{"id":114286,"date":"2023-01-31T10:26:04","date_gmt":"2023-01-31T09:26:04","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=114286"},"modified":"2023-05-23T00:02:31","modified_gmt":"2023-05-22T22:02:31","slug":"voyages-03-avec-ou-sans-esther-je-ne-pouvais-repartir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/voyages-03-avec-ou-sans-esther-je-ne-pouvais-repartir\/","title":{"rendered":"#voyages #03 | avec ou sans Esther, je ne pouvais repartir"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-black-color has-medium-gray-background-color has-text-color has-background has-normal-font-size\">Lorsque je suis sorti de l\u2019a\u00e9roport de New-York, Esther m\u2019attendait. Lorsque je suis sorti de l\u2019a\u00e9roport, Esther n\u2019\u00e9tait pas l\u00e0. R\u00e9alit\u00e9 et uchronie.<\/p>\n\n\n\n<p>          \u2026 et toujours Esther me retenait, je ne pouvais repartir. Le premier matin, je vois Greenwich et je me dis que New-York est notre ville. Que j\u2019apprendrai l\u2019anglais. Je saurai me fondre dans la ville, d\u2019ailleurs j\u2019ai commenc\u00e9. Malgr\u00e9 le froid, je sens fondre mon cerveau. J\u2019apprendrai. <br>Les New-Yorkais sont des enfants qui jouent dans un bac \u00e0 sable. Je suis un chien qui veux les rejoindre mais on ne me laisse pas faire. On me parle, on m&rsquo;invective dans une langue que je ne comprends pas. Je veux devenir un petit gar\u00e7on pour rester avec Esther. <br>Il fallait qu\u2019elle soit l\u00e0, juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi, pour que je trouve le courage de grandir \u00e0 l\u2019envers, redevenir un enfant. Elle ne l\u00e2che pas ma main, elle ne veut pas me perdre. Je ne l\u00e2che pas sa main, je ne veux pas nous perdre. <br>          \u2026 et toujours Esther me retenait, je ne pouvais repartir. Lorsque nous marchons sur le large trottoir de la 5\u00e8me avenue entre les buildings qui nous \u00e9crasent, je me dis que je survivrai. Je ne serai pas celui qui meurt \u00e9cras\u00e9 sous les d\u00e9combres. La ville ne m\u2019engloutira pas. Je survivrai. <br>Les New-Yorkais sont des adolescents insupportables. Ils cassent tout ce qu\u2019on leur donne, ils mesurent leur monde avec des dollars. Je n\u2019en ai pas beaucoup en poche, de ces billets verts qu\u2019on m\u2019interdit encore de gagner. D\u2019ailleurs comment ? Esther est une danseuse, je suis un \u00e9tranger. <br>Il fallait qu\u2019elle soit l\u00e0 pour que moi aussi j\u2019y sois. Suivre la belle \u00e9toile, faire un saut d\u2019oc\u00e9an, entrechats, fouett\u00e9, saut de biche. Demandez donc \u00e0 un chien de danser un quadrille, un menuet, un ballet. Je resterai pour Esther, l\u2019hiver un jour s\u2019arr\u00eatera. <br>          \u2026 et toujours Esther me retenait, je ne pouvais repartir. En regardant le lac gel\u00e9 de Central Park, je me dis qu\u2019un jour j\u2019oserai marcher sur cette glace sans craindre qu\u2019elle ne c\u00e8de. Malgr\u00e9 les panneaux d\u2019interdiction, malgr\u00e9 les policiers \u00e0 cheval. Malgr\u00e9 Esther qui me tient la main. J\u2019oserai. <br>Les New-Yorkais sont des vieux grincheux qui croient diriger le monde. Ils n\u2019\u00e9coutent pas, ils se foutent de tout. En v\u00e9rit\u00e9, ils avancent \u00e0 vue et ne se soucient de rien qui les entoure. Tu es qui, petit chien ? Esther est \u00e0 nous, elle est danseuse. Tu n\u2019es qu\u2019un petit animal, inoffensif. <br>Il fallait que nous nous plaisions pour \u00eatre ainsi aveugles, croire aux contes, s\u2019enivrer d\u2019un regard. De tant d\u2019infirmit\u00e9s nous \u00e9tions accabl\u00e9s qu\u2019un brouillard aussi \u00e9pais nous recouvrait et nous n\u2019avions pas besoin de couteau pour le d\u00e9couper. Juste, on aimait.<\/p>\n\n\n\n<p>De la rue, j\u2019entends sourdre la fureur inqui\u00e9tante qu\u2019on promet aux amants qui vieilliront ici. De ceux qui, d\u2019un retour impossible en ont fait une chance.<\/p>\n\n\n\n<p>          \u2026 et toujours Esther me retenait, je ne pouvais repartir. M\u00eame si elle n\u2019\u00e9tait plus, m\u00eame si je l\u2019avais perdue, je la retrouverai. Dans la chambre de l\u2019h\u00f4tel blafard, quand clignotent les lumi\u00e8res rouges, mes paupi\u00e8res saignent de rage et de peur. Je ne sais pas comment, je la retrouverai. <br>Les New-Yorkais sont des animaux f\u00e9roces, la ville est une jungle. Des arbres comme des gratte-ciels, des bouches d\u2019\u00e9gout fumantes comme des volcans. Et un f\u00e9lin aux griffes ac\u00e9r\u00e9es, au coin de la rue. Un couteau aiguis\u00e9, un poin\u00e7on, un tesson. Je regarde et j\u2019avance, oui j\u2019avance. <br>Il fallait que le concierge de l\u2019h\u00f4tel me prenne sous son aile pour m\u2019apprendre la vie sauvage, ses codes, ses rituels. Me dire \u00e0 quelle heure rentrer pour \u00e9viter la rixe, le coup de surin, le fil du rasoir. Et je rentrais, \u00e9puis\u00e9 d\u2019avoir couru toutes les rues et les avenues \u00e0 chercher Esther. <br>          \u2026 et toujours Esther me retenait, je ne pouvais repartir. J\u2019allais la retrouver, c\u2019\u00e9tait un devoir. J\u2019\u00e9tais venu pour elle mais sans le savoir, son visage lentement disparaissait dans le noir. Une semaine et je parlais am\u00e9ricain, le parler de la rue, brutal, violent et cru. Je me transformais. <br>Les New-Yorkais sont des animaux dociles, ils craignent les plus forts. Je devenais un tigre, un singe, un serpent parfois m\u00eame. J\u2019apprenais la ville, j\u2019apprenais \u00e0 la vivre. Elle n\u2019\u00e9tait plus des rues et des avenues, elle \u00e9tait moi et mon coeur et mon sang. Et Esther que j\u2019avais perdue. <br>Il fallait que les putes de l\u2019hotel voient en moi un ami, un parent, un fr\u00e8re. Elles m\u2019aidaient \u00e0 la chercher, celle dont le visage lentement disparaissait. Elles m\u2019aidaient, m\u2019\u00e9paulaient jusqu\u2019au moment o\u00f9 elles me disaient, tu devrais l\u2019oublier. Mais moi, je combattais. Esther \u00e9tait l\u00e0, elle m\u2019attendait. <br>          \u2026 et toujours Esther me retenait, je ne pouvais repartir. M\u00eame si avec le temps elle n\u2019\u00e9tait plus qu\u2019un \u00e9cho. Un mois, puis deux puis trois, je me retrouvais derri\u00e8re le guichet de l\u2019h\u00f4tel, j\u2019arrangeais le patron qui m\u2019avait \u00e0 la bonne, j\u2019attendrissais les dames avec mon histoire. J\u2019\u00e9tais. <br>Les New-Yorkais, il y en a de toutes sortes. Des Batman, des moutons de Gotham mais presque tout le temps, ils parcourent la ville et ils cherchent. Au d\u00e9but, une Esther, une danseuse, une fille rencontr\u00e9e. Et puis ils l\u2019oublient mais ils continuent \u00e0 chercher. Une id\u00e9e d\u2019Esther dans la rue. <br>Il fallait que je devienne le concierge d\u2019un h\u00f4tel de passe, vers Madison et la 6\u00e8me avenue, pas loin de Broadway, ses chanteurs, ses danseuses. Je rencontre les paum\u00e9s et les aide \u00e0 trouver. Mais surtout, je les aide \u00e0 oublier.<\/p>\n\n\n\n<p>De la rue, je ne vois rien d\u2019autre qu\u2019impossible oubli\u00e9. Esther un jour je te retrouverai et nous reprendrons notre vie l\u00e0 o\u00f9 elle s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:12px\">Photo by\u00a0<a href=\"https:\/\/burst.shopify.com\/@sarahpflugphoto\">Sarah Pflug<\/a> <a href=\"https:\/\/burst.shopify.com\/licenses\/creative-commons\">Creative Commons<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lorsque je suis sorti de l\u2019a\u00e9roport de New-York, Esther m\u2019attendait. Lorsque je suis sorti de l\u2019a\u00e9roport, Esther n\u2019\u00e9tait pas l\u00e0. R\u00e9alit\u00e9 et uchronie. \u2026 et toujours Esther me retenait, je ne pouvais repartir. Le premier matin, je vois Greenwich et je me dis que New-York est notre ville. Que j\u2019apprendrai l\u2019anglais. 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