{"id":117292,"date":"2023-03-10T10:42:42","date_gmt":"2023-03-10T09:42:42","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=117292"},"modified":"2023-03-13T18:30:29","modified_gmt":"2023-03-13T17:30:29","slug":"albion-double-voyage","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/albion-double-voyage\/","title":{"rendered":"Albion, double voyage"},"content":{"rendered":"\n<p><em>finalement, tout regroup\u00e9<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#ancre-albion\" data-type=\"internal\" data-id=\"#ancre-albion\">nuits d&rsquo;avant<\/a> \u00b7 voyages 1, Golovanov &amp; Simon<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#ancrearriv\u00e9e\">arriv\u00e9es<\/a> \u00b7 voyages 2, Perec, Abeille, Collobert<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#voyages3\" data-type=\"internal\" data-id=\"#voyages3\">l&rsquo;impossible retour<\/a> \u00b7 voyages 3, Michaux<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#voyages4\" data-type=\"internal\" data-id=\"#voyages4\">haltes<\/a> \u00b7 voyages 4, Dunlop &amp; Cort\u00e1zar<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#voyages6\">qui raconte \u00e0 qui<\/a> \u00b7 voyages 6, Calvino<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#voyages7\" data-type=\"internal\" data-id=\"#voyages7\">tout petit voyage<\/a> \u00b7 voyages 7, Bergounioux<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"has-text-align-center wp-block-heading\" id=\"voyages7\">#voyages #07 | \u00e0 la hauteur de son enfance<\/h2>\n\n\n\n<p>\u00c9t\u00e9 tr\u00e8s violent seule nuance apport\u00e9e au tableau. Les rails crissent. Les rats couinent. Peut-\u00eatre que c\u2019est l\u2019inverse. Saveur des nu\u00e9es et fum\u00e9e d&rsquo;une cigarette \u2013 pas la sienne. Se r\u00e9veiller dans la gare voir des lyc\u00e9ennes aux chaussettes tremp\u00e9es et boue s\u00e9ch\u00e9e qui s&rsquo;y m\u00eale. La gare c\u2019\u00e9tait juste ce bout de quai ce pont m\u00e9tallique rouill\u00e9 qui mena\u00e7ait constamment de s\u2019effondrer. La gare capitale est loin ici. Ici c\u2019est image primaire qui s\u2019incruste vite \u00e0 l\u2019\u0153il retour aux bonhommes b\u00e2tons, les tags sur les briques ne sont que des noms bateaux. L&rsquo;humidit\u00e9 sur le revers de la veste. Vouloir l\u2019\u00e9ponger. Marche pas. Chaque mot vient d&rsquo;une langue \u00e9trang\u00e8re, les sens embrum\u00e9s, se faire l\u2019\u00e9tranget\u00e9 pour les gens qui passent. Le corps gel\u00e9, comme les pigeons de la ville. La ville est loin. Ici zone interm\u00e9diaire fin du voyage il faut encore se taper le p\u00e8lerinage du quai. D\u00e9marche titubante du corps. Se l\u00e9cher les cils on en reviendrait \u00e0 la ville amorcer un retour est d\u00e9j\u00e0 chose impossible. L\u2019alcool orne son atmosph\u00e8re, haleine de fauve. Il est t\u00f4t. Trop t\u00f4t, m\u00eame pour les machines. Le distributeur refuse de cracher des chips au vinaigre. Gratter du bout du pied les chewing-gum d\u00e9lav\u00e9s. M\u00eame le rognon de pierre contre la botte devient app\u00e9tissant. Veste peau humide contre dos clavicules nuque tout claque des dents. L\u2019humidit\u00e9 prend les narines l&rsquo;odeur de la pluie lave les quais et le reste. Sensible comme une grosse fleur mouill\u00e9e ne connait pas le nom des fleurs donc seulement grosse fleur. Yeux d\u00e9lav\u00e9s se laver les yeux de ce train qui passe. Le prochain sera le sien. Personne ne descend, tout le monde fout le camp. Sa peau change de parfum. Chaque dimanche quand les citadins vont prendre r\u00f4ti et th\u00e9 chez les beaux-parents, leurs r\u00e9cits s\u2019amorcent de cette fa\u00e7on. Dire non aux mani\u00e8res. Choisir son \u00e9pop\u00e9e. Apr\u00e8s la cuite du samedi, s\u2019engouffre dans le premier train, conna\u00eet toutes les banlieues, tous ces quais qui finissent par se ressembler. S\u2019octroie ce luxe de voyager sans rien d\u2019autre qu\u2019un peu d\u2019herbe dans les poches et ce qui s\u2019emporte de la nuit. Son unique billet. Son p\u00e8lerinage s\u2019effectue sur le quai d\u2019ici, de l\u00e0-bas, parfois, approcher tout pr\u00e8s du sublime sans le savoir. Incertitude, doute. Et l\u2019humidit\u00e9, \u00e9videmment. Mouvement, jamais statique. C\u2019est ce petit voyage qui lui permet de rester \u00e0 la hauteur de son enfance.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"has-text-align-center wp-block-heading\" id=\"voyages6\">#voyages #06 | broderie<\/h2>\n\n\n\n<p><strong><em>broderie de textes r\u00e9alis\u00e9e en \u00e9coutant\/lisant Kae Tempest<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 London, une pension au c\u0153ur d\u2019un parc concentr\u00e9 source de possibles<\/p>\n\n\n\n<p><em>moi je me suis \u00e9croul\u00e9 contre le mur les visages peints \u00e9taient impressionnants de tristesse, il n\u2019y avait plus que les \u00e9cureuils et quelques bouteilles de bi\u00e8re chaude serr\u00e9es dans des mains invisibles et je regardais, et je vous voyais, je vous imaginais peut-\u00eatre, mais je savais, je savais que derri\u00e8re ces fen\u00eatres, ces rideaux tir\u00e9s \u00e0 la h\u00e2te vous \u00e9tiez l\u00e0, toutes proches, l\u2019une h\u00e9sitant sur la paire de chaussettes \u00e0 pr\u00e9parer pour le lendemain, l\u2019autre en se d\u00e9taillant sans tendresse dans le miroir, des gestes sans ampleur qui ne r\u00e9v\u00e9laient pas ce \u00e0 quoi vous pensiez, ne disant rien de vos vies int\u00e9rieures, du fait que vous \u00eates aussi reines, chevalier, sorci\u00e8re, et d\u2019autres \u00eatres<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>les fragments japonais sont les morceaux d\u2019un puzzle qu\u2019il faudra bien reconstruire, et les \u00e9cureuils, et les paons, et le reste, les chiens et le tout petit, et comment s\u2019appelait ce parc, \u00e9tait-ce un parc, c\u2019\u00e9tait un peu tout, peut-\u00eatre y a t-il eu tromperie, peut-\u00eatre jamais les pieds n\u2019ont-ils effleur\u00e9s les chemins de terre, ou \u00e9tait-ce une route, la pluie l\u2019avait amollie, l\u2019\u00e9clat rouge d\u2019un bus qui vient percer la nuit, non, d\u2019abord, pendant qu\u2019il fait encore jour, il y aurait des enfants, les enfants auront toujours besoin d\u2019un mur, d\u2019une pente, de quoi projeter leur balle, les robes trop tranquilles, la poussi\u00e8re soulev\u00e9e, des \u00e9cureuils, des enfants endormis dans les poussettes tout d\u00e9pendra de l\u2019heure, la lumi\u00e8re, savoir qu\u2019on y a \u00e9t\u00e9 n\u2019enl\u00e8ve en rien l\u2019excitation de la route, aucune id\u00e9e de comment s\u2019y rendre, sans nom, sans rien d\u2019autres que des images flous, des impressions qui effritent les certitudes<\/p>\n\n\n\n<p><em>c\u2019est que je croyais y vivre, de toutes mes forces, je m\u2019y \u00e9tais projet\u00e9e, j\u2019avais r\u00e9inventer mon enfance, et les sorties y prenaient une grande part, j\u2019imaginais une nourrice, robe et tablier, cheveux relev\u00e9s, tout le bazar, j\u2019imaginais \u00e7a, parfaitement, je sais aujourd\u2019hui le c\u00f4t\u00e9 absurde de la chose, j\u2019ai d\u00fb faire trois ou quatre sorties avec une tante, une ribambelle de cousins qui criaient, j\u2019ai d\u00fb m\u2019enfermer dans mon joli mensonge, et je sais pertinemment \u2013 mon c\u0153ur se gonfle \u2013 qu\u2019une simple recherche et je retrouverai le nom du fantasme<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Des enfants glissent sur des paquets d\u2019algues. Le train se rapproche. Ce sont des adolescentes aux pieds verts et brillants. Le train leur est parfaitement invisible. Elles sont mouvements, des t\u00e2ches d\u2019encre qui fusent dans l\u2019eau.<\/p>\n\n\n\n<p><em>C\u2019\u00e9tait le jeu pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 de la bande. Notre jeu absolu. C\u2019\u00e9tait Elle qui avait trouv\u00e9 l\u2019id\u00e9e, naturellement. Elle trouvait toujours toutes les id\u00e9es qui nous semblaient incongrues. Contrairement \u00e0 la majorit\u00e9 des gens, elle croyait au langage plus que tout. Elle avait pour habitude de le transformer. Un jeu de plus. Elle disait des choses incroyables, elle nous proposait de partager le soleil, et elle le faisait, d\u2019abord nous nous pr\u00e9cipitions contre elle elle poussait ses mains vers le ciel, avec toute sa force, toute son \u00e9nergie, elle \u00e9cartait les doigts d\u00e9licatement, avec une lenteur qui me fascinait, on avait l\u2019impression qu\u2019elle n\u2019en n\u2019avait jamais fini, et les p\u00e2les rayons du soleil se pliaient \u00e0 l\u2019exercice, ils filaient entre ses doigts et nous, aveugl\u00e9es par intermittence, nous \u00e9tions compl\u00e8tement scotch\u00e9es, parce qu\u2019elle avait r\u00e9ussie, elle avait tenue parole. Le jeu des algues, ce n\u2019\u00e9tait pas pour les froussardes. On s\u2019amusait presque \u00e0 compter les chevilles foul\u00e9es. La puissance de nos pieds entre l\u2019eau et le feu, prise de vitesse, souffles entrecoup\u00e9es, les silhouettes d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9es, rythme, brise, vitesse, vitesse encore, voler.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>(la suite arrive)<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"has-text-align-center wp-block-heading\" id=\"voyages4\">#voyages #04 | Nous attendons les regard\u00e9s<\/h2>\n\n\n\n<h4 class=\"has-text-align-center wp-block-heading\"><strong>Nous attendons le bus<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<p>Nous attendons le bus. Ici. Quelle \u00e9trange fatigue nous assaille, la fatigue des jambes qui jusqu\u2019ici \u00e9taient heureuses, les voil\u00e0 qui tremblent, et les genoux froids craquent \u2013 bruit de biscottes \u2013 lorsque l\u2019on trouve un bout de mur pour reposer l\u2019ensemble. Nous nous \u00e9tonnons de la chaleur. Nous savons o\u00f9 nous allons, nous ne savons pas comment nous y rendre. Notre itin\u00e9raire est trac\u00e9 en nous, incertain, pourtant, nous avons tout, les noms, les chiffres, un peu de temps, de vagues images. Le sens pratique nous manque. Nous nous corrigeons de nous-m\u00eames, nous employons ce terme qui nous va si peu, nous pensons que le r\u00e9el est bien compliqu\u00e9, nous nous arrangeons avec lui. Nous ne faisons pas une pause, c\u2019est le voyage qui r\u00e9clame un temps. Une famille non loin de nous&nbsp;; nous envisageons des liens de parent\u00e9, nous les interrogeons, car leur langue est celle qui nous m\u00e8nera sans doute plus loin, non, nous parlons d\u00e9cid\u00e9ment une langue autre, nous ne nous faisons pas comprendre. La petite gare est anim\u00e9e, puis silencieuse, nous nous attendions \u00e0 cela, tout de suite nous y croyons, \u00e0 ce calme, il nous permet de mieux comprendre. Nous attendons. Un bus, s\u00fbrement. Nous sommes l\u00e0 sans y \u00eatre. Nous regardons la travers\u00e9e des rares passants. Nous avons h\u00e9sit\u00e9, nous ne nous souvenons plus tr\u00e8s bien. Nous sommes fatigu\u00e9es, nos ventres gonfl\u00e9s de ces sandwichs aval\u00e9s comme s\u2019ils \u00e9taient bons. Nous finissons par avoir une complice, dame \u00e2g\u00e9e, presque immobile, nous n\u2019osons presque pas la regarder, nos peurs d\u2019enfant qui ressurgissent. Notre timidit\u00e9 d\u2019adulte \u00e0 lui parler, et pourtant nous finissons par le faire, nous en avons assez de notre langue, de ce que nous nous disons, nous nous connaissons d\u00e9j\u00e0 trop, et peut-\u00eatre pas tant que cela, nous sommes au d\u00e9but du voyage et nous avons peut-\u00eatre peur de ce qui nous attend, encore pleines d\u2019excitation, nous sommes aussi remplies de questions. Et nous \u00e9coutons cette dame nous parler, nous la comprenons, m\u00eame si sa langue est parfois plus dure que nous l\u2019avions cru, nous l\u2019\u00e9coutons comme un livre, et nous ne voyons pas les mots. Bribes. Crainte du bus qui devrait \u00eatre l\u00e0. Commentaires insignifiants. Autrefois. Autrefois, des fermes de cygnes. Nous ne la regardons plus. Nous nous concentrons son ombre. Ce n\u2019est pas vraiment une femme, ce sont plusieurs vies en une seule qui composent l\u2019ombre que nous nous permettons de regarder. Mais tout a chang\u00e9. Les phrases nous traversent. Elles nous donnent l\u2019illusion d\u2019un mouvement quand vraiment, tout est arr\u00eat\u00e9. <\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"has-text-align-center wp-block-heading\"><strong>Les regard\u00e9s<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<p>Il s\u2019est arr\u00eat\u00e9 au moment o\u00f9 il a senti ses genoux faibles, dans une ville \u00e0 laquelle il n\u2019avait pas pris la peine de demander le nom. Apparition bizarre, sa barbe d\u2019ogre et ses cheveux blondis par le pollen. Ce qui le fragmente, doucement, ce qui le rend puzzle, incertain, pr\u00eat \u00e0 voler en \u00e9clats un peu partout, c\u2019\u00e9tait tout ce qui se d\u00e9plie autour de lui. Aussi s\u2019est-il arr\u00eat\u00e9. Sous le lampadaire \u00e9teint depuis plusieurs heures, il s\u2019\u00e9tonne. Il ne sait toujours pas imaginer l\u2019\u00e2ge des gens qui passent. Chaque corps a sa lumi\u00e8re. Il mange son haddock, trop sal\u00e9, trop gras, il ne fait pas attention. Il cherche \u00e0 regarder la lumi\u00e8re. Il n\u2019en n\u2019est pas \u00e9mu. Il s\u2019\u00e9tonne. De ces gens qui semblent avoir pris l\u2019habitude de manger dehors. Il fait pourtant froid. Les visages commencent \u00e0 apparaitre. Une journ\u00e9e enti\u00e8re pour les regarder, il en serait bien capable. Il s\u2019\u00e9tonne. De la fa\u00e7on dont les gens se d\u00e9placent. De ces allures de fourmis. De celles qui sont bless\u00e9es, ce que cela change, d\u2019avoir un membre invalide, pour se d\u00e9placer. Ce que les gens font de leurs mains lui donnent envie de bouger. Pas de suite. Il s\u2019\u00e9tonne, car il regarde les visages maintenant. Il s\u2019\u00e9tonne. De ce visage dont on ne sait rien, sinon qu\u2019il est en sueur, ou bien qu\u2019il pleure. De cet air gothique que r\u00e9v\u00e8le le vendeur de journaux. Entour\u00e9 de couleurs, de mots grossiers, de photos floues et de titres affolants, il tient dans sa minuscule cabine, sa peau noire, ses yeux cern\u00e9s, son kh\u00f4l, ses bagues argents, ses joues creus\u00e9es. Il force un sourire qui r\u00e9v\u00e8le une quasi-absence de dentition, mais dans le peu qu\u2019il lui reste, il enl\u00e8ve un bout de quelque chose. Haut le c\u0153ur. De cet homme qui mange, qui engloutit, sans que personne ne le regarde, lui-m\u00eame ne fait pas attention \u00e0 son fish &amp; chips gras et s\u00fbrement trop sal\u00e9, le vert presque fluo de la pur\u00e9e de pois qui donne \u00e0 sa bouche un \u00e9clat surnaturel. Visage mal assur\u00e9, si peu conscient de lui-m\u00eame. C\u2019est l\u2019heure de la sortie des classes pour le d\u00e9jeuner, il fait beau ici \u2013 tout est relatif \u2013 p\u00e2le soleil, suffisant pour lancer le d\u00e9fil\u00e9 des uniformes bleus, gris, bruns, passent sept enfants, leurs voix suraigu\u00ebs les maintient dans la premi\u00e8re partie de leur vie, celle qui tend \u00e0 se fendiller, \u00e0 se gonfler, \u00e0 souffler des formes dans les pantalons et les chemises. Une personne les yeux riv\u00e9s sur le sol. Autour de son cou un collier d\u2019ambre qui irrite, objet en d\u00e9cal\u00e9, jamais encore ne l\u2019avoir observ\u00e9 sur cou d\u2019adulte, gratter la peau, l\u2019ambre, tout m\u00eal\u00e9, c\u2019est la mati\u00e8re qui s\u2019agace. Quatre filles hilares. Leurs bouches brillent, elles sont sucr\u00e9es du jus de fruits vol\u00e9 dans l\u2019\u00e9picerie, quelques rues plus loin, devant laquelle il est pass\u00e9, c\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 il y a longtemps, la lumi\u00e8re, pourtant, n\u2019a pas chang\u00e9. Un couple, l\u2019une habill\u00e9e avec un costume d\u2019homme, d\u2019\u00e9pais cheveux tombant sur sa poitrine, sur son absence de poitrine, l\u2019autre, nymphe flottant dans une robe trop claire. Un visage de tr\u00e8s pr\u00e8s, l\u2019occasion de voir des t\u00e2ches de fraicheur sur les joues, des ridules joyeuses, la bouche qui parle d\u2019un air important, je dois te le dire avant qu\u2019il ne soit trop tard. Une fille se maquille dans un miroir au cadre form\u00e9 par de petits coquillages. Une autre peigne son roux hors du sommeil, il voit les mauvais r\u00eaves qui s\u2019estompent dans l\u2019air. Un homme s\u2019avance courb\u00e9. Visage gonfl\u00e9, yeux \u00e9tir\u00e9s. L\u2019allure de cerf. Il porte des mules Une cicatrice en forme d\u2019\u00e9toile, ou bien c\u2019est une bague, sur son pouce sale. Cette femme sans \u00e2ge, aux yeux fan\u00e9es, qui convoque en silence le vent. Une impulsion tragique, une jeune fille traverse au mauvais moment, mais son amie la retient, d\u2019une poigne de fer elle l\u2019a saisi par le coude, la ram\u00e8ne contre elle, le choc leur fait perdre l\u2019\u00e9quilibre, elles s\u2019engueulent, ce n\u2019est peut-\u00eatre pas une amie, pour hurler comme \u00e7a il faut \u00eatre au moins s\u0153urs, et elles ont ce m\u00eame regard bleu clair, d\u00e9chirant, l\u2019une est belle, pleine, la lune, elle est celle qui a ravi l\u2019autre, qui n\u2019est autre que sa face cach\u00e9e. Il s\u2019\u00e9tonne, celui qui a pris la fuite, qui s\u2019est octroy\u00e9 une halte longue de quatre minutes, il est comme la majorit\u00e9 de celleux qu\u2019il regarde, dans cette incapacit\u00e9 terrible \u00e0 concevoir la diversit\u00e9, elle lui \u00e9clabousse \u00e0 la figure, elle l\u2019aveugle, et il se l\u00e8ve, sot, les yeux larmoyants, de son visage plein dissimulant une \u00e2me vide. L\u2019enfant range la glace qu\u2019il a vol\u00e9 dans le sac de sa s\u0153ur, il voudrait presque aller s\u2019excuser, \u00e9treindre cet homme qui s\u2019en va, d\u00e9rang\u00e9 par le reflet qu\u2019il projetait dans sa figure. Il se souvient de ce regard cern\u00e9 de rouge, et c\u2019est ce qui l\u2019arr\u00eate, sa m\u00e9moire est remplie de l\u2019ange d\u00e9chu qui le regarde avec col\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"has-text-align-center wp-block-heading\" id=\"voyages3\">#voyages #03 | rester l\u00e0<\/h2>\n\n\n\n<h4 class=\"has-text-align-center wp-block-heading\"><strong>rester l\u00e0<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<p>De toute fa\u00e7on, personne ne viendra v\u00e9rifier. Alors on peut bien dire ce qu\u2019on veut. N\u2019\u00eatre retenue que par cette certitude&nbsp;: l\u00e0, ici, tout de suite, rien d\u2019autre n\u2019est possible. L\u2019itin\u00e9raire est \u00e0 inventer au gr\u00e9 des r\u00e9cits. Un deuil entache la travers\u00e9e. Il n\u2019y a rien \u00e0 retenir et pourtant nous voudrions demeurer ici. Se plaindre de la marche rapide du temps. Se mesurer \u00e0 des forces puissantes. Un fleuve qui d\u00e9borde. Les gens se pressent. Plut\u00f4t gel\u00e9s. Ne pas avoir de noyau dur&nbsp;; se laisser dissoudre dans un pays sans \u00e2ge. Une ville qui n\u2019est faite que de visages. Tout ce qu\u2019il est possible d\u2019attraper, des mots, des visages. Un ciel sans les produits d&rsquo;origine pour le laver. Le vent d\u2019ici ne prend pas part. Quoi d\u2019autre&nbsp;? Parfois un peu de vaisselle, trois-quatre fleurs, un d\u00e9tail croustillant dont la miette finira par faire saigner les gencives. Lassitude des d\u00e9tails que l\u2019on attrape au hasard. Une poign\u00e9e de mains refl\u00e9tant une personnalit\u00e9. Un \u0153il torve. Ne te parle pas de l\u2019all\u00e9e sabl\u00e9e sur laquelle traversent des escargots. Pas de cette paresse-l\u00e0. De l\u2019esprit, la poussi\u00e8re patine. Une \u00e9nigme irr\u00e9solue. N\u2019ai pas temps de dire la v\u00e9rit\u00e9. Ici l\u2019on est vite seul\u00b7e. L\u2019esprit tranquille. Me souviens \u00e0 peine du lit de camp, des collections h\u00e9t\u00e9roclites. C\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Et avant \u00e7a&nbsp;? L\u2019int\u00e9rieur et l\u2019ext\u00e9rieur tout confondu. Toutes ces histoires de l\u2019enfance reviennent en chroniques dans la presse \u00e0 sandale. Les photos s\u2019accumulent. Je ne sais plus qui vole, qui creuse la terre. Des m\u00fbres sauvages pour soigner les l\u00e8vres. Ne pas pouvoir, d\u00e9sol\u00e9, ne vraiment pas pouvoir. Ici, les personnes murissent tard. Il va falloir rester. N\u2019ai pas encore int\u00e9rioris\u00e9 son beau visage. D\u2019assez mauvaise humeur. Intranquille. Rester l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"has-text-align-center wp-block-heading\"><strong>Miroirs dans le miroir<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<p>Les entendre, miroirs dans le miroir, sauter, un peu se rompre, un peu se suspendre, en tout cas une certaine rigidit\u00e9 dans le mouvement, elles semblent l\u2019attendre, ces filles aux yeux bruns, robes bleues, elles amorcent un rituel. Peut-\u00eatre que toutes les filles, rares ici, viennent les voir pour leur rappeler la couleur. N\u2019a pas encore fini sa chute l\u2019autre-l\u00e0&nbsp;? On en finira jamais, impossible d\u2019entendre la voix m\u00e9canique qui fait les annonces, on ne partira jamais. L\u2019autre : que compte-t-il traverser, le vide&nbsp;? Il n\u2019y a rien, vraiment, rien \u00e0 faire. Il confond les voix, se dessine sur son corps l\u2019ombre du panoptique, rien, vraiment rien ne pourra l\u2019enlever, plus d\u2019\u00e9chappatoire, \u00e0 peine ces fragments r\u00e9cup\u00e9r\u00e9s ici et l\u00e0, que l\u2019on colle avec quoi, rien, rouille, salive, pisse, sperme, il n\u2019y presque plus rien sur ses joues, rien d\u2019autre que la crasse, un peu de sel qui s\u2019\u00e9vapore, y tracer des lignes, des lignes que l\u2019on voudrait ne jamais avoir \u00e0 briser, des lignes de m\u00e9moire, ne jamais pouvoir s\u2019\u00e9chapper, et pourtant, dans les lignes de sel et dans les cauchemars en toile d\u2019araign\u00e9es il y a quelques clous \u00e0 r\u00e9cup\u00e9rer, \u00e0 glisser-cacher entre ses dents, des clous sur lesquels ils faut enfoncer les pieds pour mieux sentir les vibrations magn\u00e9tiques qui ram\u00e8nent l\u00e0, cet ailleurs-ici qu&rsquo;il ne sait plus nommer.<\/p>\n\n\n\n<p>Chacun sa guerre, le frangin. Et sur cette parole, il perd la m\u00e9moire. Il erre dans les rues de L., il fait l\u2019\u00e9cole buissonni\u00e8re et s\u2019obstine \u00e0 enfoncer son front dans un mur de briques rouges ; \u00e0 chercher un combat de b\u00e9liers urbain, il finit par se faire la trace des pieux, joyau d\u00e9tach\u00e9 de sa couronne. Dans la petite cour, il rumine, dans la petite cour, ce ne peut pas \u00eatre le d\u00e9but d\u2019une grande histoire. Pourtant il veut rester, les gens d\u2019ici sont des possibilit\u00e9s qui le s\u00e9duisent, des ombres, des morceaux qui passent, dont il peut se saisir pour rel\u00e2cher ensuite, des hommes rient, et ce rire rassemble, r\u00e9chauffe. Puis touch\u00e9 aussi de ce beau visage aux long traits pas vraiment r\u00e9guliers. Sensible aux lunettes qui se fondent en \u00e9cran double, passent des films dans les verres, les rues deviennent d\u00e9cors, une pointe de vert d\u2019o\u00f9 surgit l\u2019inqui\u00e9tude, rien, vraiment rien, ne le presse et tout le pousse \u00e0 la folie. La t\u00eate relev\u00e9e, les narines poudr\u00e9es, les yeux qui voudraient s\u2019\u00e9chapper de leurs globes, rouler, rouler loin du bitume qui fait des vagues, rejoindre la croix blanche parmi les herbes, rejoindre la vall\u00e9e, dans la r\u00e9gion du D., non loin du fleuve, il veut se rappeler, il tombe, sa chute fait des bruits de miroirs dans le miroir.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"has-text-align-center wp-block-heading\" id=\"ancrearriv\u00e9e\">#voyages #02 | arriv\u00e9es en trains<\/h2>\n\n\n\n<h4 class=\"has-text-align-center wp-block-heading\"><strong>arriv\u00e9e par \u00e0-coups <\/strong><\/h4>\n\n\n\n<p>A choisir la mer, sans barom\u00e8tre, sans rien pr\u00e9voir, s\u2019infliger l\u2019\u00e9pais brouillard qui ne se disperse que par \u00e0-coup, ne rien voir, s\u2019ennuyer de ce voyage incertain, qui ne se voit pas, qui ne passe pas. Personne n\u2019a rien dit. On exp\u00e9die les gens prendre des bains d\u2019eau sal\u00e9e, charge \u00e0 eux de pr\u00e9voir la m\u00e9t\u00e9o. Le trajet, c\u2019est la guide. Volubile, d\u00e9marche vive, jambes arqu\u00e9es. Lorsqu\u2019elle ne parle pas, l\u2019oreille finit par s\u2019en \u00e9mouvoir. Le nez coll\u00e9 \u00e0 la vitre. Une passivit\u00e9 qui donne de l\u2019angoisse. La ville apparaitra par \u00e0-coup, elle aussi. Des carr\u00e9s, des rectangles, des cercles, des triangles. Le wagon est une pi\u00e8ce \u00e0 g\u00e9om\u00e9trie variable. Des formes cr\u00e9ent l\u2019id\u00e9e d\u2019une campagne, d\u2019une banlieue, d&rsquo;une ville. H\u00e9sitation sur le nom. Ne pas se tromper. Se raccrocher \u00e0 tout. Aux odeurs surtout. D\u00e9j\u00e0 ne plus rien sentir. Aux gens. Sont des ombres. D\u00e9j\u00e0 ils ont finit leur voyage, c&rsquo;est \u00e7a, quand on sait o\u00f9 l&rsquo;on va. Ne pas \u00eatre sur le m\u00eame plan. Des lumi\u00e8res artificielles qui brouillent la temporalit\u00e9. A cet arr\u00eat, des gens montent. Ils rient. La ville est proche. Ou pas du tout. Leur bonheur est \u00e9vident, en \u00eatre exclu. Ne pas savoir. Ne pas se reconna\u00eetre. Sont heureux. Des chaussettes dans leurs sandales. C\u2019est une famille, sans doute. La confusion d\u2019une voix qui fait les annonces. Ils se cachent tous la bouche pour rire. Lire le plan, tenter de deviner quel \u00e9tait l\u2019arr\u00eat, d\u00e9j\u00e0 le train va si vite que les panneaux sont illisibles. Un vent plus doux a chass\u00e9 le flou. La plage appara\u00eet. Une plage de terre cuite. Personne ne l\u2019a fait tourner entre ses doigts. Des enfants glissent sur des paquets d\u2019algues. Le train se rapproche. Ce sont des adolescentes aux pieds verts et brillants. Le train leur est parfaitement invisible. Elles sont mouvements, des t\u00e2ches d\u2019encre qui fusent dans l\u2019eau. Bruit m\u00e9tallique. La guide sort un napperon et un thermos. L\u2019heure du th\u00e9 remet les pendules \u00e0 l\u2019heure. Les d\u00e9tails de la mer et de la terre d\u00e9pos\u00e9s le napperon. Y passer les doigts, l\u2019ongle s\u2019y accroche, et tout un coup, s\u2019\u00e9mouvoir, vouloir ne jamais quitter le wagon, tout est possible, encore, \u00e0 cette heure, la lumi\u00e8re pointe et vient rendre r\u00e9elle la ville, effroi certain de ce qui arrive. La porte ouverte. L\u2019odeur est humide. Graillon. Charbon. La moiteur d\u2019une peau m\u00eal\u00e9e au parfum d\u2019un oncle disparu. Un \u00e0-coup que l&rsquo;on ne pouvait pas voir venir. Frissonner.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"has-text-align-center wp-block-heading\"><strong>arriv\u00e9e lasse<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<p>Une petite aventure en soit, que de prendre ce train d\u00e9j\u00e0 tant fois pris, de savoir, pourtant, qu\u2019on doublera, triplera, et ainsi de suite, chaque fois faire un grand pas \u00e0 mesure que l\u2019on monte dans le train, ne pas manquer la marche, chercher un si\u00e8ge pas trop sale, s\u2019y faire un nid de son manteau, d\u00e9j\u00e0 les stations se succ\u00e8dent, m\u00e9lop\u00e9e d\u2019une langue qui para\u00eet \u00e9trang\u00e8re, les avoir lu, ces noms de stations, sans savoir \u00e0 quoi elles faisaient r\u00e9f\u00e9rence, tout est doux, sentir lassitude, r\u00e9aliser, au fur et \u00e0 mesure que les panneaux du r\u00e9els se dressent de part et d\u2019autres des vitres du wagon, que ces arr\u00eats ne resteront que des arr\u00eats, des quais anonymes, ou presque, des lettres blanches qui perdent lentement leur sens, au premier arr\u00eat une fille laide avec un manteau rouge cerise, mais elle n\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre pas laide, sans doute le visage se brouille-t-il avec l\u2019\u00e9clat d\u2019un distributeur, au deuxi\u00e8me quai une foule pressante, tant de possibilit\u00e9s de correspondances, l\u2019impossibilit\u00e9 de se figer \u00e0 un visage, ne percevoir rien que des toits tous pareils, gris, en pente, humides &#8211; \u00e9videmment &#8211; et il n\u2019y a rien, dans les stations suivantes, rien qui ne fait accroche, le regard se blase, le r\u00e9el n\u2019est maintenu que par ces grands panneaux qui indiquent les stations, tout finir par se brouiller, toujours, tiens, un jour, il s\u2019agira de descendre ici, de prendre ce train vapeur d\u2019un autre temps, son odeur qui fait croire que nous n\u2019avons plus d\u2019\u00e2ge, d\u2019aller jusqu\u2019au port et de prendre le ferry, de l\u00e0, longer les c\u00f4tes qui deviendront inqui\u00e9tantes d\u2019une familiarit\u00e9 \u00e0 peine reconnue, parmi les arbres, chercher, chercher, on finira bien par trouver une silhouette, blanche, h\u00e9sitante, qui pointera parmi les cimes, mais non, le train, il s\u2019agit toujours du train, de ce qui remue en dedans et en dehors, les fantasmes ont invent\u00e9 un futur que quelqu\u2019un\u00b7e finirai par choisir, en attendant,&nbsp;les feuilles qui tombent sculptent une histoire, une mort est apprise, raval\u00e9e, fermer les yeux pour ne pas couler, sentir, ensemble montent sur une colline o\u00f9 les herbes sont de hautes salicornes, sa main presse la sienne, elle tire, acc\u00e9l\u00e9ration d\u2019un coup \u00eatre au sommet il faut \u00eatre rapide pour ne pas se faire engloutir, terrain accident\u00e9, inondations fr\u00e9quentes, le choc de la tempe contre la vitre du train, lunettes de travers, l\u2019arriv\u00e9e lasse est violent\u00e9e, la promise est flout\u00e9e, il faut maintenant descendre.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"has-text-align-center wp-block-heading\" id=\"ancre-albion\">#voyages #01 | nuits avant l&rsquo;Albion <\/h2>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/The-Clearing-Helen-Frankenthaler-1024x822.jpg\" alt=\"L\u2019attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est The-Clearing-Helen-Frankenthaler-1024x822.jpg.\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Helen Frankenthaler, The Clearing (1991)<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"has-text-align-center wp-block-heading\"><strong>voir s\u2019effondrer le r\u00e9el<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<p>s\u2019\u00e9crouler sans comprendre, une journ\u00e9e g\u00e2ch\u00e9e \u00e0 se ronger les sangs, une r\u00e9colte de fraises perdue, il est temps de se recueillir, chaque nuit se r\u00e9p\u00e8te la m\u00eame chanson, imaginer qu\u2019elle puisse s\u2019interrompre, se rompre, dans le bleu qui perce \u00e0 travers les fen\u00eatres, demain, mais demain c\u2019est d\u00e9j\u00e0 la nuit, ce sera toujours un peu de cette nuit o\u00f9 vit le jour de demain, ce n\u2019est pas parce que volets clos que la pens\u00e9e ne peut en sortir, la clart\u00e9 d\u2019une carri\u00e8re de craie devenue rose, c\u2019est ce chemin pour l\u2019exposition annuelle de fleurs, ticket dans la poche du pyjama, uniforme confortable pour le grand voyage, elle tourne et tourne sur elle-m\u00eame, des heures sans s\u2019arr\u00eater, il faudrait faire surgir la m\u00e9moire, une petite id\u00e9e, pour un voyage inoubliable, presser et compresser les murs, les rues, faire jaillir un peu de ciel, faire tomber, retomber, malaxer avec ferveur, retrouver ou inventer cette place lumineuse, d\u00e9coup\u00e9e en rayons par les caf\u00e9s, g\u00e2teau partag\u00e9 en parts \u00e9gales, la place de ce parc de la capitale, rien n\u2019a chang\u00e9, sans doute, peut-\u00eatre la v\u00e9g\u00e9tation a muri trop vite, rien n\u2019a chang\u00e9, sans doute, depuis la carte envoy\u00e9e \u00e9tait-ce photo dessin rien n\u2019est moins s\u00fbr, seule l\u2019id\u00e9e que rien n\u2019a chang\u00e9, les fragments japonais sont les morceaux d&rsquo;un puzzle qu&rsquo;il faudra bien reconstruire, et les \u00e9cureuils, et les paons, et le reste, les chiens et le tout petit, et comment s&rsquo;appelait ce parc, \u00e9tait-ce un parc, c&rsquo;\u00e9tait un peu tout, peut-\u00eatre y a t-il eu tromperie, peut-\u00eatre jamais les pieds n&rsquo;ont-ils effleur\u00e9s les chemins de terre, ou \u00e9tait-ce une route, la pluie l&rsquo;avait amollie, l&rsquo;\u00e9clat rouge d&rsquo;un bus qui vient percer la nuit, non, d&rsquo;abord, pendant qu&rsquo;il fait encore jour, il y aurait des enfants, les enfants auront toujours besoin d\u2019un mur, d\u2019une pente, de quoi projeter leur balle, les robes trop tranquilles, la poussi\u00e8re soulev\u00e9e, des \u00e9cureuils, des enfants endormis dans les poussettes tout d\u00e9pendra de l\u2019heure, la lumi\u00e8re, savoir qu&rsquo;on y a \u00e9t\u00e9 n&rsquo;enl\u00e8ve en rien l&rsquo;excitation de la route, aucune id\u00e9e de comment s&rsquo;y rendre, sans nom, sans rien d&rsquo;autres que des images flous, des impressions qui effritent les certitudes, l\u2019herbe sera pass\u00e9e, c\u2019est le grand malheur du temps, l\u2019herbe sera couleur de foin, pas de bouillie de marrons, tout sera sec, sans doute, mais justement, il ne reste que les doutes, pointe la faible lumi\u00e8re pareil \u00e0 un souvenir fort ou r\u00eave que l\u2019on ne peut oser dire au risque de voir s\u2019effondrer le r\u00e9el<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"801\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Irional.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-114994\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Irional.jpg 801w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Irional-329x420.jpg 329w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Irional-768x982.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 801px) 100vw, 801px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Irional &#8211; Laure Albin-Guillot (1931)<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<h4 class=\"has-text-align-center wp-block-heading\"><strong>go\u00fbt du voyage<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<p>pareil \u00e0 ce que je nommais il y a un instant, ce n\u2019est pas rien, et encore, ce pont comme un temple sur l\u2019eau, ce qui nous a attir\u00e9 dans ce coin recul\u00e9, image qui me traverse, d\u2019autres viendront, me voil\u00e0 couch\u00e9, joue appuy\u00e9e contre le poignet, j\u2019aime le sentir craquer, dans ce fourmillement elles se rappellent \u00e0 mon souvenir, qu\u2019est-ce qu\u2019elles racontaient je ne vois que leurs l\u00e8vres qui s\u2019ouvrent et se referment, \u00e0 peine de quoi entrer, elles murmuraient quelque chose, prose mi\u00e8vre teint\u00e9e de l\u2019accent de l\u00e0-bas, j\u2019entends encore, j\u2019y repense, en voil\u00e0 de belles sornettes, des histoires que l\u2019on se raconte pour s\u2019endormir, je m\u2019en passe, c\u2019est l\u00e0-bas que j\u2019irai, non loin de cette folie abandonn\u00e9e \u00e0 la nature du nord, qui a quelque chose d\u2019un autel, d\u2019un royaume perdu, o\u00f9 quiconque ramasse des brindilles et les tresse en couronne sur son cr\u00e2ne devient royal sujet, j\u2019ai pris mon cachet pour le mal de c\u0153ur seul caprice on ne sait jamais de quoi sont fait les vaisseaux qui nous transportent et nous chahutent, m\u00eame de l\u00e0 o\u00f9 je pars rien n\u2019est moins s\u00fbr, le nid est confusions ne se retrouver que dans les confusions rien d&rsquo;autre ne peut \u00eatre et les irruptions ont toujours \u00e9t\u00e9, le temps n\u2019a pas de prise, le souvenir est vif, mes lectures dans les ruines d\u2019un manoir o\u00f9 mon p\u00e8re m\u2019emmenait, il me disait que c\u2019\u00e9tait un manoir, je l\u2019ai cru, j\u2019ai fait croire \u00e0 d\u2019autres, je pourrai retrouver sans encombres, entre les herbes devenus des murs, le chemin de ces ruines-l\u00e0, d\u00e9j\u00e0 je pense \u00e0 la croix des chemins sur les vall\u00e9es qu\u2019il me reste \u00e0 avaler, le drapeau est dans ma r\u00e9tine, il parcours mon syst\u00e8me nerveux en en d\u00e9passant les limites, il n\u2019existe pas de limites, il y a ces vall\u00e9es que je connais car elles sont toutes semblables, rien ne m\u2019int\u00e9resse dans le bapt\u00eame des autres \u00e0 leur sujet, les vall\u00e9es seront, comme toute chose que je vois ou que je traverse, miennes, une \u00eele avec des arbres comme des colonnes soutenant la voute d\u2019un palais invisible dans la nuit je me r\u00e9v\u00e8le ail\u00e9 je n&rsquo;ai aucune crainte je n&rsquo;en ai jamais la nuit me permet d&rsquo;anticiper le jour, c\u2019est que la trajectoire n&rsquo;est jamais calcul\u00e9e tout est papillonnage, les horaires se plient \u00e0 ma volont\u00e9, les heures ne me sont rien, des secondes que j&rsquo;apprivoise, vraiment, rien non plus est \u00e0 craindre de ce c\u00f4t\u00e9-l\u00e0 il n&rsquo;y a d&rsquo;ailleurs qu&rsquo;un seul c\u00f4t\u00e9 c&rsquo;est moi qui avance et regroupe sous mon joug tout ce qui est mat\u00e9riel devient immat\u00e9riel ; j&rsquo;ai dit le voyage n&rsquo;est pas \u00e0 venir ; il est, il est dans les brumes&nbsp;il est mon existence tout enti\u00e8re il n&rsquo;y a rien, vraiment, de ce qui est pour les autres, rien de fig\u00e9, rien d&rsquo;un point fixe, l&rsquo;itin\u00e9raire est modifiable \u00e0 volont\u00e9 aucun billet ne sera pris, mon nom seul fraye un passage \u00e0 l&rsquo;aube de mon r\u00e9veil je serai sur les routes qui me m\u00e8neront \u00e0 mon plaisir, ce plaisir j&rsquo;en fais ma destination absolue rien ne se mettra&nbsp; en travers de mon chemin qui se dessine en moi demain il se projettera dans l&rsquo;espace aucune trace ou si des traces de partout mon empreinte imprim\u00e9e mais visible seulement par mon regard absolu les voyages ne forment rien ma jeunesse n&rsquo;est pas pass\u00e9e elle n&rsquo;est pas fa\u00e7onn\u00e9e elle ne fait que se renforcer rien n\u2019existe vraiment, sauf que je vois les trains les compartiments chauds \u00e0 en faire \u00e9clore un \u0153uf, les trains glac\u00e9s \u00e0 vous aspirer votre propre souffle, ceux-l\u00e0 traversent quatre ou six r\u00e9gions l\u2019air de rien, la compagnie priv\u00e9e, le logo jaune, d\u00e9lav\u00e9, ou encore l\u2019uniforme marine \u00e0 retrouver en exemplaires plastifi\u00e9es, \u00e0 acheter en marque page pour dire j\u2019ai \u00e9t\u00e9 \u00e0 la station de, voil\u00e0 que je m\u2019en rappellerai tant que je lirai, glisser le bout de plastique fabriqu\u00e9 partout sauf dans la ville de la station, acheter un souvenir, voil\u00e0, ils finiront tous par arr\u00eater de lire, ils me liront, ils m\u2019\u00e9couteront, mais les livres o\u00f9 se glisseront l\u2019inutile tomberont des mains, tiens, sur la banquette aux couleurs insipides, ils \u00e9choueront l\u00e0, les livres, plus personne ne prendra le temps, on en arrachera une page pour noter un nom, une autre pour en faire un mouchoir, on jettera, tout finira par \u00eatre jet\u00e9, m\u00eame le souvenir de demain, jour du d\u00e9part, d\u00e9j\u00e0 je ne m\u2019en rappelle plus, j\u2019ai ferm\u00e9 les yeux, mes paupi\u00e8res alourdies je pense \u00e0 une partie de colin-maillard pour r\u00e9chauffer les sangs, une partie qui d\u00e9raperait en baiser, j\u2019ai des renvois de dentifrice et du cachet, go\u00fbt bizarre dans ma bouche, h\u00e2te de le tromper avec autre chose, c\u2019est peut-\u00eatre \u00e7a, la soif du voyage, et uniquement \u00e7a ; un go\u00fbt qui cherche \u00e0 en tromper un autre<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>finalement, tout regroup\u00e9 nuits d&rsquo;avant \u00b7 voyages 1, Golovanov &amp; Simon arriv\u00e9es \u00b7 voyages 2, Perec, Abeille, Collobert l&rsquo;impossible retour \u00b7 voyages 3, Michaux haltes \u00b7 voyages 4, Dunlop &amp; Cort\u00e1zar qui raconte \u00e0 qui \u00b7 voyages 6, Calvino tout petit voyage \u00b7 voyages 7, Bergounioux #voyages #07 | \u00e0 la hauteur de son enfance \u00c9t\u00e9 tr\u00e8s violent seule nuance <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/albion-double-voyage\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">Albion, double voyage<\/span><span 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