{"id":116305,"date":"2023-02-24T13:32:11","date_gmt":"2023-02-24T12:32:11","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=116305"},"modified":"2023-05-22T22:14:09","modified_gmt":"2023-05-22T20:14:09","slug":"voyages-06-collage","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/voyages-06-collage\/","title":{"rendered":"#voyages #06 | collage"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><em><strong>C\u2019est une tour ronde. Une tour ronde plant\u00e9e dans la mer agit\u00e9e. Une tour ronde plant\u00e9e dans la mer agit\u00e9e qui semble attendre. Elle r\u00eave. Puisqu\u2019elle r\u00eave elle doit y entrer. \u00c0 chaque \u00e9tage l\u2019accueille une poign\u00e9e de femmes d&rsquo;une autre \u00e9poque. Quelque part, une table massive en bois brut. Elle s\u2019assoit. Les unes apr\u00e8s les autres elles s\u2019assoient en face d\u2019elle, attrapent le r\u00e9cit qui chante dans les courants d\u2019air. C\u2019est un r\u00eave sec, un r\u00eave important, un r\u00eave-contact dit-on. Leurs bijoux font des cliquetis, leur peau rid\u00e9e sent l\u2019eau de Cologne, leurs cheveux sont soyeux. Les nappes de paroles ne cessent pas. Elle se souviendra longtemps de ce bourdon qui n\u2019est pas une langue, \u00e0 peine une musique.&nbsp;<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Loin<\/h2>\n\n\n\n<p>Loin les fa\u00e7ades de Budapest loin le soleil sur l\u2019\u00e9pouse molle du crapaud loin le temps d\u2019avant les d\u00e9parts loin le Popocatepetl le Titicaca le V\u00e9suve et Grenade et l\u2019appel des singes hurleurs juste avant le bateau tout ce sel loin sur les fronts gel\u00e9s la gorge chaude \u00e0 Bordeaux \u00e0 Brooklyn quand tes yeux disent loin votre grange \u00e0 El Alberto sa montagne de ma\u00efs les quesadillas rellenas de chimoles que les chiens mangent en secret loin les ruines d\u2019Aragon les fourmis dans les chaussures les odeurs d\u2019Ispahan les cachettes de Yazd o\u00f9 voil\u00e9e je fume la fatigue et ce go\u00fbt de voyage dans la bouche aux fronti\u00e8res interminables leur brouillard d\u2019aube loin Irun loin Port-Bou loin Tatvan sur les si\u00e8ges froids tu me tends une poign\u00e9e de cacahou\u00e8tes tandis que les cavaliers ocres traversent la colline loin les nuits aux langues incomprises o\u00f9 chantent les n\u00e9ons de Plattsburgh o\u00f9 la poitrine a froid sous l\u2019oeil des tamponneurs loin Lisbonne loin Cholula loin le fleuve ses crocodiles par paquets bruns de cauchemar loin les ciels longtemps&nbsp;regard\u00e9s parce qu\u2019il n\u2019y a rien d\u2019autre \u00e0 faire<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-right\">Et la nuit<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\">Sous un pont j\u2019ai presque froid au-dessus d\u2019un d\u00e9sert la brise percute mon visage dans la for\u00eat la nuit m\u2019emp\u00eache d\u2019avancer sur un march\u00e9 je vois son ombre en Russie des morceaux de ville fracturent le rivage dans l\u2019eau br\u00fblante les requins guettent entre deux villes noires laquelle choisir sur la plus longue route d\u2019Am\u00e9rique le paysage est invisible dans un ch\u00e2teau en Su\u00e8de je rencontre des fant\u00f4mes dans un monast\u00e8re en Provence je lis mon histoire<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/regard-tours-eiffels-1024x705.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-116307\" width=\"590\" height=\"406\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/regard-tours-eiffels-1024x705.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/regard-tours-eiffels-420x289.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/regard-tours-eiffels-768x529.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/regard-tours-eiffels-1536x1058.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/regard-tours-eiffels-2048x1411.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 590px) 100vw, 590px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Lisa Diez, Paris, 2010<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><em><strong>Dans la tour ronde agit\u00e9e par la mer, la femme aux yeux gris semble commander les autres. Elle d\u00e9plie sur la table une carte du Mexique.<\/strong><\/em><strong><br><em>\u2014 En supposant qu\u2019il y ait un d\u00e9but avant la fin, tout commence par une carte et un portrait.<\/em><br><em>Sur la carte, elle pose la photo d\u2019un homme rose \u00e0 casquette blanche. Pris en plong\u00e9e, il porte un tee-shirt jaune avec une inscription noire \u00ab&nbsp;Budapest Tech&nbsp;\u00bb. Autour de lui, le vert d\u2019un gazon, quelques pierres.&nbsp;<\/em><br><em>\u2014 Ce jour-l\u00e0 tu ne photographies pas la pyramide mais les gens qui la visitent; les m\u00eames shorts, les m\u00eames chapeaux, les m\u00eames appareils autour du cou, les m\u00eames livres dans la main, le tout circulant par paquets dans les espaces rinc\u00e9s, essor\u00e9s, froiss\u00e9s, bouch\u00e9s. Soudain tu remarques en riant que tu vis parmi ces humains. Dans leurs d\u00e9cors et dans leurs r\u00e9cits.<\/em><br><em>Elle place sur la table des centaines d&rsquo;images; des gens photographient d&rsquo;autres gens, ou errent pr\u00e8s des monuments c\u00e9l\u00e8bres, de Strasbourg \u00e0 Istanbul.<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Qui vive<\/h2>\n\n\n\n<p>plus rien n\u2019a de nom les mots se d\u00e9collent de la mati\u00e8re le monde se s\u00e9pare de lui m\u00eame il tourne d\u00e9j\u00e0 sa propre langue j\u2019allume la lumi\u00e8re caresse mes listes grignot\u00e9es par le jaune de la terre le p\u00e2le des cactus la douceur des canyons le silence des r\u00e9ponses et le rythme des vents je dois me taire je sais que toutes les images me tiennent dans l\u2019attente de leur d\u00e9litement je sais que c\u2019est \u00e0 \u00e7a que servent les images je sais ce que je vais apprendre mais je ne sais pas ce que je vais savoir demain mes pauvres id\u00e9es seront noy\u00e9es demain ma peau mon nez mes cheveux ma taille seront scrut\u00e9s je me pr\u00e9pare d\u00e9j\u00e0 \u00e0 ma propre \u00e9tranget\u00e9 j\u2019ai senti l\u2019autre rentrer j\u2019ai senti sa solitude changer mon poids j\u2019ai senti sa route creuser mon qui vive et je la vois pour la premi\u00e8re fois sillonner les t\u00e9n\u00e8bres avaler ma nuit j\u2019ai peur je suis ravie j\u2019ai peur je suis ravie ce n\u2019est pas moi c\u2019est moi le voyage d\u00e9j\u00e0 siphonne vide embraye tend \u00e9lance fabrique les ailes d\u2019une autre demain le monde aura tourn\u00e9 dans mon lit&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-right\">Qui vive<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\">elle entend presque mon appel depuis la nuit d\u2019avant que le monde ne se retourne comme un gant depuis la nuit d\u2019avant les mots sur les surfaces depuis la nuit d\u2019avant Jesus elle se tient avec moi sur le qui vive elle verra demain le rivage de sable qu\u2019ils ont baptis\u00e9 ce matin elle verra demain le bras d\u2019oc\u00e9an et les yeux d\u2019\u2019\u00eele et les nu\u00e9es de moustiques et le volcan qui sait tout et la route encombr\u00e9e de montagnes qu\u2019ils p\u00e9n\u00e8treront demain avec le reste et moi bien s\u00fbr je la tiens tout pr\u00e8s dans son dernier sommeil mon dernier sommeil peupl\u00e9 de r\u00e9ponses \u00e0 des questions inconnues je plonge dans le ma\u00efs je plonge dans ma m\u00e8re je plonge dans mon nom dans les nuits qui ne cesseront pas d\u2019\u00eatre des nuits dans le vent qui soul\u00e8vera nos cheveux dans le feu qui nettoie et le sable et les crabes et la crasse et la mort qui nous visitera en r\u00eave sous la forme d\u2019un p\u00e9lican au sexe gigantesque demain sa solitude sera plus \u00e9paisse que n\u2019importe quel mot<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"709\" height=\"468\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/palenque-Mexique.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-116309\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/palenque-Mexique.jpg 709w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/palenque-Mexique-420x277.jpg 420w\" sizes=\"auto, (max-width: 709px) 100vw, 709px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Lisa Diez, Teotihuacan, 2003<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><strong><em>Dans la tour ronde balay\u00e9e par le vent, une \u00e9paisse femme reprend le r\u00e9cit. Ses cheveux blancs sont tir\u00e9s, ses yeux sont verts, sa bouche est vide, elle regarde au large.<br>\u2014 En supposant qu\u2019il y a plusieurs d\u00e9buts et plusieurs fins, tout commence \u00e0 Vera Cruz.<br>Elle pose sur la table des livres, un portrait miniature de Hernan Cortez.&nbsp;<br>\u2014\u00c7a explose. Ce n\u2019est plus seulement la terre qui est rinc\u00e9e, essor\u00e9e, froiss\u00e9e, bouch\u00e9e. Ce sont les femmes, ce sont les enfants, c&rsquo;est tout ce qui respire. Voil\u00e0 qu\u2019ils sortent dans la nuit, suffocants, de tes livres, des plis de l\u2019Histoire. Un beau matin tu surprends quelques personnages endormis dans ton lit, accroch\u00e9s \u00e0 ton \u00e9criture par leur silence. Tu refuses de r\u00e9veiller ces grands th\u00e8mes, d&rsquo;autres le font partout<\/em>.<br><em>(et mieux)<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">le jour a chang\u00e9 <\/h2>\n\n\n\n<p>l\u2019avion a caress\u00e9 le globe \u00e0 contresens on m\u2019avait dit m\u00e9fie-toi ne demande rien m\u00e9fie toi des forces de l\u2019ordre des chauffeurs de taxis des gens qui veulent t\u2019aider on m\u2019avait dit fais gaffe \u00e0 ton matos \u00e0 ton sac fonce le mettre \u00e0 l\u2019abris tu respireras plus tard on m\u2019avait dit attend pour t\u2019abandonner alors je file droit je ferme mon visage et fonce comme si j\u2019habitais dans cette immense cuvette de pierres humides je d\u00e9cide que rien ne m\u2019\u00e9blouit je joue \u00e0 connaitre d\u00e9j\u00e0 le noms des places les arr\u00eats de bus d\u00e9j\u00e0 le tempo des corps des gestes des d\u00e9marches d\u00e9j\u00e0 la pudeur des regards la musique de la langue que j\u2019imite mais l\u2019oeil est surpris malgr\u00e9 moi je capture par \u00e9clairs les hommes en rang qui attendent en fumant les montagnes de soda les plis luisants d\u2019un poignet la torsion d\u2019un magnolia la figure d\u2019un enfant pendant que je d\u00e9gringole poings serr\u00e9s dans la ville inconnue<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-right\">d\u00e9barquons enfin <\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\">\u00e0 la fronti\u00e8re du premier cercle o\u00f9 il a plant\u00e9 hier une croix gobons en souriant nuages de moustiques fruits d\u00e9moniaques \u00e9changeons porcs contre paquets d\u2019esclaves poules \u00e9tranges l\u00e9zards \u00e9normes apprenons merci dans cette langue absurde baptisons les femmes et les porteurs align\u00e9s soudain l\u2019oeil de ma monture la traverse elle a peur sa peau est huil\u00e9e ses mains sont longues ses ongles ronds elle entend peut-\u00eatre chanter le sable dans ma barbe c\u2019est elle que je veux et je l\u2019appelle Beatriz<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"576\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/P1030825-1024x576.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-116313\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/P1030825-1024x576.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/P1030825-420x236.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/P1030825-768x432.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/P1030825-1536x865.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/P1030825-2048x1153.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Lisa Diez, Ixmiquilpan, 2011<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><em><strong>La tour ronde est une \u00eele. Une autre femme a pris la parole. Elle d\u00e9gage une odeur \u00e2cre de raisin, approche son haleine.<br>\u2014 En supposant que le d\u00e9but poursuive la fin, tu as toujours v\u00e9cu au Mexique. Maintenant, tu arr\u00eates de te demander pourquoi. <\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">On n&rsquo;\u00e9chappe pas aux ponts<\/h2>\n\n\n\n<p>Non loin de la fronti\u00e8re, on pend les gens sous les ponts.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 Monterrey, il est fr\u00e9quent de croiser trois, quelquefois quatre pendus s\u2019il est moins de huit heures. Et plus l\u2019endroit est fr\u00e9quent\u00e9, incontournable, plus les chances sont accrues. La m\u00e9thode est connue ; on vous kidnappe puis vos proches re\u00e7oivent une demande de ran\u00e7on \u2013 qu\u2019ils la payent ou non, votre sort est \u00e9crit : pendu. Les rares rescap\u00e9s deviennent maires ou s\u00e9nateurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Les futurs pendus sont choisis au d\u00e9tail : la coupe d\u00e9mod\u00e9e d\u2019une veste, un chignon mal ajust\u00e9, quelques salet\u00e9s dans les yeux, un sourire trop blanc. \u00c0 peine la raison du rapt est-elle connue qu\u2019elle a d\u00e9j\u00e0 chang\u00e9, mais dans le doute, on fait attention \u00e0 sa mine, \u00e0 sa mise; les passants sont impeccables. On en voit peu cependant, et certains sont si v\u00e9loces qu\u2019on les distingue \u00e0 demi.&nbsp; &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La peur des ponts, douloureuse, vous incite \u00e0 manger \u00e0 toute heure, gras, sucr\u00e9, piquant, pour distraire \u00e0 la fois les id\u00e9es et sens. Des petites cuisines mobiles, color\u00e9es, aux odeurs enivrantes sont post\u00e9es un peu partout \u00e0 cet effet. Un pont, un pendu et hop! Elles apparaissent, vous r\u00e9confortent avec un encas presque gratuit, tendre, chaud, p\u00e9tillant qui s\u2019avale tout seul et creuse l\u2019estomac. Vous pleurez, vous en redemandez, vous \u00eates foutus.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Et lorsque vous comprenez qu\u2019on ne quitte la ville qu\u2019\u00e0 la condition de ne plus avoir peur, il est d\u00e9j\u00e0 trop tard.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Innocent, imb\u00e9cile, vous esp\u00e9rez au d\u00e9but que la peur est domptable ; vous tentez le passage en empruntant les ruelles, les toits, vous rasez les murs, \u00e9vitez les centres commerciaux et soudain malgr\u00e9 vous, vous levez les yeux. Il suffit d\u2019une poussi\u00e8re. La surprise vous \u00e9trangle. Vous maudissez vos pupilles. Vous saisissez ce que tout le monde sait ici : on n\u2019\u00e9chappe pas aux ponts.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Autrefois on se per\u00e7ait les yeux. Le geste est aujourd\u2019hui interdit par la loi, passible de lourdes peines.<\/p>\n\n\n\n<p>Les citoyens les plus ais\u00e9s ach\u00e8tent les services de coaches r\u00e9put\u00e9s (qu\u2019on appelle depuis peu chamanes), poign\u00e9es de centenaires aux seins jaunes qui sortent du d\u00e9sert la nuit venue. Au moyen d\u2019amulettes, d\u2019oeufs, de champignons sp\u00e9ciaux et en \u00e9change d\u2019une grosse somme en liquide, elles vous enseignent l\u2019art de ranger la peur dans une cavit\u00e9 m\u00e9connue, tout pr\u00e8s des intestins.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Les plus d\u00e9munis quant \u00e0 eux se r\u00e9signent, apprennent \u00e0 s\u2019effacer, \u00e0 effacer les ponts. \u00c0 force de n\u00e9gocier avec la peur, la plupart deviennent kidnappeurs.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Seuls les enfants \u00e9chappent \u00e0 la peur. Il n\u2019est pas rare de les voir jouer \u00e0 la marelle ou \u00e0 la marchande sous un pendu. Et puisqu\u2019ils n\u2019ont pas envie de partir, c\u2019est parmi eux qu\u2019on embauche les douaniers. L\u2019adulte qui enjambe la fronti\u00e8re un tant soit peu apeur\u00e9 se fera donc tirer comme un lapin par une nu\u00e9e d\u2019enfants aux yeux noirs. Vid\u00e9s de tout, ils \u00e9limineraient p\u00e8re et m\u00e8re.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>On s\u2019habitue peu \u00e0 peu \u00e0 leurs rires tonitruants qui r\u00e9sonnent jusqu\u2019\u00e0 la vieille ville, au petit matin.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"576\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/P1030861-1024x576.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-116314\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/P1030861-1024x576.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/P1030861-420x236.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/P1030861-768x432.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/P1030861-1536x865.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/P1030861-2048x1153.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Lisa Diez, Ixmiquilpan, 2011<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><strong><em>Dans la tour elles tournoient toutes, dans\u00e9es par les courants d&rsquo;airs. Elle ose une question.<br>\u2014 Pourquoi lorsque je dis \u00ab&nbsp;je suis all\u00e9e en Iran&nbsp;\u00bb j\u2019ai du mal \u00e0 me croire? Pourquoi cette impression de n&rsquo;avoir rien vu?<\/em><br><em>\u2014 C&rsquo;est toi qui a \u00e9t\u00e9 vue en Iran. Si tu avais fait un film, comme dans ce village au Mexique, tu aurais vu quelque chose.<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Quelques points presque solides<\/h2>\n\n\n\n<p><strong>Un souk<br><\/strong>Pass\u00e9 la fronti\u00e8re tee-shirt sur la t\u00eate. Je suis d\u00e9j\u00e0 trop regard\u00e9e. Choisir un tissus qui ne glisse pas. Ma main caresse presque toutes les \u00e9toffes pendant qu\u2019\u00e0 l\u2019autre bout tu ach\u00e8tes un pantalon vert. Il faudra trouver des alliances factices.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Un lit double<br><\/strong>Nous sommes tout pr\u00e8s du d\u00e9but. Les lits sont encore assez grands pour deux, notre sueur a d\u00e9j\u00e0 cette odeur d\u2019\u00e9pices brais\u00e9es. Plus tu t\u2019enfonceras dans les terres, plus les lits r\u00e9tr\u00e9ciront. Les yeux se colleront \u00e0 ta peau, tu seras dessaisi d\u2019une part de toi que tu peineras \u00e0 nommer.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Un mur<\/strong><br>Ici les rues sont faites pour passer. Les gens courent vers quatre murs. Les rues sont en apn\u00e9e, c\u2019est dedans qu\u2019ils respirent. Touriste, tu cherches \u00e0 voir. Par hasard, tu croises une vue. Il n\u2019y a pas de banc, il n\u2019y a rien qui oriente et cadre ton regard. Alors tu t\u2019appuies contre ce vague mur pour avoir en face le ciel jaune, le minaret, la montagne.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Un mausol\u00e9e<\/strong><br>\u00c0 T\u00e9h\u00e9ran, ils passent, se cachent, transpirent, respirent d\u2019\u00e9pices en pots d\u2019\u00e9chappements, s\u2019engouffrent dans les cavit\u00e9s depuis les aisselles poivr\u00e9es, s\u2019y perdent, retrouvent le noir profond des yeux, des drap\u00e9s, paquets noirs de femmes, un jour ils descendent pallier apr\u00e8s pallier vers le m\u00e9tro carrel\u00e9, impeccable, frais, perdent cette fois les odeurs du plein jour, filent, ils veulent voir le mausol\u00e9e de l\u2019Imam Khomeini, loin vers le sud, vers le sec, arr\u00eat Haram-e-Motahar, ils remontent vers la lumi\u00e8re, voient ce bourgeon dans le Tartare, on les fouille, on les s\u00e9pare, ils sont pieds nus, elle est drap\u00e9e, ne peut tout voir, arrache ses pens\u00e9es au silence, aux yeux des paquets noirs sur les tapis, femmes chuchotantes per\u00e7ant la totalit\u00e9 de ses plis, insupportables regards, elle fond dans la tombe o\u00f9 r\u00e8gne une \u00e9paisseur inconnue, une angoisse tranquille, elle chute un peu, par \u00e9tapes, petites, toutes petites chutes imperceptibles qui refroidissent ses pieds, bient\u00f4t elle ne les sens plus, elle se d\u00e9place en boule, paquet ficel\u00e9 dans un drap, tout pr\u00e8s du centre o\u00f9 rien ne bouge.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Un portrait<\/strong><br>Sur la fa\u00e7ade, un visage de douze \u00e9tage. Sa barbe est fournie, il devise les avenues comme un p\u00e8re. Tu t\u2019amuses \u00e0 en trouver d\u2019autres. La ville en regorge, les p\u00e8res veillent jusque dans la nuit.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Un bus de jour<\/strong><br>La vue c\u2019est toi. Je me noie dans un ban d\u2019yeux cercl\u00e9s de noir au fond du bus, nous te regardons plisser les tiens, rieurs et bleus parmi les barbes. Tu me souris, elles me regardent. Ici les yeux font corps, ils sont ventre, ils sont intestins, ils sont jambes agiles, \u00e9paules douces, t\u00e9tons. Tu es fatigu\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Un bus de nuit<\/strong><br>En file indienne les aisselles charg\u00e9es de sumac, de safran, de cumin s\u2019agitent sous une valse d\u2019\u00e9toffes ocres, brunes, kakis, noires, noires, noires, l\u2019autocar tangue et s\u2019affaisse, derri\u00e8re leurs barbes les hommes encombr\u00e9s de sacs plastiques d\u00e9bordent de roses s\u00e8ches, de riz, de sourcils fronc\u00e9s, les yeux des femmes observent sans regarder, voient tout, celle-ci se plisse sur le large si\u00e8ge moelleux, ses gestes ronds pr\u00e9sagent un corps doux, elle abaisse son dossier, ajuste le tissus sur son front, murmure \u00e0 l\u2019\u00e9poux quelques paroles atones, caresse d\u2019un clignement sec l\u2019homme blanc \u00e0 sa droite, entend peut-\u00eatre le ronron du moteur d\u00e9poser sous ses yeux bleus une nappe musicale \u00e0 pente mineure alors que le ciel pourpre attrape enfin le violet de la nuit et que le v\u00e9hicule entame sa course rocailleuse vers Ispahan, les paupi\u00e8res se ferment sous les tissus serr\u00e9s, personne ne regarde le film sur le petit \u00e9cran pendu, une femme aux yeux brillants y trouve le temps de pleurer puis la nuit tamise l\u2019habitacle, \u00e9teint les voix, referme les sacs, elle est lourde lorsque l\u2019engin se gare en zone obscure o\u00f9 quelques baraques semblent attendre, le ciel montre ses \u00e9toiles en silence, soudain les hurlements de chiens et de justiciers \u00e0 kalachnikovs percent l\u2019autocar, vident les regards de ses passagers qui sortent rigides rang\u00e9s par sexe, paquets d\u2019hommes fondant dans le noir, femmes drap\u00e9es rejoignant une file insens\u00e9e o\u00f9 la jeune \u00e9trang\u00e8re pr\u00eate \u00e0 mourir les suit, cherche en vain des regards apaisants jusqu\u2019au face \u00e0 face avec la longue militaire qui feuillette son passeport en riant avant d\u2019enfiler un gant destin\u00e9 \u00e0 celles qui n\u2019osent pas pleurer en rejoignant l\u2019attente infinie des hommes et de l\u2019autocar flair\u00e9s au loin de fond en comble, puis les chairs bouscul\u00e9es des deux sexes s\u2019y retrouvent, \u00e9treintes immobiles bouches s\u00e8ches qui ne sentent pas l\u2019engin se remettre \u00e0 rouler tout droit vers l\u2019invraisemblable beaut\u00e9 de l\u2019aube sur le d\u00e9sert blanc.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Un drap bleu ciel<\/strong><br>Tu te souviendras de la mosqu\u00e9e d\u2019Ispahan, du drap bleu dont je dois m\u2019envelopper jusqu\u2019aux pieds pour entrer. Nous commen\u00e7ons \u00e0 peine \u00e0 trouver notre respiration dans l\u2019articulation de ce monde \u2014 se cacher pour voir.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Un h\u00f4tel<\/strong><br>Tu dors dans la chambre sovi\u00e9tique, le muezzin \u00e9paissit l\u2019air du matin. La fin est proche. Je voudrais \u00e9crire quelque chose qui ne tourne pas autour du noeud d\u2019yeux qui m\u2019enserre, qui s\u2019interpose et gagne \u00e0 chaque fois. Je voudrais sortir et fumer sans qu\u2019on me regarde. Je voudrais qu\u2019on m\u2019oublie. Le g\u00e9rant derri\u00e8re son guichet rouge me souhaite le bonjour avec un mot farsi qui dit&nbsp; \u2014 \u00ab&nbsp;en esp\u00e9rant que la nuit ne fut pas trop mauvaise&nbsp;\u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"752\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Ispahan13touriste-1024x752.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-116312\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Ispahan13touriste-1024x752.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Ispahan13touriste-420x309.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Ispahan13touriste-768x564.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Ispahan13touriste-1536x1128.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Ispahan13touriste-2048x1505.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Lisa Diez, Ispahan, 2010<\/figcaption><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est une tour ronde. 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