{"id":116581,"date":"2023-02-26T17:32:25","date_gmt":"2023-02-26T16:32:25","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=116581"},"modified":"2023-03-01T09:16:32","modified_gmt":"2023-03-01T08:16:32","slug":"le-double-voyage-06-voyage-sans-raison","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/le-double-voyage-06-voyage-sans-raison\/","title":{"rendered":"#voyages #06 | Voyage sans raison"},"content":{"rendered":"<p>Pourquoi voyages-tu ? Toujours cette question, cette insistance d&rsquo;une justification, Souvent le silence s&rsquo;installe, une g\u00eane, souvent alors on raconte &#8211; les lieux, les monuments, les gens, quand on les croise &#8211; La distance, on l&rsquo;estompe \u00e0 la gomme des mots et des chromos.  Et puis, il faut taire cette culpabilit\u00e9, celle de l&rsquo;apatride qui laisse tout le monde, son monde, se d\u00e9patouiller sans lui.<\/p>\n<p>Au fond de lui, X voudrait se taire, quand X voyage, il ne sait pas. C&rsquo;est ce qu&rsquo;il aime, les questions sans les r\u00e9ponses et pourtant dans l&rsquo;attente d&rsquo;\u00eatre un jour combl\u00e9es, mais quand ? Il est projet\u00e9, il se retrouve un matin au soleil levant sur une place, un nimbe de fra\u00eecheur autour de lui. Il essaie, mais tout est encore trop vague, de prendre les mesures de ce qui est chang\u00e9. Il s&rsquo;assied alors sur un banc. Fais le point, devient ce point, s&rsquo;observe en plong\u00e9e. Il se l\u00e8ve alors et, mu par un aimant, actionn\u00e9 d&rsquo;un endroit que personne ne voit, il est promen\u00e9 au hasard de ses impulsions, un laurier-rose, une incurvation inattendue de la chauss\u00e9e, des graffitis, un coin ombrag\u00e9.<\/p>\n<p>Puis, quand l&rsquo;agitation de la journ\u00e9e d\u00e9cro\u00eet, quand la lumi\u00e8re d\u00e9cline, il imagine, oui, \u00e0 ce moment-l\u00e0, il se dit que le voyageur, lui ou un autre, n&rsquo;importe qui en v\u00e9rit\u00e9, est un d\u00e9tonateur, une explosion \u00e0 venir qui ne se conna\u00eet pas&#8230; pas encore. Il se dit que tout voyageur envisage sa fin, que chaque voyage est la qu\u00eate de cet impact. Le choc en recherche de percuteur. Nous voici lanc\u00e9 \u00e0 grande vitesse, gentiment remis\u00e9s<\/p>\n<p>dans un \u00e9tui, dans les airs, sur la route et par voie de mer. C&rsquo;est \u00e9trange de se repr\u00e9senter cela, se dit-il, de penser que finalement l&rsquo;intention nous \u00e9chappe, c&rsquo;est quelqu&rsquo;un, quelqu&rsquo;un d&rsquo;autre qui a tir\u00e9 le coup, est-ce qu&rsquo;au moins c&rsquo;est nous qui l&rsquo;avons dirig\u00e9, d\u00e9cisionnaire de la destination ?<br \/>\nEt ce pas, suivi de tant d&rsquo;autres qui les a compt\u00e9 ? Et puis, toujours enivr\u00e9 de ses pens\u00e9es, vient le temps de la contemplation, les raisons en pause, il se laisse mariner dans la sensation, il est le voyage, sans devant et sans derri\u00e8re, un doux bruissement de questions et d&rsquo;\u00e9blouissements.<\/p>\n<p>Et de tout cela, il a du mal \u00e0 s&rsquo;en expliquer, les gens qui voyagent sont nombreux, les voyageurs si peu.<\/p>\n<p>Pour voyager, il faut faire un pas de c\u00f4t\u00e9, \u00eatre en d\u00e9calage, juste un peu, de soi-m\u00eame. C&rsquo;est pour \u00e7a pense-t-il qu&rsquo;ils sont peu. Peut-\u00eatre arrivera-t-il un jour o\u00f9 il n&rsquo;en restera plus, \u00e9teint d&rsquo;eux-m\u00eame, faute de nourriture, d&rsquo;oxyg\u00e8ne \u00e0 consommer. \u00c7a ne le tracasse pas particuli\u00e8rement, pour l&rsquo;instant, il se contente des voyageurs de passage, complices d&rsquo;occasion, des originaux, des enfants&#8230; Il les devine, jamais ses yeux dans leurs yeux, mais accrochant les train\u00e9es de leurs regards, ramenant \u00e0 lui leur \u00e9cume.<\/p>\n<p>Pourquoi tu voyages toi ? L\u2019interpela une voix&#8230; tandis qu&rsquo;il marchait dans la rue. Surpris, il marqua un temps d&rsquo;arr\u00eat, leva la t\u00eate pour v\u00e9rifier qu&rsquo;il \u00e9tait bien le destinataire de ces paroles. Une petite fille \u00e9tait assise, seule, non loin de l\u00e0 sur un banc, l\u00e9g\u00e8rement, en retrait, au d\u00e9but d&rsquo;une all\u00e9e bord\u00e9e de fr\u00eane. Elle avait lanc\u00e9 \u00e0 ses pieds, non loin d&rsquo;elle, des graines si bien que pigeons et moineaux se les disputaient, sans m\u00e9nagement, sous les rires, les encouragements, les admonestations enfantines. Ces mots, il les avait entendu tant de fois. Selon son humeur, cela l&rsquo;avait laiss\u00e9 exasp\u00e9r\u00e9, irritable, ou d\u00e9prim\u00e9 &#8211; pourquoi fallait-il toujours tout justifier ? Une maladie de l&rsquo;\u00e9poque, un prurit interrogateur. Pourtant, ces mots entendus tant de fois, sonnaient tout diff\u00e9rent, leur musique, il ne l&rsquo;avait jamais ressentie. Cela lui paru une \u00e9vidence, il s&rsquo;assit \u00e0 son tour et, d\u00e9j\u00e0, dans la lumi\u00e8re filtr\u00e9e et diffract\u00e9e par le feuillage, un kal\u00e9idoscope d&rsquo;images, de sons, d&rsquo;odeurs lui voilait le regard. Un v\u00e9lo arrivait qui \u00e9parpilla le regroupement dans un explosion d&rsquo;ailes et de blancheur. Il n&rsquo;y avait plus rien, quelques graines que la troupe vorace, avare et querelleuse n&rsquo;avait pu emporter ou dans le chambard du d\u00e9part avait du se r\u00e9soudre \u00e0 rel\u00e2cher.<br \/>\nEt puis flottant devant lui, comme une brume, cette nuit \u00e9touffante, l&rsquo;oc\u00e9an tout pr\u00e8s, avait du se retirer, tr\u00e8s loin, avec sa fra\u00eecheur. Par vague, la touffeur l&rsquo;assaillait de partout, chaque objet, chaque mur, le ventilateur accroch\u00e9 au plafond lui retournait un souffle br\u00fblant, cela battait en lui, sur sa peau, sous sa peau et dehors un mart\u00e8lement continu l&rsquo;accompagnerait jusque tard dans la nuit. L&rsquo;odeur de sa sueur refluait et des mains lui tendaient suppliantes des m\u00e9daillons de la vierge, dont on fixait attentivement les d\u00e9tails pour ne pas avoir \u00e0 lever ses yeux et \u00e0 croiser les yeux de ces mains, au pied de la cath\u00e9drale. La guimauve rococo de Sa\u00f5 Francisco, si pr\u00e8s, si loin. Ces mains, d&rsquo;autres mains, avides, avaient arrach\u00e9 de force les ors de l\u00e0-bas pour la splendeur des si\u00e8cles de gloire oubli\u00e9s. Et puis les cris des bravades de ces gar\u00e7ons torses nus, excitation et peur en regard, avant le saut du pont Maria Pia, son c\u0153ur battait la chamade \u00e0 l&rsquo;unisson des autres c\u0153urs, rien qu&rsquo;\u00e0 les voir petits pique-b\u0153ufs sur le dos arrondi de la carcasse de m\u00e9tal, un instant avant la chute. Et puis, le temps s&rsquo;arr\u00eatait suspendu quelques secondes en l&rsquo;air et dans une gerbe d&rsquo;\u00e9claboussures et d&rsquo;exclamations repartait oublieux. Il les laissait et cela continuait sans fin jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;obscurit\u00e9, hors de sa vue et encore vibrant en lui. La faim s&rsquo;\u00e9veillait et il entrait alors dans un de des restaurants ouvriers qui bordaient le fleuve, empli de larges tables rustiques, d&rsquo;\u00e9clats de voix, du tintement des verres et des couverts et de l&rsquo;odeur dou\u00e7\u00e2tre et acide des tripes en cuisson.<\/p>\n<p>Devant lui le fourmillement d&rsquo;ailes de bec et de pattes s&rsquo;\u00e9tait reform\u00e9 \u00e0 la faveur d&rsquo;une accalmie et d&rsquo;une nouvelle poign\u00e9e de pitance. La fillette avait repris son jeu s&rsquo;amusant \u00e0 trouver un nom aux oiseaux et les bombardant d.exclamations et de questions : et toi, tu voyages o\u00f9 ?<\/p>\n<p>X se leva avec pr\u00e9caution et confiant l&rsquo;\u00e9cho de ses derni\u00e8res visions \u00e0 ses compagnons de voyage marcha sans se retourner.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pourquoi voyages-tu ? 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