{"id":114842,"date":"2023-02-06T11:19:29","date_gmt":"2023-02-06T10:19:29","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=114842"},"modified":"2023-02-06T11:19:30","modified_gmt":"2023-02-06T10:19:30","slug":"larrivee-dans-la-ville","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/larrivee-dans-la-ville\/","title":{"rendered":"L&rsquo;arriv\u00e9e dans la ville"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><em>1999<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Voiture gar\u00e9e sur un parking, sous des arbres. Se d\u00e9plier, sortir, \u00e9tourdie, \u00e9blouie, malgr\u00e9 l\u2019ombre et le goudron. Pas de h\u00e2te, pourtant l\u2019arriv\u00e9e plusieurs fois retard\u00e9e, repouss\u00e9e. D\u2019ailleurs, c\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre hier, l\u2019arriv\u00e9e\u00a0: le premier oratoire sur la route, apr\u00e8s la fronti\u00e8re, un homme pench\u00e9 sur une bougie, le briquet impuissant dans la main qui tremble.<\/p>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re image.<\/p>\n\n\n\n<p>Ou plus tard, \u00e0 la fin de la nuit, quand, apr\u00e8s avoir travers\u00e9 un champ pentu \u00e0 la lumi\u00e8re d\u2019une lampe de poche fatigu\u00e9e, fatigu\u00e9s nous aussi, nous avons ouvert les volets en bois de la cabane de Piotr, sans eau, sans \u00e9lectricit\u00e9, ne manquaient que les bols de soupe vides des trois ours. Et dehors, dans une rivi\u00e8re que je ne voyais pas, le visage et les dents lav\u00e9s \u00e0 l\u2019eau fra\u00eeche. J\u2019en cherchais le go\u00fbt diff\u00e9rent.<\/p>\n\n\n\n<p>Les premiers \u00e9changes de fluides avec la Pologne et le sol foul\u00e9, la terre roul\u00e9e entre mes orteils, froids dans le sac de couchage.<\/p>\n\n\n\n<p>Ou le lendemain \u2014 ce matin, mais la distance a comuniqu\u00e9 au temps son \u00e9tendue trouble \u2014 quand nous avons travers\u00e9 Lanckorona, le village o\u00f9 P. passait ses vacances d\u2019enfant, \u00e9prouv\u00e9 de nos sandales les dalles lisses et larges de la place, long\u00e9 les fa\u00e7ades des maisons basses et pas tout \u00e0 fait droites, enduites \u00e0 la chaux et peintes de couleurs claires et vives, frapp\u00e9 \u00e0 la porte du boulanger pour lui acheter du pain et des brioches au fromage. Autant d\u2019\u00e9tapes qui ont prolong\u00e9 l\u2019attente de la rencontre avec Cracovie, repoussant l\u2019arriv\u00e9e puis la soufflant comme un mirage le sable sous le vent.<\/p>\n\n\n\n<p>Se d\u00e9plier donc et sortir sur le parking. L\u2019arriv\u00e9e red\u00e9finie comme le moment o\u00f9 l\u2019on ne remontera plus dans la voiture. P. est press\u00e9. En finir avec moi. Ces 48 heures de promiscuit\u00e9 nous ont us\u00e9s, mais il est consciencieux. Je sais qu\u2019il ne me l\u00e2chera pas encore. Il ira au bout de la mission qu\u2019il s\u2019est donn\u00e9e : me fournir les rep\u00e8res principaux pour que je m\u2019oriente dans la ville et me trouver un h\u00e9bergement pour cette nuit.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous entrons dans la vieille ville par la Barbacane, porte du Moyen-\u00c2ge, en briques, qui me rappelle une autre porte, \u00e0 Freiburg. Je veux chasser le souvenir, avancer sans rep\u00e8re. Je p\u00e9n\u00e8tre dans la rue Florianska comme au r\u00e9veil quand on cherche \u00e0 retenir en vain un r\u00eave. Je voudrais marcher \u00e0 reculons. La lumi\u00e8re est d\u00e9j\u00e0 trop forte. Comme un bruit de volet qu\u2019on ouvre, les touristes me ram\u00e8nent \u00e0 du connu, shorts, sandales, ventres lourds et bras rouges. Ils fl\u00e2nent, photographient et consomment les souvenirs, les cartes postales, les ballons, ach\u00e9t\u00e9s \u00e0 des vendeurs ambulants ou dans les magasins, des \u00e9choppes \u00e9troites. Il n\u2019y avait pas de touristes dans mon r\u00eave de Pologne. Je les chasse en l\u2019attachant aux vitrines \u00e9troites et \u00e0 leurs cadres en bois rong\u00e9, \u00e0 leurs petites cro\u00fbtes de peintures bient\u00f4t arrach\u00e9es, vitrines accroch\u00e9es aux fa\u00e7ades pr\u00e9sentant des objets vendus dans des magasins cach\u00e9s \u00e0 la vue des passants, dissimul\u00e9s dans des passages s\u2019ouvrant \u00e0 l\u2019arri\u00e8re de la rue. Je voudrais m\u2019y faufiler. <em>Plus tard, tu auras le temps plus tard.<\/em> P. Est press\u00e9. Il m\u2019explique la structure de la ville&nbsp;: le Planty qui entoure la vieille ville, les rues qui m\u00e8nent toutes au Rynek. <em>Tu ne peux pas te perdre.<\/em> Je pense que je ne peux pas m\u2019enfuir non plus. La tour de l\u2019\u00e9glise Mariacki se d\u00e9coupe au bout de la rue, sur un ciel blanc. Encore des briques.<\/p>\n\n\n\n<p>Et on y est. La place immense, des terrasses longent les b\u00e2timents devant des arcades, des touristes encore, affal\u00e9s dans des fauteuils en osier, sous des parasols en tissu beige. Au centre, une halle allong\u00e9e. J\u2019ai chaud. Je n\u2019ose pas dire que je suis d\u00e9\u00e7ue alors je dis que \u00e7a me rappelle l\u2019Allemagne. <em>C\u2019est normal.<\/em> Cracovie est une ville hans\u00e9atique. Je ne sais pas ce que signifie ce mot, mais je n\u2019ai pas envie d\u2019entendre les explications de P. Pas envie que tout s\u2019explique, que tout soit normal.<\/p>\n\n\n\n<p>Devant nous un march\u00e9 aux fleurs. Il ach\u00e8te un bouquet de d\u2019oeillets violets pour Barbara. Une vieille dame \u00e0 la t\u00eate couverte d\u2019un foulard les lui enveloppe dans du papier journal. Nous contournons la halle. Des femmes lisent les lignes de la main. Nous entrons dans une galerie d\u2019art, tenue par les beau-p\u00e8re de P. Leurs retrouvailles sont sobres. Je regarde les tableaux pendant qu\u2019ils \u00e9changent. J\u2019entends mon pr\u00e9nom parfois dans leur conversation. Ce soir, je dormirai chez des amis \u00e0 eux.<\/p>\n\n\n\n<p>Maintenant je suis seule sur le Rynek, arriv\u00e9e, l\u2019histoire peut commencer.<\/p>\n\n\n\n<p><em>2023<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le moteur du bus tourne toujours. Le chauffeur ne parle plus qu\u2019en polonais depuis que nous avons pass\u00e9 la fronti\u00e8re, comme si, miracle de Pentec\u00f4te renouvel\u00e9, les passagers avaient re\u00e7u le don des langues. Et en effet, je comprends bien qu\u2019il faut v\u00e9rifier qu\u2019on n\u2019a oubli\u00e9 aucun bagage et qu\u2019on est pri\u00e9 de ne pas laisser de d\u00e9tritus mais d\u2019utiliser les poubelles mises \u00e0 notre disposition \u00e0 cet usage. Il nous souhaite \u00e9galement une bonne nuit.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur le parking, dans la nuit, je traine ma valise en direction de l\u2019h\u00f4tel. Je marche d\u2019un pas rapide. Je ne suis pas touriste, qu\u2019on se le dise, je reviens au pays. Je sais o\u00f9 je vais. Je reconnais la gare, le silence, le brouillard. Je reconnais mais l\u2019\u00e9motion ne suit pas. C\u2019est sans doute \u00e0 cause du bruit de la valise et de la fatigue. Je soul\u00e8ve la valise et j\u2019esp\u00e8re le pi\u00e8ge&nbsp;: il doit \u00eatre tout proche, chaque pas peut \u00eatre celui qui d\u00e9clenche le ressort, enclenche le sortil\u00e8ge. J\u2019aper\u00e7ois la fa\u00e7ade de l\u2019h\u00f4tel. Je l\u2019ai choisi parce qu\u2019il est en face de l\u2019appartement de Grzegorz, o\u00f9 j\u2019ai pass\u00e9 ma premi\u00e8re nuit \u00e0 Cracovie, \u00e0 la fin du mois d\u2019ao\u00fbt 1999. L\u00e0 o\u00f9 j\u2019ai ensuite v\u00e9cu pendant presque deux mois en 2000. Chaque jour je passais devant l\u2019h\u00f4tel, en allant ou en rentrant du centre ville.<\/p>\n\n\n\n<p>Son nom en lettres de n\u00e9on bleues et blanches se d\u00e9tachent dans le ciel noir. Il est tout pr\u00e8s, en face de moi, mais une quatre-voies bord\u00e9e d\u2019un muret qui emp\u00eache le passage nous s\u00e9parent. Je reconnais un peu plus loin l\u2019entr\u00e9e du souterrain. Je me rappelle sa lumi\u00e8re triste, les vendeurs de livres d\u2019occasion install\u00e9s sur des couvertures \u00e0 m\u00eame le sol gris et gras, quelques magasins, de fruits, de l\u00e9gumes, de petits pains, de tabac, puis le tunnel qui se divise pour conduire d\u2019un c\u00f4t\u00e9 ou de l\u2019autre du carrefour. Mais soudain, mes rep\u00e8res vacillent&nbsp;: si je prends la sortie de droite, je vais arriver dans le Planty, mais alors, je devrai traverser de nouveau la quatre-voies. Des \u00e9chaffaudages m\u2019emp\u00eachent de bien comprendre la configuration des b\u00e2timents, d\u2019autant que d\u2019o\u00f9 je suis, je ne vois pas les rues. Ma vue est coup\u00e9e par les parapets. Mes souvenirs ne me servent plus \u00e0 rien. Il faut descendre dans le souterrain, et peut-\u00eatre suivre des indications, ou une intuition, avancer \u00e0 t\u00e2tons.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019avance pas, saisie par une peur impr\u00e9vue et mal identif\u00e9e : celle du coupe-gorge&nbsp;? Pas seulement. Je repense \u00e0 une s\u00e9rie polonaise que j\u2019ai vue r\u00e9cemment sur la crue qui a innond\u00e9 la ville de Wroclaw \u00e0 la fin des ann\u00e9es 90. Une jeune fille court dans la ville, cherche \u00e0 fuir ou \u00e0 rejoindre quelqu\u2019un ou quelque chose. Elle s\u2019engouffre dans un souterrain et l\u2019eau la suit, d\u00e9gringole en cascade, enfle et atteint d\u00e9j\u00e0 ses chevilles. La jeune fille se pr\u00e9cipte dans les escaliers mais le d\u00e9bit de l\u2019eau est trop fort, elle lutte, s\u2019agripe \u00e0 la rampe et chute. Fin de l\u2019\u00e9pisode. Ce soir \u00e0 Cracovie, il ne pleut pas et c\u2019est d\u2019une autre noyade que j\u2019ai peur. \u00c0 vouloir remonter le courant et redonner vie \u00e0 un \u00e9lan vieux de vingt ans, ne risqu\u00e9-je pas de m\u2019\u00e9puiser dans une qu\u00eate impossible, d\u2019y perdre les derni\u00e8res forces qui me restent, mes souvenirs embellis et ma nostalgie, et de finir emport\u00e9e par un tourbillon d\u2019inconnu ? Est-ce que je saurai nager, moi qui me suis laiss\u00e9e s\u00e9cher puis ass\u00e9cher sur la berge toutes ces ann\u00e9es ?<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne peux pas rester l\u00e0. Il faut traverser le souterrain sans savoir quelle histoire commencera de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, sans savoir si une histoire commencera de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1999 Voiture gar\u00e9e sur un parking, sous des arbres. Se d\u00e9plier, sortir, \u00e9tourdie, \u00e9blouie, malgr\u00e9 l\u2019ombre et le goudron. Pas de h\u00e2te, pourtant l\u2019arriv\u00e9e plusieurs fois retard\u00e9e, repouss\u00e9e. D\u2019ailleurs, c\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre hier, l\u2019arriv\u00e9e\u00a0: le premier oratoire sur la route, apr\u00e8s la fronti\u00e8re, un homme pench\u00e9 sur une bougie, le briquet impuissant dans la main qui tremble. La premi\u00e8re image. 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