{"id":11404,"date":"2019-08-24T13:54:37","date_gmt":"2019-08-24T11:54:37","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=11404"},"modified":"2019-08-24T13:54:38","modified_gmt":"2019-08-24T11:54:38","slug":"la-chambre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/la-chambre\/","title":{"rendered":"La chambre"},"content":{"rendered":"\n<p>Cette chambre. Avec un plafond tr\u00e8s haut. Cette chambre dont n\u2019existe que la moiti\u00e9 sup\u00e9rieure et dont cette moiti\u00e9 est peinte en vert clair, je crois. Ou bleu ? Un ciel tr\u00e8s p\u00e2le. La moiti\u00e9 inf\u00e9rieure des murs de la chambre, son plancher et les meubles qui y sont dispos\u00e9s, je ne les distingue plus. Pourtant il devait y avoir un lit. J\u2019y dormais. J\u2019ai dormi dans cette chambre durant les trois semaines de mon stage. Ce lieu se rattache aujourd\u2019hui \u00e0 un autre lieu, long\u00e9 celui-l\u00e0, le matin tr\u00e8s t\u00f4t, et bien plus tard. Les rues vides de la petite ville, l\u2019hospice &#8212; ces anciens \u00e9tablissements religieux dans lesquels s\u2019installaient les services de g\u00e9riatrie, de long-s\u00e9jour &#8212;  l\u2019alignement des chambres du rez-de-chauss\u00e9e dont les lumi\u00e8res s\u2019\u00e9clairaient \u00e0 mesure de ma progression sur le trottoir, derri\u00e8re la courte all\u00e9e de tro\u00e8nes, desquels \u00e9mergeaient des t\u00eates, des silhouettes vout\u00e9es, assises, sans visages d\u00e9finis, seul un geste, parfois, les mettait en vie :  une main lev\u00e9e massant un cuir chevelu, dissipant le sommeil trop lourd ou la nuit trop longue de veille incertaine \u00e0 la lueur des veilleuses, nuits m\u00e9dicamenteuses.\nUne peinture brillante. Singuli\u00e8rement pas de sol. Des murs nus et peut-\u00eatre, une fen\u00eatre. Un jour bas, c\u2019est le mois de janvier, de cela je suis certaine. Une chambre situ\u00e9e au premier \u00e9tage. Le pre-mier \u00e9tage d\u2019un ancien cloitre. Dans une petite ville d\u00e9serte et froide, \u00e0 la rentr\u00e9e de janvier, tout de suite apr\u00e8s les festivit\u00e9s. Noel, et Jour de l\u2019an. Steve Hackett \u00e0 la guitare tourne sur la platine juste avant mon d\u00e9part. Aujourd\u2019hui encore, je ne peux pas r\u00e9entendre ce disque sans l\u2019associer \u00e0 la maison de l\u2019\u00e9t\u00e9 aux fen\u00eatres grandes ouvertes et \u00e0 mon d\u00e9part le soir de cet hiver-l\u00e0.  Peut-\u00eatre, encore un sapin \u00e9teint sur la place. Dans les rues, des traces probables de neige souill\u00e9e. Derri\u00e8re la porte de la chambre, un couloir \u00e9troit. Des portes ferm\u00e9es  &#8212; j\u2019apprendrai que les internes de garde y logent, mais sans jamais percevoir aucune pr\u00e9sence &#8212; .  Au bout de ce couloir, ce qui ressemble \u00e0 une cuisine. Une table, des chaises, sans doute. La seule preuve de vie tangible se trouvant empil\u00e9e dans l\u2019\u00e9vier, encombr\u00e9 d\u2019assiettes sales \u2013 reliefs d\u2019anciens repas ayant commenc\u00e9 de moisir &#8212;  et qui le resteront durant les trois semaines que je passerai  l\u00e0. Je vis l\u00e0, je travaille l\u00e0, je mange l\u00e0, je dors tr\u00e8s mal l\u00e0. Je crains de m\u2019endormir, je crains de ne pas me r\u00e9veiller \u00e0 temps. Aucun souvenir de lecture ou de distraction quelconque ne vient dissiper le malaise et la solitude qui restent attach\u00e9s \u00e0 l\u2019endroit, \u00e9tendu \u00e0 tout l\u2019ensemble de la petite ville. Seul un petit livre jaune,des  photos noir et blanc du bestiaire sculpt\u00e9 de la cath\u00e9drale, ainsi qu\u2019un pot en verre \u00e0 bouchon m\u00e9tallique. J\u2019ai fait des achats dans la petit ville grise, je suis donc tr\u00e8s probablement sortie de l\u2019enceinte de cet h\u00f4pital pavillonnaire o\u00f9 j\u2019effectue un stage en p\u00e9diatrie, mais de cela, je n\u2019ai aucun souvenir. \nLe soir, mon plateau-repas froid m\u2019attend, pos\u00e9 au bord de l\u2019une des longues tables de l\u2019office d\u00e9sert et je regagne la chambre \u00e0 travers les cours, les escaliers et les couloirs seulement \u00e9clair\u00e9s des lueurs des issues de secours.\n Je revois quelques membres de l\u2019\u00e9quipe. Et les enfants \u00ab partag\u00e9s \u00bb entre les soignantes.  Gare \u00e0 moi si je m\u2019approche de l\u2019un de ces b\u00e9b\u00e9s \u00ab partag\u00e9s \u00bb. Je le comprends assez vite, sans qu\u2019un seul mot ne soit \u00e9chang\u00e9. Le regard, les gestes plus brusques que n\u00e9cessaires pour retirer l\u2019enfant de mes  bras.\n Je suis assign\u00e9e \u00e0 la pr\u00e9paration des biberons.  Des quantit\u00e9s de biberons. Je goute \u00e0 tous les laits en poudre jusqu\u2019\u00e0 m\u2019en rendre malade  &#8212; un jet de liquide \u00e9trangement bleu jaillira un matin hors de mon estomac ! Dans les toilettes ? dans mon lit ? Je l\u2019ignore. Je ne revois que le brouet et sa couleur d\u00e9mente.\nJe d\u00e9shabille des petits corps d\u2019enfants dociles d\u00e9pos\u00e9s \u00e0 la consultation en vue d\u2019une hospitalisation souhait\u00e9e, pour \u00ab raison de 14 Juillet \u00bb, des petits corps d\u2019enfants gris et n\u00e9glig\u00e9s aux v\u00eatements qui les recouvrent mal,  encore tout  impr\u00e9gn\u00e9s de l\u2019odeur tenace de cendres d\u2019anciens feux refroidis. Et, \u00e0 la fin de mon service, je regagne la chambre dans le couloir sombre. La chambre dont ne reste que le souvenir du plafond tr\u00e8s haut et pas de sol o\u00f9 me poser.\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cette chambre. Avec un plafond tr\u00e8s haut. Cette chambre dont n\u2019existe que la moiti\u00e9 sup\u00e9rieure et dont cette moiti\u00e9 est peinte en vert clair, je crois. Ou bleu ? Un ciel tr\u00e8s p\u00e2le. La moiti\u00e9 inf\u00e9rieure des murs de la chambre, son plancher et les meubles qui y sont dispos\u00e9s, je ne les distingue plus. Pourtant il devait y avoir <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/la-chambre\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">La chambre<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":27,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[980],"tags":[],"class_list":["post-11404","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2019-interstice-2-a-la-recherche-des-maisons-perdues"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/11404","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/27"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=11404"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/11404\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=11404"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=11404"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=11404"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}