{"id":11630,"date":"2019-08-26T14:38:31","date_gmt":"2019-08-26T12:38:31","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=11630"},"modified":"2019-09-06T08:35:01","modified_gmt":"2019-09-06T06:35:01","slug":"la-russale","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/la-russale\/","title":{"rendered":"La RUSSALE"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-background has-white-background-color\">Sit\u00f4t franchi le troisi\u00e8me pont sur la Loire, nous tournions \u00e0 gauche pour emprunter la petite route longeant la lev\u00e9e. Par la vitre de la deux-chevaux, je scrutais les bancs de sable, au bout desquels, au travers des rideaux de peupliers, le fleuve nous d\u00e9fiait. Apr\u00e8s deux kilom\u00e8tres environ, nous arrivions au hameau de La Russale. \u00c0 son approche, le regard entendu de mon grand-p\u00e8re scellait, sans aucune ambigu\u00eft\u00e9, notre complicit\u00e9. Peut-\u00eatre allions-nous enfin ravir \u00e0 ce fleuve royal, le prince de ses poissons, le fabuleux brochet.<\/p>\n\n\n\n<p>Notre location \u00e9tait modeste, une petite masure de p\u00eacheur. Nous grimpions son escalier d\u2019ardoise pour nous installer \u00e0 l\u2019\u00e9tage, dans son unique pi\u00e8ce \u00e0 vivre. Il n\u2019y avait pas de temps \u00e0 perdre pour que tout soit pr\u00eat. Une fois le mat\u00e9riel v\u00e9rifi\u00e9, nous devions pr\u00e9parer les app\u00e2ts. Pour cette op\u00e9ration d\u00e9licate, nous descendions dans la remise, au rez-de-chauss\u00e9e. L\u00e0 \u00e9tait notre domaine, une pi\u00e8ce obscure, condamn\u00e9e apr\u00e8s de multiples crues. Dans une vieille gamelle, nous \u00e9crasions un peu de patate bouillie avec la poudre miraculeuse dont le secret de fabrication devait \u00eatre bien gard\u00e9. Le brochet ne pourrait y r\u00e9sister. Mais d\u00e9j\u00e0, grand-m\u00e8re nous appelait pour le d\u00eener que nous prenions t\u00f4t, car le lendemain, le r\u00e9veil \u00e9tait pr\u00e9vu d\u00e8s cinq heures. Sur son r\u00e9chaud \u00e0 gaz, elle avait l\u2019art de nous pr\u00e9parer de petits frichtis qui nous comblaient\u2009; quant \u00e0 ses fraises au vin rouge\u2026 elles d\u00e9gageaient un d\u00e9licieux parfum d\u2019inconnu\u2009! J&rsquo;en repris.<\/p>\n\n\n\n<p>Bien repu, avant de m\u2019abandonner aux draps r\u00eaches de mon lit, pas de contrainte d\u2019hygi\u00e8ne, juste une petite pri\u00e8re. Grand-p\u00e8re et moi nous nous recueillions devant une image \u00e9trange o\u00f9 un homme aux cheveux longs et au sourire d\u2019ange exhibait un c\u0153ur dont on m\u2019assura qu\u2019il \u00e9tait sacr\u00e9. Notre d\u00e9votion \u00e9tait sinc\u00e8re et tous les deux du fond de nos \u00e2mes, nous formulions le m\u00eame v\u0153u. J\u2019\u00e9tais \u00e0 peine couch\u00e9 que mon lit se mit \u00e0 tanguer. Le Sacr\u00e9-C\u0153ur dirigeait la barque en arborant une grosse fraise rouge, grand-p\u00e8re v\u00eatu d\u2019un curieux costume ray\u00e9 chantait \u00e0 tue-t\u00eate \u00ab\u2009avec Gudule, le poisson pullule\u2009\u00bb quant au chignon de grand-m\u00e8re il \u00e9tait aux prises avec un terrible poisson qui le transforma en interminable natte grise. Je m\u2019endormis euphorique, emport\u00e9 dans un tourbillon d\u2019eaux profondes d\u2019o\u00f9 je n\u2019\u00e9mergeai qu\u2019au petit matin.<\/p>\n\n\n\n<p>Le jour se levait \u00e0 peine que, d\u00e9j\u00e0, guid\u00e9s par l\u2019odeur d\u2019eau douce et de vase, nous filions comme deux conspirateurs sur nos sentes clandestines. Face au fleuve, nous esp\u00e9rions la juste r\u00e9compense de nos efforts. Je me souviens d\u2019ablettes, de br\u00e8mes, de gardons, mais de brochets, jamais. Avec notre p\u00eache, ma foi, fort honorable, nous rentrions all\u00e8gres. Dans notre repaire de brigands, nous \u00e9visc\u00e9rions toute cette friture qui, bient\u00f4t, gr\u00e9sillerait dans la po\u00eale de grand-m\u00e8re. Alors, nous d\u00e9gusterions les p\u00e9pites du fleuve sauvage.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon grand-p\u00e8re ne m\u2019a pas vu\ngrandir. Un mal inconnu le terrassa en quelques jours. J\u2019\u00e9tais encore trop\njeune pour le chagrin. S\u2019il me vint des larmes, elles furent de rage lorsque\nj\u2019appris que des imposteurs nous avaient spoli\u00e9s de notre ch\u00e8re Russale. <\/p>\n\n\n\n<p>Il y a peu, je suis retourn\u00e9 sur les lieux de ma premi\u00e8re ivresse. Un parfum de tonte fra\u00eeche me mit en alerte, la Russale se donnait de grands airs. Les maisons s\u2019entouraient de cl\u00f4tures pr\u00e9tentieuses derri\u00e8re lesquelles je devinais des regards satisfaits. Ces bicoques se fardaient de cr\u00e9pis jaun\u00e2tres cens\u00e9s souligner quelques pierres remarquables, elles \u00e9taient ridicules. Notre petit repaire s\u2019\u00e9tait fondu dans un ensemble de vill\u00e9giatures qui, midi approchant, allaient s\u2019enfumer d\u2019odeurs grasses de barbecue. Au moment de fuir ces lieux indignes, je voulus m\u2019assurer que je ne m\u2019\u00e9tais pas tromp\u00e9. Sur le panneau indicateur, je lus \u00ab\u2009La rue sale\u2009\u00bb, ces gens-l\u00e0 n\u2019avaient que ce qu\u2019ils m\u00e9ritaient.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sit\u00f4t franchi le troisi\u00e8me pont sur la Loire, nous tournions \u00e0 gauche pour emprunter la petite route longeant la lev\u00e9e. Par la vitre de la deux-chevaux, je scrutais les bancs de sable, au bout desquels, au travers des rideaux de peupliers, le fleuve nous d\u00e9fiait. 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