{"id":116264,"date":"2023-02-23T16:18:09","date_gmt":"2023-02-23T15:18:09","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=116264"},"modified":"2023-02-23T16:37:10","modified_gmt":"2023-02-23T15:37:10","slug":"voyage-6-raconte-moi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/voyage-6-raconte-moi\/","title":{"rendered":"voyage 6 # raconte-moi"},"content":{"rendered":"\n<p>tu veux que je te dise, l\u2019ennui existentiel n\u2019est pas le m\u00eame \u00e0 Puebla qu\u2019ici, c\u2019est aussi pourquoi j\u2019ai aim\u00e9 mon s\u00e9jour au Mexique, je m\u2019y suis sentie d\u00e9lest\u00e9e d\u2019une certaine morosit\u00e9, d\u00e9barrass\u00e9e d\u2019obligations, comme souvent en voyage tu me diras, mais l\u00e0 je ne sais pas dans quelle mesure je me suis laiss\u00e9e embarquer, de plus le moment o\u00f9 je suis partie repr\u00e9sentait le bon moment, juste \u00e7a, le moment o\u00f9 je devais partir, changer de contexte, de climat, m\u2019a\u00e9rer, parfois \u00e7a suffit pour s\u2019ouvrir et se sentir plus r\u00e9ceptif au monde, c\u2019\u00e9tait l\u2019hiver ici, peut-\u00eatre te souviens-tu des pluies de ce mois de f\u00e9vrier 2014 \u00e0 Paris, quand je suis partie, me suis envol\u00e9e vers la douceur de l\u2019air et la sensualit\u00e9 des corps aux peaux mates, si je te disais que je d\u00e9sirais la chaleur du soleil sur mon visage, la s\u00e9cheresse, tu vas penser mais pourquoi n\u2019est-elle pas partie en Floride, alors je te r\u00e9pondrai que je ne fantasme pas, mais pas du tout, sur les U.S.A., aucun d\u00e9sir concernant cette partie du monde et tu le sais bien, et puis tu sais aussi que \u00e7a commen\u00e7ait mal mon escale \u00e0 l\u2019a\u00e9roport de Madrid, o\u00f9 tout \u00e9tait ferm\u00e9 cette nuit-l\u00e0, ce n\u2019est pas important, je suis d\u2019accord, mais en revanche dans celui de Mexico D.I.F., le berger allemand des douaniers, \u00e9tait bien \u00e9veill\u00e9 et tr\u00e8s excit\u00e9 par l\u2019odeur forte des \u00e9pices dans mon sac, il ne l\u00e2chait pas mes bagages, ensuite tu ne devineras pas ce qui s\u2019est pass\u00e9 dans le car pour Puebla, chacun des passager a \u00e9t\u00e9 photographi\u00e9, un \u00e0 un, de face, un portrait d\u2019identit\u00e9, sans doute moche, mais qui j\u2019ai pens\u00e9, pourrait \u00eatre utilis\u00e9 en cas de prises d\u2019otages ou d\u2019assassinats par des narco trafiquants ou une bande de non-narco d\u2019ailleurs, \u00e7a m\u2019a rappel\u00e9 les violences qu\u2019on m\u2019avait racont\u00e9es, je me suis fait tout un cin\u00e9ma, mais je n\u2019ai pas totalement d\u00e9lir\u00e9, car dans une gare routi\u00e8re, \u00e0 Oaxaca je crois me souvenir, j\u2019ai vu afficher des portraits accompagn\u00e9s des date et lieu des enl\u00e8vements, \u00e2ge et nom des disparus, donc mon imagination ne s\u2019\u00e9tait pas emball\u00e9e sans raison, n\u2019est-ce pas, tu en penses quoi, toi, de ces histoires que l\u2019imaginaire se construit, en parall\u00e8le des faits r\u00e9els si je peux dire, trouves-tu que je ne r\u00e9ponde pas \u00e0 tes questions implicites, je ne te parle pas du Mexique tel que tu te le repr\u00e9sentes, tu aurais pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 des images de femmes coiff\u00e9es de longues nattes brunes, de temples azt\u00e8ques peupl\u00e9s de masques effrayants, de flics moustachus, corrompus et assassins, comme dans les s\u00e9ries.<\/p>\n\n\n\n<p>tu veux que je te raconte les \u00e0-c\u00f4t\u00e9s de la route aux lacets sans fin entre Mexico et Puebla, l\u00e0 o\u00f9 des eucalyptus majestueux vivent, vibrent, r\u00e9pandent une odeur si suave, et leurs branches longilignes ondulent, tu veux que je te parle de ma surprise \u00e0 d\u00e9couvrir cette v\u00e9g\u00e9tation pas si diff\u00e9rente de celle qu\u2019on trouve en M\u00e9diterran\u00e9e, et puis plus au Sud vers le Golfe, ma d\u00e9couverte de milliers de cactus g\u00e9ants, tous serr\u00e9s les uns contre les autres, sur les montagnes orang\u00e9es, terreuses, crouteuses, le tout sous un ciel d\u2019un bleu intense, total, pur, d\u2019une beaut\u00e9 \u00e9blouissante tout ce d\u00e9cor, pourtant aujourd\u2019hui la s\u00e9cheresse est plus que dangereuse pour la v\u00e9g\u00e9tation, pour les populations, ensuite dans les villages, et m\u00eame les villes, il y a tous ces murs de maisons basses, peints en bleu vif et fonc\u00e9 comme le ciel, en jaune d\u2019or, en rouge sang, en vert aussi les cr\u00e9pis, d\u2019un vert moyen comme l\u2019herbe normande et ce vert-l\u00e0, partout le m\u00eame, omnipr\u00e9sent dans toutes ces r\u00e9gions du sud de pays, comme si des stocks entiers de pots de peinture avaient du \u00eatre \u00e9coul\u00e9s, utilis\u00e9s partout, m\u00eame dans les cimeti\u00e8res, les tombes, ou plut\u00f4t les croix sont peintes de ce m\u00eame vert, aux c\u00f4t\u00e9s, parfois, d\u2019autres couleurs criardes pour appeler \u00e0 la joie d\u2019\u00eatre vivant, ici et maintenant sur cette terre, \u00e0 jouir de nos corps, \u00e0 danser avec la Muerte, \u00e0 jouer avec des squelettes d\u00e9sarticul\u00e9s, \u00e0 f\u00eater tout et son inverse, tu sais \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des tombes, souvent, sont pos\u00e9es des bricoles en lien avec le d\u00e9funt, un bocal de verre avec de l\u2019eau ou de l\u2019eau de vie, enfin je ne sais pas vraiment, je n\u2019y ai pas gout\u00e9e, mais au cas o\u00f9 les morts auraient soif, m\u00eame si ce sont les gorges des vivants qui sont assoiff\u00e9s dans cet air sec, ce climat d\u00e9sertique.<\/p>\n\n\n\n<p>tu veux que je te r\u00e9p\u00e8te les phrases chantantes du marchand d\u2019eau dans la rue, entendues chaque matin, il passait avec son haut-parleur, perch\u00e9, dans son vieux truck d\u00e9glingu\u00e9, une grosse citerne qui fuyait un peu, \u00e0 l\u2019arri\u00e8re, je m\u2019en souviens tr\u00e8s bien, \u00e7a me r\u00e9veillait vers huit heures, et puis tu veux conna\u00eetre les conseils prodigu\u00e9s, les ordres donn\u00e9s presque, d\u2019utiliser un taxi la nuit, de ne pas marcher seule dans les rues, m\u00eame celles proches du zocalo, la place centrale de la ville si tu pr\u00e9f\u00e8res, ne serait-ce qu\u2019une centaine de m\u00e8tres, m\u2019avait-on dit et r\u00e9p\u00e9t\u00e9 en insistant, ne pas marcher la nuit dans les rues, m\u00eame pour me rendre de l\u2019auberge \u00e0 l\u2019h\u00f4tel, c\u2019est frustrant, mais au cas o\u00f9, tu sais un seul rendez-vous avec le destin, la malchance suffit pour n\u2019\u00eatre plus vivant au Mexique, ailleurs aussi parfois, bref, et soudain oui soudain je te vois devenir grave, toi qui, je le sais, n\u2019aime pas \u00e7a, n\u2019aime pas&#8230; n\u2019aime pas l\u2019ail, disons pour glisser sur un sujet plus l\u00e9ger, mais important, c&rsquo;est important la nourriture, tu dois savoir que ce ne sont pas quelques gousses, mais des t\u00eates enti\u00e8res qui sont d\u00e9pos\u00e9es dans le cul du poulet, que le cacao trouve sa place dans nombre de plats de viande en sauce.<\/p>\n\n\n\n<p>tu veux que je te dise, il y aurait tellement de choses \u00e0 raconter, pour naviguer de l\u2019insignifiant au fondamental, du capital au d\u00e9tail, te parler de ce qui m\u2019a marqu\u00e9e, tu sais durant ce s\u00e9jour tellement de moments m\u2019ont charm\u00e9e, de rencontres touch\u00e9e, de regards brillants et tristes p\u00e9n\u00e9tr\u00e9e, de gestes g\u00e9n\u00e9reux surprise, de musiques entrainantes embarqu\u00e9e, que veux-tu me dire toi, de toi que je peux imaginer soudain l\u00e0-bas, avec ou sans moi, toi marchant dans les rues pav\u00e9es, discutant avec des marchands de fruits des rues ou des vieilles vendant des paquets de mouchoirs jetables, des femmes us\u00e9es et assises sur le bord des trottoirs, j\u2019imagine aussi ton exasp\u00e9ration dans les \u00e9glises, fra\u00eeches, face aux visages ensanglant\u00e9s du Christ, se concurren\u00e7ant d\u2019un culte \u00e0 l\u2019autre pour repr\u00e9senter la douleur du sauveur, la douleur endur\u00e9e pour les autres, Dolor\u00e8s, ou je te vois bien au mus\u00e9e arch\u00e9ologique, je t\u2019imagine p\u00e9trie d\u2019admiration devant toutes les petites figurines de terre, anciennes, stylis\u00e9es, model\u00e9es par les peuples originels, tu sais j\u2019aurais eu envie d\u2019en voler certaines des statuettes, c\u2019est injuste tu trouves, je sais, et je te fais penser \u00e0 Malraux&nbsp;? Lui il est pass\u00e9 \u00e0 l\u2019acte, moi pas, mais&nbsp; ce que je te raconte, c\u2019est vrai, mais dis-moi, toi, que vois-tu d\u2019ici du Mexique, toi qui n\u2019y est jamais all\u00e9e, raconte moi ton voyage imaginaire, s\u2019il te plait&#8230; oui raconte-moi ton r\u00eave mexicain.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>tu veux que je te dise, l\u2019ennui existentiel n\u2019est pas le m\u00eame \u00e0 Puebla qu\u2019ici, c\u2019est aussi pourquoi j\u2019ai aim\u00e9 mon s\u00e9jour au Mexique, je m\u2019y suis sentie d\u00e9lest\u00e9e d\u2019une certaine morosit\u00e9, d\u00e9barrass\u00e9e d\u2019obligations, comme souvent en voyage tu me diras, mais l\u00e0 je ne sais pas dans quelle mesure je me suis laiss\u00e9e embarquer, de plus le moment o\u00f9 <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/voyage-6-raconte-moi\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">voyage 6 # raconte-moi<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":446,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[4221,1],"tags":[],"class_list":["post-116264","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-06_calvino","category-atelier"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/116264","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/446"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=116264"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/116264\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=116264"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=116264"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=116264"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}