{"id":116648,"date":"2023-02-28T14:47:15","date_gmt":"2023-02-28T13:47:15","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=116648"},"modified":"2023-03-01T09:13:34","modified_gmt":"2023-03-01T08:13:34","slug":"bascules","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/bascules\/","title":{"rendered":"#voyages |\u00a0Bascules"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Halte 1<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Nous ne pouvons pas prolonger votre titre de s\u00e9jour au-del\u00e0 de six mois. La seule solution que vous avez, c\u2019est de passer la fronti\u00e8re, demander au douanier de tamponner votre passeport et revenir nous voir avec le document. Oui, vous pouvez le faire dans la journ\u00e9e. La fronti\u00e8re la plus proche est \u00e0 Cieszyn.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019allais donc prendre le car en fin de matin\u00e9e, rouler deux heures, traverser la fronti\u00e8re dans un sens, puis dans l\u2019autre, attendre le car du retour, rouler deux autres heures de nouveau et rentrer \u00e0 Cracovie le soir. Ce n\u2019\u00e9tait ni plus simple, ni plus compliqu\u00e9 que \u00e7a. C\u2019\u00e9tait absurde et \u00e7a me plaisait ainsi. J\u2019avais du temps et ce p\u00e9riple me permettait non seulement d\u2019envisager de transformer les promesses des premiers mois en engagement mais aussi de devenir pendant une journ\u00e9e le personnage d\u2019un roman slave.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 Cieszyn, la fronti\u00e8re est une rivi\u00e8re. Elle coupe la ville et la d\u00e9double. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, elle s\u2019appelle Cesky Tesyn. Le poste de douane est au milieu d\u2019un pont. Je ne connais pas le nom de la rivi\u00e8re, je ne sais pas d\u2019o\u00f9 elle vient ni o\u00f9 elle va. Elle est grise et n\u2019est pas l\u00e0 pour rire. D\u00e9bit rapide, lit peu profond dont les cailloux affleurent \u00e0 la surface. Il n\u2019est pas question de sauter du pont ni de se promener sur ses rives, embroussaill\u00e9es et endigu\u00e9es de chaque c\u00f4t\u00e9 par de hauts murs de pierre. Personne ne me demande mes papiers. Je suis en R\u00e9publique Tch\u00e8que, dans un lieu dont j\u2019ignore tout et que je ne pourrais m\u00eame pas situer pr\u00e9cis\u00e9ment sur une carte.<\/p>\n\n\n\n<p>Je reprends le bus dans une heure et demie.<\/p>\n\n\n\n<p>Je peux aller tout droit et entrer dans la ville, puis revenir sur mes pas et retrouver la gare par le Pont de l\u2019Amiti\u00e9&nbsp;; ou tourner, longer la rivi\u00e8re et rentrer en Pologne par le Pont de la Libert\u00e9. La halte circonscrit l\u2019espace par sa dur\u00e9e en m\u00eame temps qu\u2019elle le lib\u00e8re de mes pulsions de conqu\u00eate touristique. Trop courte pour une visite, trop longue pour attendre sur un banc de la gare routi\u00e8re, la halte nous livre, la ville et moi, \u00e0 un \u00e9change d\u00e9routant. Alors, comme en r\u00e9ponse \u00e0 ma pens\u00e9e, l\u2019espace pr\u00e9cis\u00e9ment se d\u00e9route. Il s\u2019ouvre et s\u2019all\u00e9gorise, devient histoires et symboles. C\u2019est le temps que je foule maintenant, \u00e9prouvant dans les muscles de mes jambes les ann\u00e9es parcourues et le picotement devant l\u2019inconnu. J\u2019approche de l\u2019endroit o\u00f9 la courbe du pont va s\u2019inverser. Plus je m\u2019en approche, plus je peine \u00e0 distinguer le moment de la bascule. J\u2019aper\u00e7ois le quai, au bout, et plus loin je devine un lacis de ruelles. Tous les choix sont encore possibles, mais chaque pas resserre l\u2019espace et le transforme en une exp\u00e9rience du temps. Comme dans les romans de chevalerie o\u00f9 prendre \u00e0 <em>dextra<\/em> ou \u00e0 <em>sinistra<\/em> est une affaire de destin, je sais que mes pas me d\u00e9finissent. Au bout du pont, vivre le frisson du moment d\u00e9cisif.<\/p>\n\n\n\n<p>Le pont, la rivi\u00e8re, la ville coup\u00e9e en deux, les clochers dont je n\u2019irai pas voir les \u00e9glises\u2026 La g\u00e9ographie vient dramatiser mon exp\u00e9rience. Ici par les hasards de la bureaucratie polonaise et des horaires des transports en commun, sans autre but qu\u2019attendre, je lis le paysage comme l\u2019astrologue les constellations du ciel. Tout est signe et fait sens. Et je me demande&nbsp;: qu\u2019est-ce qui a pr\u00e9exist\u00e9&nbsp;? La fronti\u00e8re ou le pont&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai pris le chemin de l\u2019eau. Je la domine de quelques m\u00e8tres, je suis son cours, elle me double toujours car elle court. Pour elle rien ne se joue ici et aujourd\u2019hui. Ce n\u2019est pas elle qui d\u00e9cide de prendre ancrage dans un pays et une vie dont elle ne savait presque rien un an plus t\u00f4t. De rester l\u00e0, de d\u00e9serrer les liens avec mon enfance, ma famille et mes amis, de d\u00e9tricoter les fils de mon premier costume d\u2019adulte, pour tenter de les piquer dans un nouveau canevas dont la trame est encore invisible.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est temps de repasser le pont. Il y a du monde. Les douaniers contr\u00f4lent les papiers et les sacs&nbsp;: Alccol&nbsp;? Cigarettes&nbsp;? J\u2019attends mon tour et r\u00e9p\u00e8te ma phrase dans ma t\u00eate&nbsp;: <em>Potrzebuje tamponu<\/em>. J\u2019ai besoin d\u2019un tampon. Avec l\u2019accent et la bonne intonation. Je pr\u00e9pare une justification, au cas o\u00f9. Expliquer que j\u2019ai obtenu l\u2019accord de l\u2019universit\u00e9 pour prolonger mes \u00e9tudes \u00e0 Cracovie. Je cherche ma carte d\u2019\u00e9tudiant. On demande \u00e0 un homme de se mettre sur le c\u00f4t\u00e9. Deux policiers l\u2019emm\u00e8nent dans une gu\u00e9rite. J\u2019ai peur. Pour lui et pour moi. Pourquoi toutes ces personnes passent-elles la fronti\u00e8re ici en ce moment&nbsp;? J\u2019essaie de distinguer dans leur d\u00e9marche et leur regard celles qui rentrent chez elles, vont travailler, voir un ami et celles qui font de la contrebande, ont d\u00e9cid\u00e9 de tenter leur chance dans un autre pays. Je me demande aussi comment elles me per\u00e7oivent, quelles histoires elles m\u2019inventent.<\/p>\n\n\n\n<p>Le douanier tourne les pages de mon passeport. Je commence \u00e0 lui expliquer ma situation. Il m\u2019interrompt&nbsp;: un moment, s\u2019il vous pla\u00eet. Il part en direction du poste de douane. Je le vois \u00e9changer avec un coll\u00e8gue. Ils inspectent ma pi\u00e8ce d\u2019identit\u00e9 dans tous les sens, comme on v\u00e9rifie l\u2019authenticit\u00e9 d\u2019un billet de banque. Lorsqu\u2019il revient, je lui demande le tampon. Sans une question ni un regard, il repart dans son bureau, puis me tend le passeport. J\u2019aurais aim\u00e9 lui demander son pr\u00e9nom et lui dire qu\u2019il venait de changer ma vie, mais dans le m\u00eame temps je sais que tout s\u2019est jou\u00e9 avant et continuera de se jouer plus tard. Que moments de bascule, climax et n\u0153uds dramatiques n\u2019existent que pour les histoires.<\/p>\n\n\n\n<p>Les tampons et les fronti\u00e8res sont les \u00e9chos de fronti\u00e8res franchies sans le savoir, de tampons que la vie a frapp\u00e9 silencieusement et discr\u00e8tement sur un coeur insonoris\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Halte 2<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019attends le bus. Czekam na autobus. Je vis et je revis dans l\u2019autre langue. Et l\u2019attente se disloque dans des toutes les valeurs du pr\u00e9sent&nbsp;: j\u2019attends le bus au pr\u00e9sent d\u2019\u00e9nonciation, de narration, d\u2019habitude. Dans la nuit de ce soir, pas encore tomb\u00e9e \u00e0 Lyon, je fais la liste des courses \u00e0 faire quand j\u2019arriverai dans mon quartier&nbsp;: le pain, le jambon et le fromage que je mangerai dans l\u2019appartement de Piotr, avec du th\u00e9, sans savoir si les Polonais d\u00eenent encore ainsi en 2023. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 de moi, un couple discute. J\u2019essaie de les isoler du cadre, de couper le son, et de les d\u00e9placer dans un autre pays. Malgr\u00e9 leurs v\u00eatements semblables \u00e0 ceux de tous les Europ\u00e9ens, ils ne se laissent pas si facilement d\u00e9localiser. Je ne sais pas si c\u2019est dans la largeur de leur front, dans la forme de leurs yeux ou dans mon regard, mais quelque chose r\u00e9siste \u00e0 la mondialisation. Leur bus arrive. Ils s\u2019approchent et je suis curieuse de voir s\u2019ils laisseront descendre les passagers qui s\u2019arr\u00eatent ici avant de monter. Quand je vivais \u00e0 Cracovie, il y a vingt ans, j\u2019avais \u00e9t\u00e9 surprise, d\u2019abord avec une nuance d\u2019amusement puis avec un agacement profond, par cette indiff\u00e9rence ordinaire dans les lieux publiques, l\u2019absence d\u2019\u00e9changes de regards ou de mots de politesse, le pi\u00e9tinement des uns par les autres, m\u00eal\u00e9s \u00e0 des gestes de d\u00e9f\u00e9rence d\u00e9suets et exotiques&nbsp;: la pratique du baise-main ou les signes de croix devant les \u00e9glises. Personne ne descend du bus et je ne peux pas nourrir mon \u00e9tude statistique de l\u2019\u00e9volution des m\u0153urs en Pologne.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019attends le bus \u00e0 l\u2019arr\u00eat Teatr Bagatela. Et cette phrase, j\u2019aurais pu la prononcer, en fran\u00e7ais ou en polonais, hier, avant-hier, ou en 2000, quand je sortais de mes cours, \u00e0 l\u2019institut d\u2019\u00e9tudes europ\u00e9ennes, ulica Garbarska. Je regarde la fa\u00e7ade du th\u00e9\u00e2tre et je fais la liste des salles de spectacle dans lesquelles je suis d\u00e9j\u00e0 all\u00e9e \u00e0 Cracovie. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la rue, il y a l\u2019entr\u00e9e d\u2019un bar \u00e0 cocktails. Le porche n\u2019a pas chang\u00e9, mais le store et les fen\u00eatres oui. Je le sais sans parvenir \u00e0 me souvenir de ceux d\u2019avant. Je me livre au jeu des sept diff\u00e9rences mais le mod\u00e8le m\u2019\u00e9chappe \u00e0 mesure que je le cherche dans ma m\u00e9moire. Je me rappelle qu\u2019ici c\u2019\u00e9tait un pub-restaurant. Les voitures qui passent sont comme des vagues qui recouvrent un dessin sur le sable. Alors je passe la porte et je vais au-del\u00e0 du visible, j\u2019entre avec mes camarades d\u2019universit\u00e9 et mon paquet de Popularne. Le bar s\u2019\u00e9tend sur plusieurs salles en sous-sol. Les escaliers s\u2019ouvrent sur des niveaux interm\u00e9diaires accueillant une ou deux tables. On commande des assiettes kebab et des pintes de Zywiec. Et l\u2019odeur remonte, l\u2019humidit\u00e9 de la cave, la bi\u00e8re et le d\u00e9tergent sur le bois des tables, les effluves sucr\u00e9s et \u00e9pic\u00e9s des fast-food polonais, incomparables.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019attends le bus et je pense au jour o\u00f9 je l\u2019attendrai sans souvenirs. Je rentrerai de mon travail, je serai l\u00e0 avec un coll\u00e8gue ou des amis que je n\u2019ai pas encore rencontr\u00e9s. On discutera. L\u2019un d\u2019eux proposera peut-\u00eatre d\u2019aller boire un cocktail&nbsp;; un autre nous parlera d\u2019une pi\u00e8ce qu\u2019il ne faut pas louper la semaine prochaine au Teatr Bagatela. Je ne me dirai pas, ni en fran\u00e7ais, ni en polonais que j\u2019attends le bus. Je penserai seulement qu\u2019il fait un peu froid pour un mois d\u2019avril.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Halte 1 \u00ab&nbsp;Nous ne pouvons pas prolonger votre titre de s\u00e9jour au-del\u00e0 de six mois. La seule solution que vous avez, c\u2019est de passer la fronti\u00e8re, demander au douanier de tamponner votre passeport et revenir nous voir avec le document. Oui, vous pouvez le faire dans la journ\u00e9e. La fronti\u00e8re la plus proche est \u00e0 Cieszyn.&nbsp;\u00bb J\u2019allais donc prendre le <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/bascules\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#voyages |\u00a0Bascules<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":600,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[4157,4094,1],"tags":[],"class_list":["post-116648","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-04_cortazar","category-le_double_voyage-2","category-atelier"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/116648","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/600"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=116648"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/116648\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=116648"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=116648"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=116648"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}