{"id":116604,"date":"2023-02-27T11:14:15","date_gmt":"2023-02-27T10:14:15","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=116604"},"modified":"2023-03-01T09:15:49","modified_gmt":"2023-03-01T08:15:49","slug":"au-devant-du-petit-soir-voyage-voyage-6-le-double-voyage","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/au-devant-du-petit-soir-voyage-voyage-6-le-double-voyage\/","title":{"rendered":"#voyages #06 |\u00a0Au-devant du petit soir, voyage, voyage&#8230;"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Je suis devant vous, les voyageurs\u2026 Je dois vous parler de voyage mais c\u2019est vous, les voyageurs au p\u00e9ril de leur vie&nbsp;! Je vais quand m\u00eame tenter de vous montrer ma monnaie d\u2019\u00e9change, voir si \u00e7a peut vous int\u00e9resser, voir si vous savez au moins faire semblant de vous int\u00e9resser, ce qui peut \u00eatre utile ici&#8230; Alors, voyons, voyons un peu ce que j\u2019ai dans ma m\u00e9moire\u2026 Bon, il faut que je me mette \u00e0 un endroit du foyer o\u00f9 on puisse m\u2019\u00e9taler un peu. Je suis pr\u00eat \u00e0 me servir de vos langues mais vous n\u2019allez pas vouloir. Il vous faut faire semblant de vous int\u00e9grer, je comprends\u2026 Remarquez, j\u2019ai fait \u00e7a moi aussi, parler une langue officielle, ni la mienne ni celle du c\u0153ur des gens dont je cherchais l\u2019accueil\u2026<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Good evening Sir, good evening Madam. We are French people travelling by bicycle through your country. And we\u2019d like for the night to find a place to put our tents\u2026 Le discours commence \u00e0 se roder. On pourrait peut-\u00eatre l\u2019am\u00e9liorer encore. Your country&nbsp;? Pourquoi ne pas qualifier en&nbsp;: Your beautiful country&nbsp;? Your wonderful country&nbsp;? Sauf qu\u2019on en a les mollets durs \u00e0 cette heure, de ce pays aux petites c\u00f4tes d\u2019apr\u00e8s l\u2019averse qui t\u2019a si bien refroidi\u2026 C\u2019est pas au moment o\u00f9 on est en train de chercher la halte qu\u2019on le trouve le plus beau, le pays. Et encore ce soir, \u00e7a a l\u2019air d\u2019aller. On va \u00eatre dans nos tentes, on va se tenir dans nos tentes, sans trop de tendresse mais fid\u00e8lement, fid\u00e8lement. Je pourrais m\u00eame faire un clin d\u2019\u0153il aux enfants du pays dont j\u2019ai r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 les mots. Et envisager de m\u2019esquiver un peu demain de la bande des six, p\u00e9daler un peu plus et donc un peu plus vite pour les rattraper ensuite et aller saluer la tour de Yeats\u2026 Mais pour le moment, c\u2019est la halte, il faut se concentrer dessus. Le grand barbu a \u00e9t\u00e9 sympa, il a souri et d\u00e9sign\u00e9 un pr\u00e9 de la main. On a int\u00e9r\u00eat \u00e0 pas trop lui ab\u00eemer son herbe, serrer au maximum les tentes, tout en laissant la marge d\u2019intimit\u00e9 \u00e0 celle des amoureux. Et puis chercher le ruisseau o\u00f9 on pourra laver la vaisselle du soir et du d\u00e9jeuner de demain. Heureusement qu\u2019on avait fait des courses sur la route. On est vraiment loin de tout ici\u2026<\/p>\n\n\n\n<p><em>Eh oui, j\u2019ai voyag\u00e9 \u00e0 bicyclette, m\u00eame l\u00e0 o\u00f9 les couleur-de-peau-comme-la-mienne circulent en quatre-quatre&nbsp;! Pourtant, je le reconnais, moi, quand il s\u2019est agi d\u2019avion, je n\u2019ai jamais eu \u00e0 me caler dans la niche du train d\u2019atterrissage. J\u2019ai quand m\u00eame connu des carlingues vibrantes mais bon, le plaisir de l\u2019\u00e9tape a toujours d\u00e9pass\u00e9 les p\u00e9rip\u00e9ties du trajet. Pas comme pour vous sans doute\u2026<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Arkhangelsk, voyage subarctique promis. Arkhangelsk, un avion \u00e0 h\u00e9lice. Arkhangelsk, de la t\u00f4le qui vibre. Arkhangelsk, du froid qui fait craquer, \u00e0 certaines saisons. Arkhangelsk, les trottoirs \u00e9clat\u00e9s. Arkhangelsk, les couloirs qu\u2019on n\u2019entretient plus. Arkhangelsk, les fa\u00e7ades dont on se moque gentiment puisque tout se passe derri\u00e8re. Arkhangelsk, \u00e0 cette saison-l\u00e0, jusqu\u2019\u00e0 plus de minuit l\u2019immense et lumineux estuaire de la Dvina. Arkhangelsk et, sur les bords de la Mer blanche, le d\u00e9licat travail du bois clair pour en faire l\u2019oiseau du bonheur. Arkhangelsk, Ptitsa stchastia.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Alors comme \u00e7a, votre foyer s\u2019appelle Les cailloux de l\u2019espoir&nbsp;? Ah oui, les caillots, ce serait peut-\u00eatre mieux. L\u2019arriv\u00e9e vraiment en gal\u00e8re, je n\u2019ai connu qu\u2019une fois. J\u2019ai \u00e9chou\u00e9 aux Volontaires du progr\u00e8s. On aurait pu appeler \u00e7a le vol enterr\u00e9 du compt\u00e9\u2026<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Au moment o\u00f9 le train d\u00e9raille, nous sommes encore dans l\u2019enthousiasme de la d\u00e9couverte. Il y a eu les parfums de l\u2019Afrique, forts et musqu\u00e9s, d\u00e8s l\u2019a\u00e9roport de Bamako. Il y a depuis, bien s\u00fbr, la pr\u00e9sence permanente de la chaleur, l\u2019impossibilit\u00e9 de trouver encore les v\u00eatements qui s\u2019y adaptent. Dans le train, ce sont les conversations. Elles bruissent de langues nouvelles, quelle exploration promise&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis le train d\u00e9raille. Nous sommes deux \u00e0 craindre de boire de l\u2019eau pas assez propre. Alors nous ne buvons plus. Le soleil, lui, continue de chauffer. Le copain r\u00e9siste mieux. La faiblesse me prend. Heureusement qu\u2019il y a un taxi-brousse disponible vingt-quatre plus tard. Pendant le trajet cahoteux vers Tambacounda, le copain me fait parler de ce que j\u2019aime. Je reste ainsi anim\u00e9 \u00e0 partir de ce que j\u2019ai laiss\u00e9 en Europe. A Tambacounda, Arona est l\u00e0 avec sa mobylette. La jeune femme m\u00e9decin fran\u00e7aise de la case des Volontaires du progr\u00e8s a l\u2019id\u00e9e du rapatriement sanitaire mais Arona insiste et je lui fais confiance. Le copain part de son c\u00f4t\u00e9 vers Koar avec Baganda et je m\u2019accroche comme je peux \u00e0 l\u2019arri\u00e8re de la mobylette d\u2019Arona pour aller \u00e0 Sabi. Vingt-cinq kilom\u00e8tres, tout un monde \u00e0 d\u00e9couvrir. Dans l\u2019\u00e9tat d\u2019un b\u00e9b\u00e9. La langue nouvelle va ainsi pouvoir poser en moi ses jalons. A tout jamais.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Kili<\/em><em>\u014b<\/em><em>.<\/em> Je vois une main ouverte dont le petit doigt se replie. Une fa\u00e7on nouvelle de compter.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Wuro.<\/em> Le premier matin, on m\u2019a fait me lever et la calebasse fumante est apport\u00e9e. Il y a l\u00e0 de la bouillie de mil tr\u00e8s chaude, du lait caill\u00e9, du sucre. C\u2019est le petit d\u00e9jeuner. <em>Wuro<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Kalama.<\/em> \u00c7a, c\u2019est l\u2019instrument dont on se sert pour boire la bouillie. On me le r\u00e9p\u00e8te gentiment au bout de deux ou trois jours, quand je suis en \u00e9tat de la soulever pour m\u2019alimenter tout seul. Une coloquinte coup\u00e9e en deux et \u00e9vid\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Tanante<\/em>. Il y a d\u2019autres mots autour mais celui-l\u00e0 revient souvent. Les gens me le disent, il faut que je le r\u00e9p\u00e8te. Je d\u00e9couvre que ce jeu de r\u00e9p\u00e9titions crois\u00e9es et agr\u00e9ment\u00e9es est la fa\u00e7on de se saluer ici.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Bu\u014b.<\/em> C\u2019est le lieu de repli qu\u2019on m\u2019assigne parfois quand je parais encore trop fatigu\u00e9. Une case carr\u00e9e aux murs en ciment gris.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Sooto. <\/em>On y va pour la douche ou pour les besoins. Au fond d\u2019un corridor de<em> kinrinti\u014b<\/em>, de nattes dress\u00e9es en cl\u00f4ture, il<em> <\/em>y a un trou creus\u00e9 dans le sol et de vieilles boites de conserve qu\u2019il vaut mieux remplir d\u2019eau avant, si l\u2019on y va pour les besoins.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Dimbaya. <\/em>La famille. Je l\u2019ai compris par agr\u00e9gation progressive d\u2019une m\u00e8re <em>Na<\/em>, d\u2019un p\u00e8re <em>Baba<\/em>, de grands fr\u00e8res dont Arona et Ousmane <em>kotokee, <\/em>de petits fr\u00e8res dont Boke et Bakou<em> dookee,<\/em> de petites s\u0153urs dont Ma\u00efse et Fatou<em> doomusoo.<\/em> Les grandes s\u0153urs, Diawaro et Ny\u00e9ny\u00e9, sont mari\u00e9es ailleurs, \u00e0 d\u00e9couvrir plus tard. Les autres, pour le moment, m\u2019entourent. Ma seconde famille depuis ma naissance.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Baabudu.<\/em> C\u2019est d\u00e9sormais mon nom. Mon nom ici.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Kononto.<\/em> Une main a ses doigts enti\u00e8rement repli\u00e9s. L\u2019autre n\u2019a que le pouce tendu. Tout va bien. Neuf. J\u2019ai retrouv\u00e9 mes forces. Cela fait neuf jours que je suis n\u00e9. Pour la seconde fois.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Ah oui, je ne vous ai pas dit\u2026 On m\u2019a dit de venir ici parce que je suis conteur, sp\u00e9cialis\u00e9 en th\u00e9matique du voyage. Du coup, je pr\u00e9f\u00e8re dire, et c\u2019est particuli\u00e8rement vrai ce soir, que je suis compteur kilom\u00e9trique.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Codicille&nbsp;: \u00e9crit entre la m\u00e9moire du voyage -mise \u00e0 l\u2019\u0153uvre \u00e0 l\u2019occasion des premiers textes \u00e9crits pour l\u2019atelier LeDoubleVoyage#- et l\u2019anticipation des voyages \u00e0 raconter&nbsp;: la pr\u00e9paration d\u2019un moment \u00e0 venir, le 17 mars, une soir\u00e9e de contes dans un foyer d\u2019accueil de migrant\u00b7e\u00b7s<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je suis devant vous, les voyageurs\u2026 Je dois vous parler de voyage mais c\u2019est vous, les voyageurs au p\u00e9ril de leur vie&nbsp;! 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