{"id":11552,"date":"2019-08-25T15:36:06","date_gmt":"2019-08-25T13:36:06","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=11552"},"modified":"2019-08-25T22:25:49","modified_gmt":"2019-08-25T20:25:49","slug":"table-de-salle-a-manger","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/table-de-salle-a-manger\/","title":{"rendered":"Table de salle \u00e0 manger"},"content":{"rendered":"\n<p><a>Jour<\/a>&nbsp;1 \u2014 \u00ab<em>&nbsp;chez toi, les meubles ont des pieds<\/em>&nbsp;\u00bb, ta m\u00e8re aime se faire taquiner, les pieds qui bougent, c\u2019est elle, sa manie de remodeler les pi\u00e8ces de l\u2019appartement. Plusieurs fois par an, lieux se transforment, identiques d\u00e9plac\u00e9s, diff\u00e9remment assembl\u00e9s. L\u2019espace se fabrique dans le mouvement des objets. \u00c7a circule, \u00e7a vit, vous d\u00e9m\u00e9nage sans changer d\u2019appartement. Les meubles ont des pieds \u00e0 d\u00e9gourdir. <br>Seule la table de la salle \u00e0 manger r\u00e9siste, enracin\u00e9e au sol, en centre de pi\u00e8ce. Longue, massive, \u00e9vidente. Table \u00e0 manger et c\u2019est famille autour. Table, y poser les coudes. Ne pas. Table \u00e0 dresser, assiettes et couverts t\u2019applaudissent de leur cliquetis sonore en se laissant d\u00e9poser. Tes bras, fiers d\u2019\u00eatre utiles. Tu en profites pour r\u00e9p\u00e9ter la diff\u00e9rence gauche\/droite en secouant la main qui \u00e9crit, comme pour gronder les absents.&nbsp; <br>Table \u00e0 manger ordonne l\u2019espace, rythme le temps. Al\u00e9atoires repas en semaine. Puis le d\u00e9jeuner des dimanches, sacr\u00e9. Table et places autour, comme cartes distribu\u00e9es. Toi ici, quelle sera ta place dans le monde, dans la vie \u00e0 venir. Tu testes parfois la chaise qui tr\u00f4ne au bout, usurper l\u2019identit\u00e9 de ta m\u00e8re. Table \u00e0 manger c\u2019est famille, r\u00e9p\u00e9titions de gestes, rep\u00e8res et sursauts quand un \u00e9tranger s\u2019assoit \u00e0 la place du fr\u00e8re, intrus \u00e0 ta gauche. Saugrenu d\u00e9sarroi d\u2019abandon fraternel&nbsp;; tu sais qu\u2019il n\u2019en est rien, simple hasard de tabl\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p><a>Jour<\/a>&nbsp;2 \u2014 La table te rem\u00e2che en mille images, originaire kal\u00e9idoscope des m\u00eames fixations&nbsp;: trajet entre la porte de ta chambre et la salle \u00e0 manger. Le corps \u00e0 la loupe de tes petits pas timides vers vos invit\u00e9s. Tu n\u2019as pas pu sortir avant, assise par terre pour tu ne sais quelle attente. <em>Quelques minutes, pas tout \u00e0 fait pr\u00eate<\/em>, tu mens un peu, tu es habill\u00e9e il suffirait d\u2019y aller. Tu repousses comme toujours le moment, tu pries qu\u2019il suffise de reporter pour que \u00e7a s\u2019annule. Tu retardes&nbsp;; c\u2019est pire, ils sont arriv\u00e9s, install\u00e9s. Oncles, tantes, enfants. Tu seras visible du seuil ouvert sur ton corps en brindilles. Les rejoindre, marcher, un savoir que tu perds quand il s\u2019agit d\u2019arriver parmi eux d\u00e9j\u00e0 regroup\u00e9s, bruyants comme les moments de r\u00e9cr\u00e9ation o\u00f9 tu joues \u00e0 isoler les voix connues. <br>Tu te promets d\u2019anticiper au suivant, t\u2019installer avant leur arriv\u00e9e. Tu te feras chaise de salle \u00e0 manger, te feras bois pour \u00eatre aussi peu expos\u00e9e que meubles de pr\u00e9sence. Petits pas, c\u2019est timide comme honte, honte de tout toi, cheveux robe et chaussures blanches comme faute. Honte toujours. Et la table \u00e0 manger, t\u00e9moin.<\/p>\n\n\n\n<p><a>Jour<\/a>&nbsp;3 \u2014 Tu passes d\u2019un superlatif \u00e0 l\u2019autre. Leurs mots regardent ta m\u00e8re pour s\u2019assurer de l\u2019effet, <em>elle a pouss\u00e9<\/em>, tu te sens fi\u00e8re et b\u00eate, quel m\u00e9rite \u00e0 grandir. Un pied puis l\u2019autre sans tr\u00e9bucher, tu avances en \u00e9quilibriste, scrut\u00e9e et ignor\u00e9e par m\u00eames pupilles comme des questions qui ne viennent pas. Sans savoir que faire des yeux, de l\u2019absence. Tu flottes, allure du trop visible, objet de l\u2019imperceptible. <em>Pourquoi si timide, qu\u2019elle vienne ici que je l\u2019embrasse.<\/em> Isoler les voix qui remontent de la table, elles semblent sortir des plats en couleurs. Trop de nourriture, trop de voix, trop de toi en simples d\u00eeners de famille. Salle \u00e0 manger, un espace de normalit\u00e9, mais vous vous exag\u00e9rez, mis en exergue. <br>Il suffirait de traverser ces voix, de trouver une chaise, te perdre parmi eux. Ta place comme toujours apr\u00e8s tu la chercheras. Mains accroch\u00e9es \u00e0 la solidit\u00e9 de la table qui vous r\u00e9unit toujours. Vous r\u00e9unit et vous s\u00e9pare, table comme fronti\u00e8res et tu t\u2019amuses \u00e0 faire des pr\u00e9noms des r\u00e9publiques, les nommer pays pour oublier qu\u2019oncle et tante, puis imaginer des guerres, avec les couverts pour armes. <\/p>\n\n\n\n<p><a>Jour<\/a>&nbsp;4 \u2014La table \u00e0 manger sera rapatri\u00e9e apr\u00e8s moins d\u2019un an d\u2019exil. Elle vous suivra, list\u00e9e parmi les indispensables \u00e0 r\u00e9cup\u00e9rer de l\u2019appartement de ton enfance. Vous aviez ferm\u00e9 la porte ce matin-l\u00e0 pour un d\u00e9jeuner de famille sans vous douter qu\u2019il ne vous sera plus possible d\u2019y retourner, sans vous \u00eatre pr\u00e9par\u00e9s \u00e0 cet arrachement. Notre maison, tu disais, \u00ab&nbsp;appartement&nbsp;\u00bb t\u2019aurait tenue \u00e0 distance. La table de la salle \u00e0 manger et ses dix chaises, ta m\u00e8re \u00e9tablit de m\u00e9moire les listes, ton p\u00e8re se charge du retour parmi vous de ces objets estim\u00e9s importants. Chaque mot consign\u00e9 signe douloureusement le renoncement forc\u00e9 au v\u00e9ritable retour \u00e0 l\u2019avant.<br>La table occupe autrement l\u2019espace dans ce lieu qui ne t\u2019a pas vu na\u00eetre. Elle laisse peu de place au passage, s\u00e9rieuse, efficace. Tu ne te caches plus dessous. Tu ne recherches plus de s\u00e9curit\u00e9 dans l\u2019ombre qu\u2019elle cr\u00e9e sous elle. Ce n\u2019est plus ta tente en bois, ta maison secr\u00e8te.<\/p>\n\n\n\n<p><a>Jour<\/a>\u00a05 \u2014 Aujourd\u2019hui tu es l\u2019exil\u00e9e, tu reviens toujours. Les pieds des meubles ne se sont pas assagis, de nouveaux bibelots grimacent \u00e7\u00e0 et l\u00e0, la table de la salle \u00e0 manger a conserv\u00e9 son arrogance de roc au centre de l\u2019agitation. Appr\u00eat\u00e9e de sa belle nappe en dentelles, elle t\u2019\u00e9pie, placide comme les bras de ta m\u00e8re. <em>Robuste comme on ne fait plus<\/em>, elle ne plie ni se brise sous le poids des plats aux couleurs assembl\u00e9es, telles perles de colliers crois\u00e9s. Tu reprends place dans vos repas de famille\u00a0; pour eux, ils n\u2019ont jamais cess\u00e9. Tu rattrapes vos murmures d\u2019antan\u00a0: ta vie d\u2019exil, longue pause entre deux retours. Tu n\u2019as plus la m\u00eame honte, persiste la petite g\u00eane \u00e0 \u00eatre scrut\u00e9e <em>a-t-elle maigri, est-elle heureuse, pense-t-elle encore \u00e0 nous, va-t-elle un jour revenir pour de vrai\u2026<\/em> Tu te d\u00e9p\u00eaches alors de t\u2019assoir \u00e0 table\u00a0: sa masse entre vous te prot\u00e8ge de leurs inoffensifs regards. Temps, distance et tu peines \u00e0 voir la peau de leurs visages, une main d\u2019irr\u00e9el recouvre leurs traits, poussi\u00e8re empl\u00e2tr\u00e9e. Tu te tiens comme si la continuit\u00e9 n\u2019\u00e9tait pas cribl\u00e9e d\u2019absence. Flottes sourde de voir vieillir m\u00e8re et p\u00e8re. Tu presses ton corps contre la table, soubassement de p\u00e9rennit\u00e9. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jour&nbsp;1 \u2014 \u00ab&nbsp;chez toi, les meubles ont des pieds&nbsp;\u00bb, ta m\u00e8re aime se faire taquiner, les pieds qui bougent, c\u2019est elle, sa manie de remodeler les pi\u00e8ces de l\u2019appartement. Plusieurs fois par an, lieux se transforment, identiques d\u00e9plac\u00e9s, diff\u00e9remment assembl\u00e9s. L\u2019espace se fabrique dans le mouvement des objets. \u00c7a circule, \u00e7a vit, vous d\u00e9m\u00e9nage sans changer d\u2019appartement. 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