{"id":114640,"date":"2023-02-04T20:40:59","date_gmt":"2023-02-04T19:40:59","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=114640"},"modified":"2023-02-04T20:41:00","modified_gmt":"2023-02-04T19:41:00","slug":"impossible-retour-impossible","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/impossible-retour-impossible\/","title":{"rendered":"Impossible retour. Impossible."},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Les essuie-glace ont de plus en plus de mal \u00e0 gommer les flocons qui fouettent le pare-brise, loin devant, des feux clignotants pr\u00e9c\u00e8dent, que nous rattrapons malgr\u00e9 la tornade, deux chasse-neige c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te ouvrent la voie, l\u00e9g\u00e8rement d\u00e9cal\u00e9s , attaquent et repoussent en biais la couche de neige \u00e9paisse, cong\u00e8res en formation sur les bordures, projection de sel par semoir rotatif \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re, d\u00e9passement dangereux, disons impossible, voire interdit, pour aller o\u00f9 ?, pour enfouir les roues dans la neige fra\u00eeche, avancer vers l&rsquo;inconnu floqu\u00e9, glac\u00e9, sensation de ralenti comme sur ces voies de d\u00e9tresse pour camions fous, bordent les descentes d&rsquo;autoroutes, lits de cailloux freins min\u00e9raux, mieux vaut patienter, rassur\u00e9s par l&rsquo;avant-garde m\u00e9canique couleur minium crasseux, projecteurs avant et arri\u00e8re. Maintenant, perspective effac\u00e9e par les faubourgs, puis lumi\u00e8res de la ville blanchie, jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;h\u00f4tel. Stop, cheminement bref, trottoir d\u00e9gag\u00e9, deux pelles de plastique bleu s&rsquo;\u00e9gouttent sur le large paillasson du hall, cl\u00e9 r\u00e9cup\u00e9r\u00e9e, ascenseur feutr\u00e9. Dans la chambre, changer de chaussures, passer un pull et un appel t\u00e9l\u00e9phonique \u00e0 I., d\u00e9crire le paysage vu de ma fen\u00eatre, esth\u00e9tiser pour ne pas inqui\u00e9ter, doit me rejoindre en train d\u00e8s demain, pr\u00e9vu balades, photos, mus\u00e9es pendant mes conf\u00e9rences, cette semaine : \u00ab\u00a0les aqueducs romains d&rsquo;Europe, Pont du Gard, Tarragona, Segovia, Teruel&#8230; \u00ab\u00a0, quitter l&rsquo;h\u00f4tel pour d\u00eener, peu de passants, parapluies aveugles, tourn\u00e9s comme des boucliers contre la bourrasque, repli\u00e9s, \u00e9goutt\u00e9s \u00e0 la h\u00e2te \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e du restaurant, abandonn\u00e9s dans le cylindre de cuivre, passer le sas entre les tentures, chaleur enfin, abandon, jambes allong\u00e9es sous la table, mais le bassin glisse sur la chaise de bois sans coussin ; menu, choisir comme toujours entr\u00e9e plus plat, service rapide, bi\u00e8re mousseuse en attendant, repasser dans ma t\u00eate caract\u00e9ristiques architecture, dates de construction, r\u00e9f\u00e9rences historiques, biblio, salade vite aval\u00e9e, puis jarret de porc garni, gastronomie, attention aux factures, r\u00e9gler au comptoir quitter le vieux quartier, d\u00e9j\u00e0 les trottoirs sont recouverts, couche blanche sur le gris sale dans les rues, rien n&rsquo;annonce l&rsquo;accalmie, les flocons petits, froids, paraissent noirs dans la lumi\u00e8re des r\u00e9verb\u00e8res. Il fallait regagner l&rsquo;h\u00f4tel avec prudence, les risques de glissades avaient augment\u00e9 pendant mon repas, quoiqu&rsquo;anticipant le verglas, les riverains, habitants habitu\u00e9s, disciplin\u00e9s, bien \u00e9quip\u00e9s, approvisionn\u00e9s, sacrifiant quelques heures de sommeil \u2013ou de t\u00e9l\u00e9vision- \u00e9taient en train de balancer de larges pellet\u00e9es de sel sur les trottoirs, je me rappelais les bo\u00eetes \u00e0 sable des tramways de Lisbonne plac\u00e9es sous les si\u00e8ges avant, entrouvertes pour escalader sans patinage les rudes pentes de l&rsquo;Alfama ou de Gra\u00e7a, j&rsquo;oubliai la douce chaleur lisbo\u00e8te, ses bruits de ferraille aux \u00e9tincelles bleues, retrouvai ma chambre-cocon silencieuse. Rappel\u00e9 I., inqui\u00e8te, les divers pays d&rsquo;Europe s&rsquo;entourent de barri\u00e8res aux fronti\u00e8res&#8230; la pand\u00e9mie affole les syst\u00e8mes de sant\u00e9, les h\u00f4pitaux sont d\u00e9bord\u00e9s craint de ne pouvoir quitter G\u00f6teborg, informations contradictoires circulent, allum\u00e9 la t\u00e9l\u00e9vision, \u00e9tat de \u00ab\u00a0guerre\u00a0\u00bb contre le virus, couvre-feu, quarantaine, retour impossible ?<\/p>\n\n\n\n<p>Impossible.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Quelques instants plus tard<\/em>&#8230; Ma chambre \u00e9tait retenue, je n&rsquo;avais m\u00eame pas besoin de prononcer mon nom. Une femme en blouse grise m&rsquo;accueillait d\u00e9j\u00e0, quittant son \u00e9troit guichet. Je remarquai le num\u00e9ro \u00e0 7 chiffres cartonn\u00e9 \u00e0 hauteur de poitrine. On l&rsquo;avait pr\u00e9venue de mon arriv\u00e9e. On lui avait demand\u00e9 de r\u00e9server une chambre pour un Enqu\u00eateur, dur\u00e9e de s\u00e9jour ind\u00e9termin\u00e9e. On avait l&rsquo;habitude de loger ces messieurs dans son h\u00f4tel&#8230;. Il me fallait lui remettre mon passeport en \u00e9change d&rsquo;un bordereau et d&rsquo;un num\u00e9ro provisoire figurant sur un carton \u00e9pinglable, \u00e0 porter lors de mes d\u00e9placements. Il fallait, d\u00e8s le lendemain matin passer une visite m\u00e9dicale au bloc 7 \u2013\u00a0\u00bbsimple formalit\u00e9, rassurez-vous\u00a0\u00bb-, puis aller au bureau de recensement, bloc 8, prendre la file r\u00e9serv\u00e9e aux \u00e9trangers, un certain temps d&rsquo;attente \u00e0 pr\u00e9voir&#8230;. Enfin, il me fallait gagner ma chambre (n\u00b0 24) \u00ab\u00a0couvre-feu\u00a0 entre 23 h et 7 h.\u00a0\u00bb On avait impos\u00e9 ce couvre-feu en raison d&rsquo;une alerte sanitaire touchant quelques pays voisins. On en ignorait la dur\u00e9e, on n&rsquo;avait pas confiance dans les informations transmises par les autorit\u00e9s sanitaires de l&rsquo;\u00e9tranger&#8230;. Il fallait h\u00e2ter le pas pour rentrer, j&rsquo;avais quitt\u00e9 le restaurant \u00e0 22h30. Les trottoirs in\u00e9gaux m&rsquo;obligeaient \u00e0 une d\u00e9marche attentive.        Au milieu de la nuit, on frappa \u00e0 ma porte. Une voix f\u00e9minine inconnue demanda si je ne m&rsquo;\u00e9tais pas tromp\u00e9 de chambre&#8230; Je dormais mal, je d\u00e9cidai de ne pas r\u00e9pondre, j&rsquo;avais d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 victime de propositions \u00e9quivoques lors d&rsquo;un s\u00e9jour dans un pays frontalier. La voix se fit cajoleuse, je ne m&rsquo;\u00e9tais pas tromp\u00e9&#8230; Le lendemain matin, j&rsquo;eus la surprise de reconna\u00eetre, \u00e0 l&rsquo;accueil, mon chauffeur de taxi de la veille, tout sourire et courbettes&#8230;. Comme il me fallait aller \u00e0 la visite m\u00e9dicale, je sautai le petit d\u00e9jeuner. D&rsquo;apr\u00e8s le plan affich\u00e9 dans le hall, je devais traverser toute la ville pour atteindre le bloc 7, je priai le moustachu d&rsquo;appeler un taxi. Il leva les bras au ciel et je finis par comprendre qu&rsquo;ils \u00e9taient en gr\u00e8ve. On me conseillait de prendre le bus 66 jusqu&rsquo;\u00e0 la place Ronda, proche du bloc 7. \u00ab\u00a0Et n&rsquo;oublie pas ton num\u00e9ro !\u00a0\u00bb Je remontai dans ma chambre, \u00e9pinglai mon carton n\u00b00000001, traversai la rue, sautai dans le bus 66.     Dans ce bus brinquebalant, on allait de place ronde en place ronde, la ville semblait un assemblage d&rsquo;\u00e9toiles vers lesquelles convergeaient cinq \u00e0 huit avenues, telle une cha\u00eene de polym\u00e8re, tel un r\u00e9seau neuronal dont les liaisons, les axones, \u00e9taient parcourus par des v\u00e9hicules figurant pour moi des \u00e9lectrons. Sur les places un \u00e9difice central, rond lui aussi (me faisait penser au vieux Cirque d&rsquo;Hiver de la rue Amelot), surmont\u00e9 d&rsquo;une \u00e9norme boule, sorte de mappemonde illumin\u00e9e de l&rsquo;int\u00e9rieur par des spots versicolores. Le bloc 7, parall\u00e9l\u00e9pip\u00e8de gris aux rares fen\u00eatres pass\u00e9es au blanc affichait le caduc\u00e9e international, accol\u00e9 \u00e0 la sph\u00e8re omnipr\u00e9sente. Une cha\u00eene tendue entre deux piquets barrait l&rsquo;entr\u00e9e, une pancarte annon\u00e7ait la fermeture sine die, sugg\u00e9rait de consulter un m\u00e9decin de ville en cas d&rsquo;urgence. Le bloc 8 \u00e9tait situ\u00e9 de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de la place Ronda. Je traversai, longeai l&rsquo;\u00e9difice central dans lequel semblait se d\u00e9rouler une sorte de comp\u00e9tition sportive ponctu\u00e9e de cris, de hurlements joyeux, et de roulements sourds (tambours ?). A l&rsquo;entr\u00e9e se pressaient des habitants habill\u00e9s de surv\u00eatements bariol\u00e9s ; tous affichaient leur num\u00e9ro \u00e9pingl\u00e9 sur leur poche de poitrine. Bloc 8, une courte file d&rsquo;attente s&rsquo;alignait devant l&rsquo;entr\u00e9e r\u00e9serv\u00e9e aux \u00e9trangers reconnaissables \u00e0 leurs costumes divers, une file plus longue d&rsquo;hommes, femmes et enfants en surv\u00eatements patientait en parall\u00e8le face \u00e0 un simple guichet de bois. Un haut-parleur \u00e9raill\u00e9 diffusait de temps en temps des appels ou informations provoquant des mouvements divers. J&rsquo;avais \u00e0 peine engag\u00e9 la conversation avec un de mes voisins quand mon nom fut prononc\u00e9 : \u00ab\u00a0L&rsquo;Enqu\u00eateur JMG est attendu par G.P., porte E\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;\u00e9tait une porte basse, poterne int\u00e9gr\u00e9e \u00e0 la muraille, que prolongeait un couloir mal \u00e9clair\u00e9 sur lequel s&rsquo;ouvraient des entr\u00e9es de bureaux orn\u00e9s d&rsquo;initiales en caract\u00e8res gothiques SANS. La porte n\u00b0 5 \u00e9tait entrouverte, G.P., assis \u00e0 un bureau encombr\u00e9 de livres m&rsquo;accueillait en souriant.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Maintenant que tu es arriv\u00e9 jusqu&rsquo;ici, j&rsquo;esp\u00e8re que tu ne vas pas repartir !\u00a0\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les essuie-glace ont de plus en plus de mal \u00e0 gommer les flocons qui fouettent le pare-brise, loin devant, des feux clignotants pr\u00e9c\u00e8dent, que nous rattrapons malgr\u00e9 la tornade, deux chasse-neige c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te ouvrent la voie, l\u00e9g\u00e8rement d\u00e9cal\u00e9s , attaquent et repoussent en biais la couche de neige \u00e9paisse, cong\u00e8res en formation sur les bordures, projection de sel par <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/impossible-retour-impossible\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">Impossible retour. 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