{"id":116967,"date":"2023-03-06T09:02:23","date_gmt":"2023-03-06T08:02:23","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=116967"},"modified":"2023-03-06T09:02:24","modified_gmt":"2023-03-06T08:02:24","slug":"voyages-07-voyages-de-rien","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/voyages-07-voyages-de-rien\/","title":{"rendered":"#voyages #07 |Voyages de rien"},"content":{"rendered":"<p>L\u2019heure, c\u2019\u00e9tait l\u2019heure qui commandait ce voyage &#8211; comme tout voyage &#8211; c\u2019est \u00e0 dire toute sortie hors du domicile, l\u2019ext\u00e9rieur. La premi\u00e8re voiture, son int\u00e9rieur, le temps en a effac\u00e9 le souvenir pr\u00e9cis, c\u2019\u00e9tait une R12 bleu clair, \u00e0 l\u2019air d\u00e9bonnaire et ce volant en forme d\u2019accord\u00e9on. L\u2019\u00e9t\u00e9, les si\u00e8ges surchauff\u00e9s emmagasinaient toute la chaleur du ciel et marquaient au fer rouge les cuisses d\u00e9nud\u00e9es. Il reste surtout\u2006ces odeurs, m\u00e9lange de Ska\u00ef et de poussi\u00e8res accumul\u00e9es.<br \/>\nAu retour, des provisions \u00e9taient charg\u00e9es dans le coffre, les poireaux fra\u00eechement coup\u00e9s y ajoutait leur puissant parfum qui soulevait le c\u0153ur.<br \/>\nLe voyage n\u2019\u00e9tait pas tr\u00e8s long, un peu plus de trois heures. Il se faisait souvent d\u2019une traite, pas d\u2019arr\u00eat, l\u2019urgence du trajet succ\u00e9dait \u00e0 celle du d\u00e9part. Un horaire pr\u00e9cis \u00e9tait fix\u00e9 \u00e0 l\u2019avance qui se voyait aboli par une n\u00e9cessit\u00e9 sup\u00e9rieure et informul\u00e9e. Il \u00e9tait, sans que l\u2019on puisse savoir pr\u00e9cis\u00e9ment pourquoi, l\u2019Heure qui commandait un chargement imminent et un d\u00e9part cons\u00e9cutif\u2026 La route aussi avait ses exigences : un conditionnement de ses passagers, un horaire choisi avec soin pour permettre de ne pas manquer le repas, d\u00e9jeuner ou d\u00eener, \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e. Aucune musique ne venait perturber le bruit du moteurs, les vibrations de la t\u00f4le. Les int\u00e9rieurs d\u2019aujourd\u2019hui visent \u00e0 gommer toutes\u2006 ces asp\u00e9rit\u00e9s, passage d\u2019un int\u00e9rieur \u00e0 un autre sans discontinuit\u00e9. L\u2019\u00e9poque d\u2019alors aimait ces bruits, les voitures c\u2019\u00e9tait de la m\u00e9canique, de l\u2019huile et du gaz oil dont on aimait l\u2019ent\u00eatante volatilit\u00e9. On se rassurait avec \u00e7a et c\u2019est l\u2019esprit rempli des vrombissements des moteurs V8 des f1 que l\u2019on somnolait vaguement \u00e0 l\u2019arri\u00e8re, l\u2019attention en veille guettant les hasards d\u2019un d\u00e9passement pour sentir la tension monter d\u2019un cran. La man\u0153uvre tenait de la haute strat\u00e9gie, demandait une pr\u00e9paration et un conciliabule parental. Sa r\u00e9ussite se devait de peser tous les param\u00e8tres en jeu dont certains \u00e9chappaient jusqu\u2019\u00e0 l\u2019instant critique. Comme dans une campagne militaire la connaissance pr\u00e9alable du terrain, ses virages et ses reliefs, les chausses-trappes de la chauss\u00e9e et de la signalisation routi\u00e8re donnaient au conducteur un avantage certain dans la r\u00e9ussite de son entreprise. Le danger de l\u2019accident \u00e9tait l\u00e0, quelque part, mais trop abstrait pour faire vraiment peur, la monotonie d\u2019un voyage r\u00e9p\u00e9t\u00e9 si souvent recouvrait tout le reste. Les bords de la route portaient bien les traces de cet ennui m\u00e2tin\u00e9 de naus\u00e9es : les fracas des ch\u00e2ssis rebondissaient sur les fa\u00e7ades, les gaz d\u2019\u00e9chappement semblaient pi\u00e9g\u00e9s dans ces passages \u00e9troits o\u00f9 ils stagnaient et noircissaient le tuffeau des maisons. Tout prenait une teinte uniforme, les jours d\u2019hiver, des nuances de gris qui s\u2019effilochaient et se d\u00e9vidaient jusqu\u2019au bout.<br \/>\nLes sources de distraction \u00e9taient rares et pr\u00e9cieuses, certains points attendus, esp\u00e9r\u00e9s pour briser cette monotonie. La Loire \u00e9tait la pliure de l\u2019aventure, le pivot de tout et tout s\u2019y tenait en \u00e9quilibre , au moins le temps bref de sa travers\u00e9e. L\u2019enfant avait entendu dire que la Loire \u00e9tait au milieu de la France, il s\u2019imaginait cette \u00e9tendue d\u2019eau dont on devinait mal la profondeur comme la pointe d\u2019un de ses jouets de bureau qui tenait en suspend et se balan\u00e7ait dans un mouvement sans fin. Le pont Cessart franchi, il fallait traverser Saumur. J\u2019y suis repass\u00e9 souvent par la suite, mais plus jamais sur cet itin\u00e9raire. Au fil des ans, des d\u00e9viations se sont construites, \u00e9vitant les engorgements de rues des centre-villes.\u2006 \u2006 Au fil des ans, le voyage se faisait plus lointain, les villes plus abstraites, des noms lus sur les panneaux, des souvenirs qui s\u2019effaceraient progressivement et laisseraient une empreinte flottante. \u00c9taient-ils r\u00eav\u00e9s ces mufles des chevaux du Cadre noir entr\u2019aper\u00e7u d\u00e9passant de leur box ? Et le Ch\u00e2teau de Montreuil-Bellay que l\u2019on ne voyait plus, \u00e0 peine le devinait-on de loin au d\u00e9but avant que les haies ne poussent. La route des stops et des feux rouges c\u00e9dait la place \u00e0 celle des ronds-points et des bourgs \u00e9vit\u00e9s. Les r\u00e9clames murales continuaient \u00e0 p\u00e2lir au fil des intemp\u00e9ries, on ne les apercevait plus, pour la plupart, seule la publicit\u00e9 Poulain restait et affichait fi\u00e8rement la promesse d\u2019un r\u00e9confort futur, on \u00e9tait ce jeune animal, quelques secondes en apesanteur sur la point de sauter un obstacle invisible et imagin\u00e9.<br \/>\nMais le voyage c\u2019\u00e9tait d\u2019abord une appr\u00e9hension, un \u00e9tat f\u00e9brile. Le c\u0153ur au bord des l\u00e8vres, il fallait faire vite et \u00e9vacuer la banane ing\u00e9r\u00e9e quelques heures avant &#8211; on ne partait pas le ventre vide -. La t\u00eate lourde et les jambes flageolantes, on se retrouvait sur un bas c\u00f4t\u00e9 parmi les papiers gras \u00e9parpill\u00e9s, fr\u00f4l\u00e9 par le souffle des 38 tonnes. On remontait encore bl\u00eame et sonn\u00e9, un peu mieux mais m\u00e9fiant. On s\u2019occupait alors pour conjurer le retour d\u2019un mal parti mais tapi dans un recoin de la poitrine tout pr\u00eat \u00e0 ressurgir.\u2006 Les yeux suivaient l\u2019app\u00e2t d\u2019un vol d\u2019oies migratrices se fondant dans l\u2019aplat du ciel ou se laissaient prendre dans les filets des lignes \u00e0 haute tension et tirer tout au fond \u00e0 l\u2019horizon, jusqu\u2019\u00e0 suivre la ligne de cr\u00eate du coteau calcaire comme un mirage, l\u00e0-bas. Les noms des communes de transit formaient une litanie qu\u2019on \u00e9grainait \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un chapelet et qui prenaient voyage apr\u00e8s voyage une forme de consistance dont on se faisait un talisman. Tous les \u00e9l\u00e9ments glan\u00e9s, anecdotes racont\u00e9es \u00e0 l\u2019avant, indices ramass\u00e9s d\u2019un regard &#8211; gibier en fuite, baraque \u00e0 frites, silos, ch\u00e2teaux\u2026 &#8211; se m\u00e9langeaient en un r\u00e9cit d\u00e9cousu avec les images du songe-creux tant\u00f4t allong\u00e9 sur la banquette arri\u00e8re tant\u00f4t le front appuy\u00e9 sur la fra\u00eecheur de la vitre. L\u2019\u00e9t\u00e9 les fen\u00eatres \u00e9taient baiss\u00e9es, grandes ouvertes, l\u2019air atti\u00e9di entrait d\u2019un bloc, tourbillonnait dans l\u2019habitacle et repartait suivre sa course emportant avec les lui des r\u00eaves hybrides.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019heure, c\u2019\u00e9tait l\u2019heure qui commandait ce voyage &#8211; comme tout voyage &#8211; c\u2019est \u00e0 dire toute sortie hors du domicile, l\u2019ext\u00e9rieur. 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