entends une musique tr\u00e8s forte. Mozart \u00e0 tue t\u00eate derri\u00e8re une construction aux volets ferm\u00e9s dont la lumi\u00e8re filtre. Ne pas s&rsquo;\u00e9tonner. Je suis loin, je ne suis pas chez moi. Je d\u00e9couvre. Ne pas s&rsquo;\u00e9tonner. Ne pas s&rsquo;\u00e9tonner. Ne pas s&rsquo;\u00e9tonner\u2026.Et pourtant\u2026<br>Personne dans la rue unique. Personne sur la place. Tout semble abandonn\u00e9. Juste Mozart pour me rappeler mes dimanches belges quand mon p\u00e8re mettait \u00e0 contribution le c\u00e9l\u00e8bre compositeur pour nous r\u00e9veiller. Je continue mon chemin esp\u00e9rant trouver la guesthouse. La for\u00eat s&rsquo;est tue et un chien aboie comme pour se donner un genre et reprendre ses droits, maintenant que l&rsquo;assourdissant vacarme de la jungle s&rsquo;est apais\u00e9. J&rsquo;ai un peu d&rsquo;appr\u00e9hension. Arriv\u00e9e l\u00e0 o\u00f9 je pense devoir l&rsquo;\u00eatre, je d\u00e9couvre une pancarte aux couleurs totalement d\u00e9lav\u00e9es mais dont on peut encore d\u00e9chiffrer \u00ab&nbsp;julia guesthouse&nbsp;\u00bb. Je suis arriv\u00e9e. Je frappe \u00e0 la vitre car m\u00eame si la porte est ouverte, je pr\u00e9f\u00e8re m&rsquo;annoncer. Un vieux monsieur aux cheveux noirs et drus vient \u00e0 ma rencontre, m&rsquo;\u00e9coute, ne dit rien, me tend une cl\u00e9 et me note un num\u00e9ro sur un papier.<br>A cet instant, je pense \u00e0 la veste que j&rsquo;ai perdue l&rsquo;an dernier, je pense au Hilton, \u00e0 Supertramp, \u00e0 un bain. Je pense \u00e0 l&rsquo;Otan, aux Peugeots, aux Moleskine, au ski, aux sacs poubelles, \u00e0 l&rsquo;Euro. Je pense enfin que j&rsquo;ai faim. Et qu&rsquo;il est temps de r\u00eaver \u00e0 un verre de vin.<\/li>\n<\/ol>\n\n\n\n<p>2.<br>Il y a deux jours que je suis partie et j&rsquo;ai h\u00e2te d&rsquo;arriver. Le temps semble s&rsquo;\u00eatre incroyablement rallong\u00e9, comme si la nuit n&rsquo;avait pas eu lieu.<br>Nous arrivons, je le sais car je le sens \u00e0 l&rsquo;impatience des gens qui m&rsquo;entourent. Doucement, les uns se l\u00e8vent et ouvrent leur petit compartiment pour prendre leurs sacs de voyage quand d&rsquo;autres vont aux toilettes. Les sourires se multiplient sur les visages, la joie de retrouver des proches ou l&rsquo;envie de d\u00e9couvrir un autre monde se lit partout o\u00f9 je pose les yeux.<br>Je connais le protocole de l&rsquo;atterrissage, les gestes mille fois r\u00e9p\u00e9t\u00e9s de l&rsquo;h\u00f4tesse, les oreilles qui se bouchent, la file des gens qui veulent sortir avant les autres, le long tuyau entre l&rsquo;avion et le hall central, tuyau qui &#8211; si on l&rsquo;observe bien &#8211; ressemble \u00e0 un tube digestif rempli de petites bact\u00e9ries. Je connais l&rsquo;attente des bagages sur ces tapis roulants, l&rsquo;impatience qui monte en voyant le sac qui ressemble au n\u00f4tre mais qui n&rsquo;est pas le n\u00f4tre, la r\u00e9cup\u00e9ration des dits-bagages, les annonces dans des langues que je ne comprends pas et puis la sortie. Dans presque tous les a\u00e9roports du monde, c&rsquo;est la m\u00eame histoire. R\u00e9p\u00e9t\u00e9e inlassablement, encore et encore.<br>\u00c0 un certain moment, le c\u00f4t\u00e9 machinal s&rsquo;arr\u00eate&nbsp;: comment aller \u00e0 M.&nbsp;? Les pictogrammes sont universels. Se diriger vers. Pour aller \u00e0.<br>Changer l&rsquo;argent. L&rsquo;euro devient autre, \u00ab&nbsp;Eurautre&nbsp;\u00bb aurait dit mon compagnon. Sourires.<br>Ensuite, ne pas oublier de changer l&rsquo;heure, oui-oui, cela fait partie du d\u00e9paysement. Se dire que ce n&rsquo;est pas grave, on le fait chez soi deux fois par an, relativiser. Calculer le d\u00e9calage pour imaginer ce qu&rsquo;il fait, au cin\u00e9ma peut-\u00eatre&nbsp;? Et ce que font les enfants, ah c&rsquo;est le moment pour eux d&rsquo;aller dormir sans doute. Sentir l&rsquo;odeur nouvelle d&rsquo;une grande ville. Voir de nouveaux visages. Et en cet instant, se demander combien de gens diff\u00e9rents nous croisons au cours d&rsquo;une vie. Juste croiser. Des dizaines, des centaines ou des milliers&nbsp;? Ou tout \u00e0 la fois\u2026&nbsp;?<br>Observer les comportements&nbsp;: ici ils marchent plus vite, ne s&rsquo;arr\u00eatent pas car tout le monde \u00e0 l&rsquo;air de savoir vers o\u00f9 aller.<br>L&rsquo;air est opaque. Les lumi\u00e8res de la ville sont d\u00e9j\u00e0 bien pr\u00e9sentes alors qu&rsquo;il est 10h du matin. La pollution sans doute&nbsp;? Ou le brouillard&nbsp;? Mais il fait si chaud, je transpire d\u00e9j\u00e0. Et le bruit&nbsp;! Cet incessant brouhaha.<br>Prendre le taxi et donner un papier au chauffeur pour aller \u00e0. S&rsquo;installer et ouvrir les yeux. On roule \u00e0 gauche. Cela donne en une impression permanente d&rsquo;accidents potentiels. Changer de c\u00f4t\u00e9. Regarder \u00e0 gauche. Voir d&rsquo;autres voitures, encore et toujours\u2026 Oui, nous sommes sur une autoroutes \u00e0 8 bandes. Et bient\u00f4t l&#8217;embouteillage. Un concert de klaxons, de lumi\u00e8res et d&rsquo;inconnus se partagent la route avec les voitures et les scooters qui zigzaguent dangereusement. Pendant qu&rsquo;une musique nasillarde gr\u00e9sille dans l&rsquo;auto-radio, une petite poup\u00e9e tr\u00e8s color\u00e9e se balance sous le r\u00e9troviseur au rythme des coups de frein. Elle semble narguer un tableau de bord rempli d&rsquo;autocollants de toutes formes, de petites statues qui balancent leurs mains et de b\u00e2tons d&rsquo;encens fumants.<br>Le chauffeur prend son t\u00e9l\u00e9phone et donne un coup de fil. J&rsquo;\u00e9coute avec attention cette langue que je ne connais pas. C&rsquo;est beau comme une chanson sur laquelle on peut imaginer n&rsquo;importe quelle conversation. Il dit peut-\u00eatre qu&rsquo;il rentrera plus tard ou demande \u00e0 son \u00e9pouse si elle veut aller au cin\u00e9ma ou encore t\u00e9l\u00e9phone-t-il \u00e0 son meilleur ami, qui sait&nbsp;?<br>J&rsquo;arrive enfin \u00e0 M. Il me d\u00e9pose, je lui r\u00e8gle la course et il red\u00e9marre vers d&rsquo;autres chemins. Je l\u00e8ve les yeux et d\u00e9couvre l&rsquo;immeuble. Au Rez-de-chauss\u00e9e, se trouve un magasin aux couleurs tr\u00e8s vives. Je regarde et me dit que c&rsquo;est peut-\u00eatre un atelier de tatouages. Ou un endroit pour se faire des nouveaux ongles. Ou sans doute un coiffeur. Je n&rsquo;arrive pas \u00e0 bien distinguer de quoi il s&rsquo;agit, je m&rsquo;approche. Sur le pas de la porte, assis sur une chaise \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur, un homme me dit d&rsquo;entrer.<br>&#8211; Kom Kom Kom insa\u00eft, Kom&nbsp;! dit-il.<br>Je recule h\u00e9b\u00e9t\u00e9e, non, je n&rsquo;entrerai pas. Je cherche des yeux l&rsquo;entr\u00e9e du b\u00e2timent et remarque, un peu plus loin sur la gauche, une grande grille noire.<br>Je m&rsquo;avance. Un homme en uniforme brun clair me regarde. Il porte un k\u00e9pi que je trouve \u00e9l\u00e9gant. Une lani\u00e8re blanche traverse sa poitrine et retient, sur le c\u00f4t\u00e9 gauche, un pistolet dans un \u00e9tui en cuir. Je dois \u00eatre arriv\u00e9e. Je m&rsquo;avance vers lui. Il me demande dans un anglais approximatif mon passeport, l&rsquo;observe, note des num\u00e9ros et des signes qui me sont \u00e9trangers. Que peut-il bien noter&nbsp;? Un code secret? Un compliment ou une injure&nbsp;? Ou simplement mon nom et la raison de ma visite&nbsp;? Au choix. Je peux tout interpr\u00eater \u00e0 mon rythme. Ce voyage sera d\u00e9cid\u00e9ment celui de la d\u00e9couverte et ce que je d\u00e9ciderai d&rsquo;en faire. La libert\u00e9 n&rsquo;a pas de prix si ce n&rsquo;est celui de l&rsquo;ouverture.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>2.Il y a deux jours que je suis partie et j&rsquo;ai h\u00e2te d&rsquo;arriver. Le temps semble s&rsquo;\u00eatre incroyablement rallong\u00e9, comme si la nuit n&rsquo;avait pas eu lieu.Nous arrivons, je le sais car je le sens \u00e0 l&rsquo;impatience des gens qui m&rsquo;entourent. 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