{"id":116605,"date":"2023-02-27T11:24:37","date_gmt":"2023-02-27T10:24:37","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=116605"},"modified":"2023-03-01T09:15:23","modified_gmt":"2023-03-01T08:15:23","slug":"116605-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/116605-2\/","title":{"rendered":"#voyages #03 | l&rsquo;impossible retour"},"content":{"rendered":"\n<p>..et toujours ils me versaient \u00e0 boire, les yeux band\u00e9s, \u00e0 deviner les c\u00e9pages, les ch\u00e2teaux, moi qui me vantais de venir du pays des raisins, je ne savais rien car les vignes de Montmartre c\u2019\u00e9tait piquette et je ne savais pas les noms, je balbutiais de vagues r\u00e9ponses, ma langue encombr\u00e9e par les r\u00e8gles du parfait pr\u00e9sent se mettait \u00e0 se d\u00e9lier, \u00e0 chanter, plus confiante \u00e0 chaque verre. &#8230;et les visages tournaient de plus en plus vite, j\u2019y mettais beaucoup de c\u0153ur \u00e0 les faire rire, \u00e0 raconter des histoires extraordinaires qui \u00e9taient arriv\u00e9es \u00e0 mes fr\u00e8res et s\u0153urs mais qui finissaient par devenir miennes. Et jamais on ne mangeait vraiment, les frigidaires s\u2019ouvraient sur des bi\u00e8res et des pots de marmite, dans les placards du pain carr\u00e9 tout blanc, des chips et des boite de haricots. Avec docilit\u00e9 je me rappelais qu\u2019\u00e0 Rome on faisait comme les romains. Je refoulais toutes mes questions, il fallait juste pouvoir revenir des f\u00eates et rentrer dormir un peu.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2026Il fallait servir des caf\u00e9s mousseux, des cappuccinos soyeux, et je ne savais pas faire ronfler la machine \u00e0 caf\u00e9, la mousse me sautait au visage et le caf\u00e9 restait au lait, les clients s\u2019impatientaient, les cuisiniers me pin\u00e7aient, le manager soupirait en retenant chaque caf\u00e9 sur mon salaire, et jamais \u00e0 ce rythme, je ne pouvais r\u00e9unir l\u2019argent pour revenir, j\u2019oubliais ma langue, je r\u00eavais \u00e0 gauche.<\/p>\n\n\n\n<p>Il fallait pointer chaque semaine. Les emplois noirs \u00e9taient nombreux et sans pourboire. Il fallait sonner aux portes, faire remplir les questionnaires, recenser la population. Les habitants \u00e9taient absents, ils se cachaient pour ne pas \u00eatre sur les listes, ils \u00e9piaient derri\u00e8res les rideaux. Il fallait sonner longtemps, longtemps et se mettre bien dans l\u2019\u0153il du judas pour rassurer, expliquer que ce n\u2019\u00e9tait pas la redevance, que je ne venais pas pour les imp\u00f4ts, ni pour vendre des bibles, alors quelques portes s\u2019ouvraient, des vieilles dames en robe de chambre en pilous et chaussons m\u2019invitaient \u00e0 prendre un caf\u00e9. Mes mains se r\u00e9chauffaient contre les parois de la tasse, et je ne voulais plus quitter la table de leur cuisine pour retrouver le vent froid et humide, j\u2019avais pris une mauvaise toux qui me secouait par quinte, elles me regardaient brusquement inqui\u00e8tes, me poussaient vers le corridor, ne voulaient plus me parler du tout, je devenais importune, ind\u00e9sirable, \u00e9trang\u00e8re, contagieuse, je repartais avec mes questionnaires que je finissais par remplir en fin de matin\u00e9e pour h\u00e2ter le retour.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8230; Les habitants avaient effac\u00e9 mes dipl\u00f4mes, mon identit\u00e9, on ne me croyait pas quand je voulais me pr\u00e9senter \u00e0 des emplois sup\u00e9rieurs, on ricanait devant tout ce temps perdu derri\u00e8re les comptoirs ou les trottoirs. On ne peut pas revenir l\u00e0 o\u00f9 l\u2019on a \u00e9t\u00e9, ils avaient tout effac\u00e9. Cela faisait des mois que je n\u2019avais pas quitter la grande ville, ils me demandaient de promener leurs chiens, des chiens de porcelaine, minuscules, blancs \u00e0 pompon, des chiens \u00e0 houppette, aussi gracieux que des mules, aussi capricieux que des folies . On me demandait de leur parler fran\u00e7ais, de leur chanter des romances. Ils me mordaient d\u00e8s qu\u2019ils le pouvaient, ils emm\u00ealaient leurs laisses, ils tournaient autour de moi, ils me ligotaient, en aboyant en me mordillant. Il fallait savoir leur gratter l\u2019\u00e9chine pour les ramener jusqu\u2019\u00e0 chez leurs ma\u00eetresses.<\/p>\n\n\n\n<p>&amp;<\/p>\n\n\n\n<p>&#8230;et toujours je voulais sortir pour les rencontrer mais ils se d\u00e9robaient, les rues \u00e9taient d\u00e9sertes mais derri\u00e8re moi , \u00e0 quelque m\u00e8tre, j\u2019entendais les premier pas, puis un autre frapp\u00e9, puis trois, ils se tenaient la main, et d\u2019autres sortaient des maison, une classe enti\u00e8re derri\u00e8re, une classe indisciplin\u00e9e, c\u2019\u00e9tait un concert de claquettes, \u00e7a sifflait, \u00e7a se pressait de plus en plus nombreux, de plus en plus mena\u00e7ant, alors je ne pouvais que retourner \u00e0 la maison pour les fuir, ou aller vite me baigner au large car ils ne savaient pas nager.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8230;et toujours je restais enferm\u00e9e dans la maison. Il fallait plus se poser de questions,  plus penser au grand voyage, au trajet parcouru pour se retrouver enferm\u00e9e. \u00c0 attendre qu\u2019ils rentrent du travail. Les souris se promenaient tranquillement depuis qu\u2019ils avaient manger le chat. Les habitants avaient tr\u00e8s faim, la farine de sarrasin n\u2019arrivait plus, les bateaux \u00e9taient immobilis\u00e9s \u00e0 quai, immobilis\u00e9s depuis le d\u00e9but des hostilit\u00e9s. Les habitants s\u2019impatientaient. C\u2019\u00e9tait un peuple guerrier qui v\u00e9n\u00e9rait les hommes forts, les chefs. Ils nous regardaient diff\u00e9remment depuis le d\u00e9but du conflit. Chaque jour des groupes partaient du village pour descendre jusqu\u2019\u00e0 la ville pour se faire engager comme mercenaires<\/p>\n\n\n\n<p>Avions nous commis un impair&nbsp;? Avions nous fouler une r\u00e8gle ancestrale qui ne nous avait pas \u00e9t\u00e9 expliqu\u00e9e&nbsp;? Une poutre ma\u00eetresse, invisible mais indiscutable quelques soient les r\u00e8gles de l\u2019hospitalit\u00e9&nbsp;? Les habitants avaient convoqu\u00e9s le chef du village qui en avait parl\u00e9 \u00e0 ses cousins qui vivaient bien loin sur une \u00eele \u00e0 l\u2019est du continent. On alimentait les conversations. Les habitants aimaient la discussion, la contradiction, les protocoles, les proc\u00e9dures, les histoires. Les habitants nous \u00e9vitaient quand nous sortions et maintenant quand la nuit tombait, nous \u00e9piaient. On devinaient des visages, des mains coll\u00e9s contre la vitre, nous tirions les rideaux.<\/p>\n\n\n\n<p>Il fallait ne pas renoncer \u00e0 se faire accepter et enlever le mauvais \u0153il qui \u00e9tait sans doute tomb\u00e9 sur l\u2019un d\u2019entre nous. On se regardait suspicieux assis autour de la table, il faudrait peut \u00eatre tirer \u00e0 la courte paille pour conna\u00eetre celui qui allait \u00eatre sacrifi\u00e9, le plus petit tremblait pensant au petit navire, la fille ne s\u2019appelait pas Iphig\u00e9nie, les parents se sentaient coupables. On avait d\u00e9cid\u00e9 de s\u2019en remette au poulet comme la tradition le voulait. Prendre un poulet, le couvrir de tous nos malheurs et le lancer dans la vall\u00e9e des poulets laveurs de mauvais sort.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>..et toujours ils me versaient \u00e0 boire, les yeux band\u00e9s, \u00e0 deviner les c\u00e9pages, les ch\u00e2teaux, moi qui me vantais de venir du pays des raisins, je ne savais rien car les vignes de Montmartre c\u2019\u00e9tait piquette et je ne savais pas les noms, je balbutiais de vagues r\u00e9ponses, ma langue encombr\u00e9e par les r\u00e8gles du parfait pr\u00e9sent se mettait <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/116605-2\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#voyages #03 | l&rsquo;impossible retour<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":169,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[4129,4094],"tags":[],"class_list":["post-116605","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-03_michaux_impossible_retour","category-le_double_voyage-2"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/116605","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/169"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=116605"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/116605\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=116605"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=116605"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=116605"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}