{"id":114775,"date":"2023-02-05T20:02:01","date_gmt":"2023-02-05T19:02:01","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=114775"},"modified":"2023-02-12T21:37:24","modified_gmt":"2023-02-12T20:37:24","slug":"voyages-3-je-nimagine-pas-une-seconde","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/voyages-3-je-nimagine-pas-une-seconde\/","title":{"rendered":"Voyages #3 | je n&rsquo;imagine pas une seconde"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Ce soir, les gens ont pris place aux terrasses exactement sur le trottoir pr\u00e8s du pont de l&rsquo;est, loin dans la ville, le long de l\u2019avenue o\u00f9 roulent des milliers de voitures. En plein \u00e9t\u00e9, la chaleur est si dense qu\u2019on regarde h\u00e9b\u00e9t\u00e9s, sans bouger, debout les bras ballants comme nous faisons toute la journ\u00e9e, suivant du regard ce peuple attabl\u00e9 aux grandes tables de bois, b\u00e9quilles g\u00e9antes pour les coudes et les arcades du dos. Les yeux penchent et se vo\u00fbtent par-dessus les bouches qui fument, s\u2019\u00e9chauffent \u00e0 la lumi\u00e8re des bulles, aux paillettes artificieuses des vitrines, par-dessus les t\u00eates va le son va, le vent secteur Rock caracole et d\u00e9braille, les portraits d\u00e9faits, invariablement pierc\u00e9s tatou\u00e9s fleuris color\u00e9s, superbes. P\u00eacheurs industriels de couleurs et de sangs. Nous nous asseyons \u00e0 m\u00eame le trottoir, ne buvons pas comme eux, avec le petit Jam entre nous cela ferait dr\u00f4le d\u2019effet. On patiente devant tous ces gens qui disent et se disent, parlementent sans discontinuer, impossibles \u00e0 suivre tant les voix se superposent, et des langues \u00e0 ficelles \u00e0 crochets \u00e0 cadenas. Les jeunes boivent et d\u00e9lient leurre langue allemande, c\u2019est beau, j\u2019esp\u00e8re un jour pouvoir lire H\u00f6lderlin en contrebande dans l\u2019oreille. Nous restons assis \u00e0 les contempler jusqu\u2019\u00e0 la nuit qui vient, et emporte d\u2019un coup, vague cribl\u00e9e de petits vides, toute la jeunesse berlinoise aux terrasses.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce soir, nous pourrions d\u00e9cider de quitter le grand froid, avec un peu de volont\u00e9 pour ce qui est d\u2019accepter l\u2019id\u00e9e de ne plus jamais revenir. Car un voyage devient \u00e0 mesure la mort annonc\u00e9e du pays dans les yeux, quand on n\u2019a jamais pu faire un voyage deux fois. Sauf pour la famille au Maroc. Mais nulle part ailleurs \u2013 au lointain on voudrait dire. Chaque pays visit\u00e9 est vu int\u00e9rieurement comme une derni\u00e8re voile, un transbahutage de dernier secours, un dernier acte d\u2019amour. Ces fa\u00e7ades tr\u00e8s color\u00e9es de Saint-Pierre, on peut les d\u00e9couvrir au Qu\u00e9bec, au Canada, dans certaines villes de Tch\u00e9quie, en Islande, probablement dans de nombreuses contr\u00e9es, ce soir je les incorpore dans mes mains, elles tremblent et forment les cordes longues et exigu\u00ebs des harpes celtiques, je les roule en boule sous la langue, chewing-gums menthol\u00e9s \u00e0 l\u2019orange, aux fruits rouges, le mastic des couleurs vibre de sonorit\u00e9s sombres et anguleuses, comme fait le vent des nordiques qui convoite un creux et le laboure jusqu\u2019au tunnel qui siffle en dedans, fabrique une veine dans la gorge, un trajet pour l\u2019insecte hiberneur. C\u2019est cette vision qui m\u2019emp\u00eache, qui me tord, c\u2019est elle qui fait rater le dernier bateau, la derni\u00e8re mousse, le d\u00e9sastre \u00e9conomique, les mutineries, et le lichen ouvre sa m\u00e2choire et me fait dormir. Dormir vraiment. Le monde n\u2019aura qu\u2019\u00e0 oublier qu\u2019elle existe, cette \u00eele o\u00f9 l\u2019on dort dans l\u2019\u00e9paule des falaises.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce soir, les gens ont pris place aux terrasses exactement sur le trottoir pr\u00e8s du pont de l&rsquo;est, loin dans la ville, le long de l\u2019avenue o\u00f9 roulent des milliers de voitures. 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