{"id":115906,"date":"2023-02-19T19:11:24","date_gmt":"2023-02-19T18:11:24","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=115906"},"modified":"2023-02-19T19:11:26","modified_gmt":"2023-02-19T18:11:26","slug":"le-double-voyage-05-diffraction","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/le-double-voyage-05-diffraction\/","title":{"rendered":"# le double voyage #05 | Diffraction"},"content":{"rendered":"<p>Tas de sel&nbsp;: Tranchant les champs gris et insalubres du marigot, la blancheur du sel amass\u00e9 en tas, s\u00e9maphore qui capte les atomes de lumi\u00e8re dans l\u2019air bourbeux. Les tas sont coinc\u00e9s entre les d\u00e9dales de ces carr\u00e9s st\u00e9riles, les n\u0153uds autoroutiers en surplomb et l\u2019Oc\u00e9an. Je sonde l\u2019horizon mais il se d\u00e9robe, voil\u00e9 d\u2019un nimbe de brume, je le sens l\u00e0, quelque part, pourtant. J\u2019aimerais venir ici en cet endroit en toute saison pour y voir s\u2019il y demeure autre chose que ce flou, ce lointain incertain et ce temps que l\u2019on dirait balanc\u00e9 hors de lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Un robinet&nbsp;: un robinet, un simple robinet surmont\u00e9 d\u2019une petite feuille plastifi\u00e9e, gonfl\u00e9e par l\u2019humidit\u00e9, affichant un prix.  Un instant, l\u2019envie me prend d\u2019en tirer un peu d\u2019eau, b\u00e9nite, tant pis, le salut attendra, tant mieux.<\/p>\n<p>Eucalyptus&nbsp;: des eucalyptus, on en a vu, partout, plant\u00e9s en rangs serr\u00e9s, petits soldats bien align\u00e9s, joli cure-temps, dociles, tout pr\u00eats \u00e0 \u00eatre d\u00e9vor\u00e9s par l\u2019ogre rouge. C\u2019est la nuque cass\u00e9e maintenant qu\u2019on essaye de deviner les frondaisons, qui forment un point de fuite&nbsp;du regard, la-haut.<br \/>\nIl a fallu laisser la plaine mar\u00e9cageuse et monter, pas tr\u00e8s loin mais ailleurs, la pression de la chaleur s\u2019est rel\u00e2ch\u00e9e, graduellement. Pr\u00e8s d\u2019un ancien carmel, en contrebas, nous nous sommes gar\u00e9s. Graduellement, marche par marche, nous sommes laiss\u00e9s engloutir, noy\u00e9s dans le v\u00e9g\u00e9tal, les foug\u00e8res arborescentes, et ces eucalyptus, vieux de plusieurs si\u00e8cles, ramen\u00e9s par des religieux de terres australes aux antipodes. Leur couvert tient bon, la touffeur repouss\u00e9e \u00e0 distance, et rabat sur nos sueurs un voile de fra\u00eecheur.<\/p>\n<p>Dentelles&nbsp;: cribl\u00e9s d\u2019ombres et d\u2019\u00e9clats de soleil, nous avons oubli\u00e9 la direction. La pente nous a ouvert le chemin, jusqu\u2019en bas, le labyrinthe de ruelles en vrac se jouant gentiment de nous, et nous complices, levant les yeux sur les dentelles accroch\u00e9es en dais, une canop\u00e9e multicolore qui s\u2019agite mollement dans le vent ti\u00e8de. Cela forme et d\u00e9forme une carte vivante sur la rue, sur nos corps et nos visages, des signes qui passent et nous tissent dans des rets color\u00e9s ou obscurs.<\/p>\n<p>Mont\u00e9e&nbsp;: l\u2019adresse, un bout de carte routi\u00e8re, de Google maps et de doigt mouill\u00e9, nous sommes arriv\u00e9s sur la fin de l\u2019apr\u00e8s-midi. Devant nous, comme une provocation, la pente est si raide qu\u2019elle semble interdire son ascension. A main droite en surplomb, la paroi rocheuse teinte d\u2019obscurit\u00e9 la voie, la maison, invisible, est en haut. Tout en premi\u00e8re, le moteur bramant, en surchauffe, nous avons d\u2019une traite, impossible de s\u2019arr\u00eater, aval\u00e9 les vingt m\u00e8tres de d\u00e9clivit\u00e9, la paroi nous ram\u00e8ne les fum\u00e9es de l\u2019\u00e9chappement et l\u2019odeur de pneu abras\u00e9. Nous en sommes finalement, malgr\u00e9 mes doutes, arriv\u00e9s \u00e0 bout, tandis qu\u2019un panoramique, 360\u00b0, s\u2019ouvrait \u00e0 nous. La boule rougeoyante du soleil roulait derri\u00e8re la montagne. Dans notre dos, la nuit bleu p\u00e9trole est mont\u00e9e, d\u2019un coup sec tir\u00e9 du firmament, un drap jet\u00e9 d\u2019\u00e9toiles.<\/p>\n<p>Cabine de plage&nbsp;: C\u2019est une cabine de plage, une planche blanche, une planche couleur pastel. Une, parmi la centaine, en v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u0153il nu leur nombre se perd, avant il y en d\u2019autres, apr\u00e8s il y en a d\u2019autres, sur la promenade. Il est 17 h \u2013 je viens de le v\u00e9rifier \u2013 sur moi, j\u2019ai ressenti, cela m\u2019a surpris, l\u2019ombre d\u2019un doute. Le soleil qui nous cuisait avec application et constance depuis des heures, s\u2019est troubl\u00e9. Une incertitude sans pr\u00e9avis et sans suite. Au contact de l\u2019air soudain humide, la fine pellicule de sueur sur la peau se glace. En bas, l\u2019oc\u00e9an est coup\u00e9 de lui-m\u00eame, une petite bandelette de vagues vient mourir sur le sable. Les cris des vacanciers ont une allure d\u00e9cal\u00e9e, leurs \u00e9chos rebondis sur un mur invisible. Le gris grignote l\u2019espace du ciel. Le soleil clignote, plus faiblement.<\/p>\n<p>Flammes&nbsp;: en allant \u00e0 \u2026 en voiture. De plusieurs points, visibles et ind\u00e9cis montent des volutes de fum\u00e9e, colonnes fournies ou intermittentes. Les d\u00e9parts de feu se multiplient depuis deux jours, l\u2019air est inflammable. On sent l\u2019imminence d\u2019une menace, indistincte, pr\u00e9sente dans les herbes grill\u00e9es et gorg\u00e9es de s\u00e9cheresse. Au mitan, comme la veille et le jour d\u2019avant encore, le paysage blanchit, tout en saturation&nbsp;: lumi\u00e8re, touffeur, torpeur. Un peu plus tard, on a pris la route, la chape du ciel cognant sur la t\u00f4le de l\u2019habitacle et la faisant vibrer. La route est bord\u00e9e d\u2019eucalyptus, des for\u00eats dit-on, par habitude et commodit\u00e9, des plantations bien align\u00e9es et en proximit\u00e9, leur houppier en soufre, en attente d\u2019une \u00e9tincelle pour se sublimer. On sent la puissante, l\u2019ent\u00eatante odeur de leur combustion avant d\u2019en voir la fum\u00e9e et les flammes qui jouent \u00e0 cache-cache, disparaissent un instant, pour repara\u00eetre plus loin, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9. Cette danse nous d\u00e9visse la t\u00eate, le danger m\u00e9nage ses effets. Un doute, \u00e9tait-il vraiment l\u00e0&nbsp;?<\/p>\n<p>96, rua das palmeiras&nbsp;: vende-se affich\u00e9 au premier \u00e9tage sur une pancarte un peu d\u00e9fra\u00eechie. La masure avec sa petite cours carr\u00e9e en partie b\u00e9tonn\u00e9e et ses parterres en d\u00e9sordre, mauvaises herbes mortes, grill\u00e9es sur pied, n\u2019attire pas les acheteurs. Le tumulte des insectes me devient inaudible, un froid, un roulement de tambour qu je suis le seul un entendre, un rat\u00e9, un battement suspendu, \u00e0 contretemps.<\/p>\n<p>Rizi\u00e8res&nbsp;: de part et d\u2019autre du trac\u00e9 rectiligne de l\u2019autoroute, des rizi\u00e8res, je n\u2019en savais pas l\u2019existence, bord\u00e9es au fond par l\u2019estuaire du Sado, j\u2019en ai v\u00e9rifi\u00e9 le nom plus tard, le soir venu. Na\u00efvement, je m\u2019attendais \u00e0 plus de luxuriance et \u00e0 une couleur verte, exotique et vive l\u00e0 o\u00f9 ne se donne qu\u2019une \u00e9tendue assez morne, parfaitement plate, rien de saillant qui attire l\u2019\u0153il. La route, en point de fuite, monte vers l\u2019Atlantique, un peu plus loin. Le discernement un peu amolli, la vigilance en rel\u00e2che, la ti\u00e9deur apport\u00e9e par l\u2019oc\u00e9an tout proche, j\u2019ai per\u00e7u avec un temps de retard, la masse blanche qui s\u2019est lev\u00e9e sur ma gauche, peinant \u00e0 en interpr\u00e9ter le sens. Il m\u2019a fallu fouiller du regard la blancheur, en diss\u00e9quer les \u00e9l\u00e9ments mouvants, ondulant \u00e0 la surface des rizi\u00e8res, s\u2019en approcher r\u00e9guli\u00e8rement. En vol plan\u00e9, en suspension au ras de la surface, mi-terre, mi-eau, les cigognes. Elles s\u2019arr\u00eataient puis repartaient, recommen\u00e7aient,  allongeaient leur pattes, s\u2019inclinaient , comme en pri\u00e8re, puis, \u00e0 l\u2019instant de tomber, juste avant l\u2019affalement, elles d\u00e9ployaient leurs ailes et comme un corps unique,  et battaient de toutes leurs plumes, \u00e0 l\u2019unisson.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tas de sel&nbsp;: Tranchant les champs gris et insalubres du marigot, la blancheur du sel amass\u00e9 en tas, s\u00e9maphore qui capte les atomes de lumi\u00e8re dans l\u2019air bourbeux. Les tas sont coinc\u00e9s entre les d\u00e9dales de ces carr\u00e9s st\u00e9riles, les n\u0153uds autoroutiers en surplomb et l\u2019Oc\u00e9an. Je sonde l\u2019horizon mais il se d\u00e9robe, voil\u00e9 d\u2019un nimbe de brume, je le <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/le-double-voyage-05-diffraction\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"># le double voyage #05 | Diffraction<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":536,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[4168,4094],"tags":[],"class_list":["post-115906","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-05_bouvier","category-le_double_voyage-2"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/115906","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/536"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=115906"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/115906\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=115906"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=115906"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=115906"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}